DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 23

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Lorsque j’étais en terminale, je ne me souviens pas de m’être inquiété à propos du S.I.D.A. Il faut dire que c’eût été assez incongru puisque j’étais toujours vierge. A l’université, il en fut différemment : la maladie avait commencé ses ravages et à plusieurs reprises BERNARD PIVOT invita l’écrivain HERVE GUIBERT à participer à son émission « Apostrophes ». Je lus deux des trois derniers livres qu’il consacra à la description des progrès quotidiens de la maladie ou mieux des reculs journaliers de la santé de son corps capitulant sous l’assaut terrible et violent de ce nouveau fléau. A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie est un titre qui évoque assez bien l’état d’esprit de l’époque face à cette maladie qui terrorise, dont on préfère souvent ignorer l’existence au risque de condamner le partenaire sexuel d’un soir, pour ne s’être pas soumis à un test de dépistage, ou bien pire pour ne lui avoir pas fait part de sa contamination par le V.I.H., sans avoir pour autant utiliser un préservatif. Le terme « ami » est bien sûr polysémique et fonctionne comme une antiphrase : son ironie est celle du dépit et du désespoir. Je ne pense pas qu’HERVE GUIBERT, en écrivant ses trois derniers romans, ait eu clairement conscience qu’il était en train de mourir, qu’aucun « protocole » médicale ne le sauverait. « Protocole » est d’ailleurs le mot support du titre de son avant-dernier livre : Le protocole compassionnel. Un titre plein de pudeur, qui exprime avec justesse la relation qui se tisse entre l’écrivain et le personnage de Claudette Dumouchel, jeune médecin de vingt-huit ans qui lui délivre, dans un protocole qualifié par le corps médical de compassionnel, ce nouveau médicament qui a déjà provoqué la mort de trois-cents personnes, qui se l’étaient procuré au marché noir et n’avaient pas respecté le dosage approprié, aux Etats-Unis. Il lui accordera une rémission. Je n’eus pas le courage de lire L’Homme au chapeau rouge. La lecture des deux précédents romans m’avait beaucoup affecté et la main mise des médiats sur ce sujet ô combien racoleur ainsi que l’impudence de certains écrivains qui tentèrent d’exploiter ce thème tellement d’actualité m’incitèrent à en restait là sur le sujet. J’avais découvert HERVE GUIBERT, dont alors j’ignorais tout, grâce à son roman intitulé Des aveugles qui avait nécessité, par souci de réalisme, que l’auteur se livre à une enquête sérieuse dans une institution pour personnes souffrant de ce handicap. C’est une œuvre étrange, inattendue, sans complaisance ni concession, une très belle et très concrète histoire d’amour ayant pour cadre un institut spécialisé pour les aveugles et pour protagonistes deux jeunes aveugles qui bien évidemment ont une appréhension du monde, de l’autre et de l’amour qui fait la spécificité de ce saisissant roman. Quand je lus ce livre, il y avait deux ou trois ans qu’il avait été publié et son auteur était loin de connaître la notoriété qui allait s’emparer de son visage candide aux yeux bleus angéliques et de ses cheveux blonds, de sa silhouette que je me rappelle, amincie par la maladie, comme celle d’un grand jeune homme  gracile, de ce visage au front vaste qui abritait ses dons multiples de romancier, de journaliste et de photographe.
