DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 21

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Je suis désemparé parce que je me rends bien compte que jamais je ne parviendrai à être exhaustif en ce qui concerne ma boulimie, littéralement à en épuiser le sujet. Et pourtant, il me semble que c’est en transmutant la matière même du sujet en langage que j’ai une chance d’échapper à son emprise. FREUD liait dès l’origine les pulsions de nutrition et les pulsions érotiques, simultanément présentes. La bouche apparaît comme le lieu où le dehors et le dedans du corps se rencontrent et ce contact de deux réalités de nature radicalement autre suscite une jouissance indélébile. Le sujet et l’objet amorcent une tentative de fusion qui prend la forme de l’incorporation. Conscient de son inachèvement ontologique, le sujet tâche par la transsubstantiation de l’autre en sa propre essence d’y remédier. La jouissance ancre l’entreprise de complétude du sujet dans un plaisir dont le souvenir favorisera la répétition.
J’ai passé toute l’après-midi à vomir, manger puis vomir : abondance des vomissures en une boue épaisse ou bien liquide où surnagent des morceaux d’aliments solides en proportion exacte avec ce qui a franchi en sens inverse le seuil des lèvres. Rage et impuissance au regard de cette vie qui rétrécit sa rotation autour de la compulsion alimentaire. Soleil de nacre où je ne risque pas de me brûler les ailes mais à la lumière duquel j’entrevois les moignons de mes membres désarticulés. Disque lunaire du clown triste qui grimace une joie apprise. Où sont les rendez-vous d’antan avec la vie comme un tunnel traversé d’un vent nouveau ? Les cafés, les demis bus aux tables des terrasses ou dans le coin intérieur d’un pub à attendre avec une impatience ardente la venue de l’amant étranger ? Plus loin encore, ces visages et ces corps par milliers fourmillant dans les couloirs, dans les bureaux, dans les salles et les amphithéâtres, à la cafétéria de l’université, ce monstre immobile aux yeux de braise qu’à peine un souffle rougit ? Où sont les joies et les chagrins immenses, les mouvements du cœur qui transportent hors de soi l’âme éprise d’égotisme ? Pourquoi la pieuvre de la faim a-t-elle ramené ses tentacules, après les avoir serrées autour de mon cou, sous sa tête d’hydrocéphale, appliquant sur ma peau ses ventouses innombrables ? Que faire de ces journées aimantées par l’attraction désastreuse de la faim ? Où courir ? Où se blottir et fermer les yeux pour ne pas subir la tentation de la pulsion scopique ? Mais la faim circule à l’intérieur de nos artères, irriguant nos cellules, abreuvant nos organes, manipulant dans le silence cloisonné du corps notre mental ignorant que la pensée soudaine qui l’anime lui est soufflée par l’obsession unique de la faim : manger à perdre la raison. C’est une passion inhumaine qui nous inflige du soir au matin l’exigence de sa tyrannie. Comment, dans le concert de voix assourdissant qui en soi se fait entendre, distinguer celle du juste milieu qui guidera notre appétit vers une satiété sereine ? Comment résister à l’immédiat plaisir de la faim comblée de sel, de sucre et de graisse ? Pourquoi ce trouble surgit du fond des temps maintenant régnant sur ma vie comme chez les monomaniaques farcesques des grandes comédies de MOLIERE ? Gesticuler, crier, vitupérer, aller en s’agitant quérir d’autres remèdes comme « Le Malade imaginaire » ou bien fouiller chacun de peur qu’il n’ait dérobé quelque menue monnaie et qu’il ne m’en déleste comme Harpagon dans « L’Avare », dévoré par le besoin vital de thésauriser sans fin ce qui sans vraie valeur symbolise en fait notre bien le plus précieux, les quelques milliards de secondes de nos vies ? Séducteur impénitent, insatiable prince du désir éteint aussitôt que né, menteur, imprudent, hérétique insolent, provocateur cynique, orgueilleux hidalgo qui ne résiste pas à défier l’au-delà, Don Juan est habité par une faim qu’aucune femme ne saurait satisfaire, qu’aucune ruse ne pourrait tromper bien longtemps, dont une escarmouche le détourne à peine parce qu’elle est de nature métaphysique, la faim absolue d’une vérité qu’il ne cesse de guetter dans la moindre de ses altercations mais dont il redoute l’insoutenable révélation qui l’abîme dans les entrailles de la terre…Une faim en tous points pareille à celle qui m’étreint et me jette au-dehors, comme un alcoolique après un verre de vin, quand je n’ai nulle pâture à lui offrir. Une rage affamée de connaître ce qu’il y a derrière la courbe du chemin mêlée à l’effroi de la mort dissimulant son squelette sous les plis du suaire. Appétit d’un savoir redouté comme enfant lorsqu’on rêvait d’être le fils d’une reine et d’un roi désespérant de nous retrouver mais que pour rien au monde, au fond, l’on aurait quitté nos vrais parents de peur d’avoir peut-être été effectivement recueilli, enfant pauvre trouvé emmitouflé dans des haillons sous un porche…La connaissance ne s’obtient pas sans préjudice, sans un renoncement à l’innocence perdue d’avoir croqué la pomme. Si j’accepte les dons que l’on m’octroie, il me faut abandonner tout ce qui m’encombre à quoi sans aucun doute je tiens…La sécurité de mes certitudes passées freine l’acceptation des révélations à venir.   