C’était l’époque où les homosexuels étaient désignés comme les responsables de ce fléau redoutable qui décimaient des millions de personnes dans le monde entier. Offerts à la vindicte populaire ils étaient perçus comme des sodomites dont Dieu sanctionnait la conduite ignominieuse. Il faut avoir entendu les propos haineux et virulents de ces personnes bien pensantes pour se représenter l’ambiance de ce temps là. Pourtant, bien qu’effrayé par la rapidité de la transmission du virus et par la multiplication exponentielle des cas de contaminations, je continuais de vivre comme si de rien n’était. Après tout, je n’avais aucune pratique à risque, donc aucune raison d’être plus inquiet que n’importe quel hétérosexuel. C’est bien parce qu’il ne s’agit pas d’un sujet dont on  peut plaisanter, le vaccin n’ayant toujours pas été découvert pour nous en prémunir et les traitements, fondés sur l’association de différents molécules actives, donnant lieu à la prise d’un nombre de médicaments effarent, ne font que permettre aux malades de subsister, que je ne me moquerais pas de toutes ces personnes se croyant bien à l’abri derrière leur hétérosexualité, ayant adopté le discours orthodoxe stigmatisant les déviants sexuels et les vouant aux gémonies, presque soulagées dans le fond que les invertis aient enfin le sort qu’ils méritaient, tous ceux là qui représentent aujourd’hui plus de la moitié des nouveaux diagnostics d’infection par le V.I.H. Quarante millions de personnes vivent avec le virus du S.I.D.A. aujourd’hui dans le monde.
Pouvions-nous imaginer un tel ras de marais dévastateur à l’époque où PASCAL DE DUVE était l’invité d « Apostrophes » pour son livre Cargo vie  encore intitulé « Vingt-six jours du crépuscule flamboyant d’un jeune homme passionné » ? J’avais aimé ce « journal de bord d’une croisière transatlantique rédigé du 28 mai 92 au 22 juin de la même année ». Avant derniers jours d’un jeune homme de vingt-huit ans qui nous offre l’intimité de sa conscience, de ses souffrances et des rancœurs qu’il nourrit malgré tout envers tous ceux qui l’ont trahi et en particulier à l’égard de celui qui l’a récemment abandonné. Si je n’avais pas prêté ce livre que l’on ne m’a, comme chaque fois, pas restitué, je citerais volontiers un passage où il établit un parallèle entre la douleur que lui inflige la maladie et le tourment causé par sa récente rupture sentimentale.
En fait, à cette époque de mes jeunes années, j’avais la sensation d’être victime de cette « insoutenable légèreté de l’être » dénoncée par MILAN KUNDERA dans son roman du même nom publié en 82. Seule m’importait la liberté de vivre et de penser conformément à une idiosyncrasie que j’avais la conviction d’être mienne par essence. Je n’aurais jamais imaginé, alors, qu’elle pouvait être le produit de déterminations socioculturelles plus ou moins conscientes ou pire résulter d’événements oubliés de ma petite enfance. J’oscillais sans cesse entre la superficialité d’idylles multiples et la gravité d’une réflexion continue sur le sens de la vie et le rôle de l’écriture.
En licence, nous avions un professeur, auteur d’une grammaire et de manuels de stylistique, qui nous entretenait des relations entre la psychologie et la linguistique. J’étais également inscrit à un autre de ses cours traitant de la stylistique. A la demande d’un de ses étudiants, elle nous informa que ce dernier avait l’ambition de créer une revue de littérature et qu’il avait besoin d’associés pour ce faire et des textes que l’on voudrait bien soumettre à leur appréciation. A la fin du cours suivant, j’allai voir l’enseignante et lui remis un texte que j’avais produit pour l’occasion. Elle me présenta l’initiateur du projet et m’encouragea à le rejoindre dans sa démarche  de création artistique. Elle accepta que son bureau nous servît de boîte à lettres, de lieu de réunion et de travail et nous nous retrouvâmes finalement à trois garçons pour mener à bien ce projet de revue littéraire. Il nous fallait trier les nombreux textes que nous recevions afin de sélectionner ceux qui paraîtraient dans le premier numéro de notre publication, ainsi que choisir tout ce qui avait trait au format, à la typographie, à l’aspect matériel de l’objet auquel nous nous apprêtions à donner naissance. Je ne sais s’il s’agit d’un acte manqué mais le titre de la revue m’échappe complètement, peut-être parce qu’il n’en existât qu’un seul numéro…Ce fut en effet, sans que l’on démêle bien pourquoi, un fiasco. Je conserve néanmoins un excellent souvenir de nos rendez-vous au troisième étage, dans le bureau de notre mentor, car elle suivait l’expérience de loin. J’avais un faible pour M. dans l’esprit de qui avait germé l’idée du projet. Il était grand et charnu. Je lui trouvais une bouche sensuelle,  boudeuse comme celle de RIMBAUD dans le tableau de FANTIN LATOUR, Coin de table. Il appartenait à une famille aisée, d’un statut social avantageux. Il habitait seul un appartement du centre ville que son père avait acheté pour qu’il puisse mener ses études de façon confortable. Il s’exprimait avec une certaine affectation qui me renvoyait à mes origines familiales modestes. Pourtant, je n’ai jamais pensé qu’il le fît à dessein de m’humilier. Non, c’était une pédanterie naturelle ou plutôt acquise dans son milieu d’extraction. Bien que son élocution soignée et ses mots choisis m’impressionnassent un peu, je n’en laissai jamais rien paraître et il me traitait d’égal à égal. Un jour que je me trouvais assis près de lui sur son lit, il me fit des confidences concernant l’impuissance qui l’avait paralysée lors d’un rendez-vous amoureux avec une étudiante suédoise. Il ignorait mon homosexualité. Nous étions seuls dans sa chambre, sur son lit, si proches, et il me confiait une défaillance de son désir pour une fille. J’aurais voulu le rassurer, prendre son sexe dans mes mains et le caresser : qu’il s’érige et qu’il constate que son corps fonctionnait merveilleusement bien ! Je regardais le mouvement de ses lèvres épaisses tandis qu’il se livrait, j’aurais aimé les embrasser…Je ne sais pas pourquoi il me racontait ça : l’attirance qu’il avait éprouvée pour cette fille, son corps séduisant et cette incapacité à laquelle il avait achoppé de lui montrer qu’il la trouvait particulièrement désirable. C’était comme s’il attendait de cette confession l’absolution. Il devait penser qu’entre garçons on se comprenait et que cette complicité de genre était comme une garantie de sa normalité : on peut connaître des pannes sexuelles, on en parle et on oublie, ça fait partie de l’apprentissage d’être homme. J’acquiesçai : je ne pouvais rien pour lui mais d’ailleurs avait-il attendu de moi autre chose que cette oreille attentive et compatissante ?
« L’insoutenable légèreté de l’être », c’était aussi ça : cette proximité qui me maintenait irrémédiablement à distance de ce que je convoitais. Toujours plus proche, toujours plus affolé par une possible étreinte mais hélas finalement toujours renvoyé à ma propre altérité, à cette aliénation qui me rendait à la fois à moi-même étranger et à l’autre, même s’il l’ignorait, surtout s’il l’ignorait. 
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D
Bonsoir Antonio Manuel,<br /> Merci de faire ce lien entre l'image du SIDA des années 80 avec celle d'aujourd'hui. Avant, il était si facile d'incriminer les homosexuels. Aujourd'hui, il est inconcevable de dire que cette horrible maladie est de leur fait.<br /> Par contre, les gens ne font pas assez attention. Aujourd'hui, il n'existe pas de médicament ou de vaccin miracle, il ne faut pas oublier de se protéger, que l'on soit homo ou hétéro.<br /> Faire l'amour c'est aussi penser à soi et à l'autre, il faut utiliser le préservatif. C'est aussi aujourd'hui un acte d'amour.<br /> <br /> Bien à vous,<br /> Drinou
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J
Bonjour antonio!aujourd'hui tu parle du S.I.D.A.on sais aussi que se n'est pas que les homo comme on les accusait autrefois de transmettre cette maladie.que l'acte d'amour puisse être la cause de maladie et de mort,ça ne devrait pas être .une bonne journée â toi Amitié Jeannette
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