Durant ma première année d’études universitaires, je m’inscrivis à une unité d’enseignement consacrée à l’initiation à l’analyse du récit filmique. Je me souviens que le cours avait lieu dans un grand amphithéâtre, le jeudi après-midi, deux heures par semaine. Si ce n’est quelques camarades qui suivaient le même cursus universitaire que moi, parmi cette foule innombrable d’étudiants je ne connaissais personne. J’avais pris l’habitude d’arriver un peu en avance pour occuper toujours la même place sur la travée de droite afin de pouvoir contempler pendant deux heures le semi-profil de ce grand jeune homme blond que je ne voyais que de dos. J’étais amoureux du possesseur de cette nuque surmontée d’épais cheveux blonds et courts, de ce demi-profil angélique, de cet inconnu dont je ne croisai pas une seule fois le regard mais qui éclairait ma journée du simple fait qu’il se tînt assis à quelques mètres de moi et qu’il me rappelât, peut-être, le personnage d’Oliver Twist de Charles Dickens, tel qu’il était dessiné sur une des pages d’un de mes livres de jeunesse. J’étais heureux de rejoindre l’amphithéâtre, au rez-de-chaussée, du côté donnant sur l’arrière du bâtiment, par où je regagnais ma chambre en citée universitaire, et d’attendre que je l’aperçoive enfin. Il conférait un surplus de sens à ma vie, dotait ce cours d’une intensité, d’un intérêt supplémentaires. Je ne me laissais pas envelopper par une douce rêverie qui m’eût privé et de sa présence et de l’enseignement dispensé, non, j’étais très attentif aux deux, également passionnants. Je me souviens de la projection du Mépris de GODARD, de l’analyse de l’extrait où Brigitte Bardot, assise, énumère d’une voix lente et monocorde, avec sa mine boudeuse et sa nonchalance, un chapelet de grossièretés à l’adresse d’un Michel Piccoli impavide. Vivace également l’image de l’œil tranché au scalpel dans Un Chien andalou de BUNUEL. Et puis l’étude du gros plan dans A nos amours de PIALAT : les regards confondus de Luc et de Suzanne, la dramatisation par la musique de cet amour sans taches qui les rapproche sans jamais que leurs corps ne s’étreignent, amour adolescent et pure, qu’aucune union ultérieure ne pourra effacer, car l’insatisfaction de Suzanne reste béante comme l’exigence d’une jouissance hyperbolique.
La découverte des techniques cinématographiques et la pulsation du désir pour ce grand corps sans face sur lequel je pouvais projeter tous mes fantasmes. Il reste assis dans ma mémoire à quelques bancs de distance sur ma droite et j’ai le droit de croire qu’au même endroit, au moment où j’écris ces lignes, un grand jeune homme blond, un inconnu, inspire une passion muette à l’étudiant qui le contemple à quelques mètres derrière lui.  
Ne jamais oublier que si mes pas m’éloignent du passé, il s’actualise dans l’instant même où je le remémore, il se répète au travers d’un autre que moi, frère-pareil qui me ressemble dont Les météores de TOURNIER me laissaient pressentir la puissante attraction qu’il exerçait sur moi et nourrissaient mon imaginaire de scènes fabuleuses de fusion tête-bêche avec ce double identitaire me renvoyant mon reflet à l’infini, invisible mais encore présent comme un membre fantôme qui impose une douleur chimérique. L’écriture mime cette fantasmagorie de l’autre debout sur la rive opposée, qu’une rivière sans gué sépare de moi et qu’il me faut néanmoins rejoindre à tout prix. Rêve ou cauchemar d’un accès à l’âge adulte qui passe nécessairement par l’acceptation de l’autre que nous sommes gémissant dans les recoins de la mémoire ou bien nous indiquant radieusement le chemin en avant-poste. Mes années universitaires ressemblent au cheminement initiatique du héros d’un roman d’apprentissage réussissant brillamment ses études mais échouant pathétiquement dans sa quête d’une autonomie affective. Suspendu au sein aride de la mère, remplacé par les livres avides de dispenser leur savoir, je reste l’enfant qui crie famine et que nul ne consent à allaiter. Boulimique de lectures et d’écriture, je le devins par sublimation du désir de déchiqueter le sein mauvais et de m’en repaître. Manducation incestueuse du corps du texte mastiqué jusqu’à son assimilation complète. Que les mots s’incarnent enfin et que je sois cette voix qui chante le manque et la faim initiale, la haine introjectée en amour sublimée, le parfum de la mère et le fredonnement de la mélodie accompagnant le précieux geste d’allaiter.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
Merci François pour ton commentaire. Merci de me lire et de me faire part de tes réflexions, de tout ce que mes textes t'inspirent. Il est réconfortant de savoir qu'on est lu et compris par des personnes qui ont traversé ou vivent encore actuellement le même tourment que soi. Je te souhaite bon courage et à demain sur mon blog, ANTONIO MANUEL.
Répondre
F
Salut,<br /> Tu as l'air trés intéligent car tu écris trés bien.<br /> Est ce que tu es avec quelqu'un car souvent la boulimie<br /> est un manque d'amour, alors on comble, on comble ce corps si seul jusqu'à en être étouffé.<br /> Les personnes qui s'en sortent, c'est souvent aprés un choc, un bébé pour les femmes, une rencontre, un boulot pour d'autres. La psychothérapie emmènne à savoir pourquoi on est comme ça mais ne nous guérrit pas.<br /> Oui avant tu avais une vie " normale " mais aujourd'hui il ne faut pas oublier qu'on est malade. On est comme des handicapés en fauteuil roulant qui se rapellent les jours d'autrefois ou ils marchaient, oui c'était avant ....<br /> Putain de maladie<br /> Bon courage<br /> François<br /> http://petitgarconlunaire.over-blog.com
Répondre
J
Bonjour Antonio;parfois je ne trouve pas mes mots face â ton désarroi ,n'écrivant pas aussi aisément que toi.je te souhaite une agréable journée.Jeannette
Répondre