DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 20

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Depuis trois semaines que je prends soixante milligrammes de cortisone par jour,j’ai grossi exactement de sept kilos et quatre cent grammes, comme me l’a précisément indiqué mon pèse personnes  électronique ce matin à jeun. Il a suffit d’un week-end durant lequel j’ai fait comme si je pouvais manger ce que je voulais pour que mon visage soit bouffi, enflé par la cortisone. J’ai du mal à ouvrir les yeux, ce matin, gonflés et gênés par la bouffissure qui les entoure.

Par contraste, cela m’évoque le reportage télévisé de France2, réparti sur toute la semaine dernière, chaque jour nous en livrant un extrait de cinq ou dix minutes vers treize heures trente. Il m’avait semblé que la mort du mannequin brésilien, ANA CAROLINA - des suites d’une infection urinaire que l’anorexie, manifeste dans ses quarante-cinq kilos pour un mètre soixante-quatorze, n’avait pu lui permettre de combattre, emportée en deux semaines par une insuffisance rénale aggravée par une septicémie - avait éveillé les consciences sur les ravages de ce trouble du comportement alimentaire dans le milieu de la mode et que, comme certains magazines populaires l’ont affirmé, depuis les organisateurs de défilés prestigieux refusent les modèles trop maigres. Sans doute le malentendu réside-t-il dans l’évaluation de ce que l’on considère comme la maigreur…En effet, pendant une semaine les journalistes de france2, responsables dudit  reportage diffusé quotidiennement à une heure de grande écoute, ont montré les présélections des futurs mannequins vedettes de l’agence ELITE parmi une kyrielle de jeunes filles plus minces les unes que les autres. A aucun moment, les propos de la présidente du jury, une femme brune d’un certain âge qui  décidait du choix final de garder telle ou telle adolescente pour participer à la suite de la sélection, n’ont été critiqué alors qu’elle eut le cynisme d’affirmer que les cinquante kilos d’une jeune africaine de quinze ou seize ans retenue, cinquante kilos pour un mètre quatre-vingt,  étaient le signe d’une bonne santé chez une adolescente qui prenait soin de son corps en surveillant son alimentation et en pratiquant une activité physique régulière ! Se nourrir a vingt et un ans exclusivement de tomates et de pommes en arborant sur les podiums tous les symptômes de la dénutrition ne me paraît pas refléter la santé d’un mannequin qui sait que son extrême minceur, pour ne pas dire sa maigreur morbide, est un atout pour sa carrière alors qu’elle n’est au regard de  sa vie que l’exhibition d’un manque d’être tragique. La disparition, à l’âge de vingt et un ans, le dix-sept novembre 2006 au Brésil, d’ANA CAROLINA, morte de ne pas avoir l’énergie vitale suffisante pour juguler une banale infection urinaire du fait d’un état patent de malnutrition, et malgré la couverture médiatique mondiale de son décès, n’a absolument pas modifié les critères qui décident du choix de telle jeune fille anorexique plutôt que telle autre moins décharnée pour avoir le droit de prétendre à la gloire sur papier glacé.

J’ai repris le Prozac depuis trois jours : je ne pouvais pas continuer de m’empiffrer indéfiniment. Les kilos en trop dont j’ai constaté ce matin la présence me confortent dans cette décision. D’ici quelques jours, sa molécule délivrera mon organisme du monstre insatiable de la faim. J’espère que de la stimulation artificielle de l’appétit par la cortisone, la molécule de Fluoxétine qui compose le Prozac viendra à bout. Et non l’inverse car reprendre cet anti-dépresseur n’est pas anodin puisqu’il m’expose aux risques de possibles saignements intestinaux. Le cas échéant, j’en suspendrais aussitôt la prise. Pour le moment, je n’ai observé aucun effet indésirable ni souhaité : il est vrai que théoriquement les bienfaits de la prise d’un antidépresseur ne sont pas perceptibles avant une dizaine de jours…

Mon arrêt-maladie me couvre encore jusqu’à la fin de la semaine. Je suppose que ma gastro-entérologue va me contacter pour réaliser les biopsies du rectum durant ce laps de temps. A moins qu’elle ne soit débordée et qu’il faille prolonger cet arrêt. Tout dépendra et du jour qu’elle choisira pour effectuer les prélèvements et de la façon dont mon corps réagira à l’administration de l’Immurel  s’il m’est possible d’y avoir recours. Quoiqu’il en soit, il me faudra bien m’armer de patience pour attendre les résultats d’analyse de ces prochaines biopsies. Ignorer si le médecin va décider que vous êtes à même de reprendre le travail ou estimer que le repos est nécessaire dans votre état contribue à accroître le sentiment de précarité de votre situation sociale. Marginalisé, vous l’êtes, c’est un fait. La science vous a déclaré inapte, provisoirement, à produire l’effort nécessaire à l’activité salariée qui jusqu’à présent vous nourrissait. Vous vous retrouvez donc contraint de vous organiser une vie nouvelle qui n’a plus le travail comme centre d’intérêt ou alors vous lui substituez une activité concurrente comme je le fais en rédigeant quotidiennement et consciencieusement ces textes nés, on le comprend, de la perte, d’un travail et du fonctionnement harmonieux et régulier d’un corps qui soudain se rappelle à soi. Généreuse et exhaustive, exigeante, la définition de la santé qui nous est donnée par l’O.M.S. en ces termes : « La santé est un état de complet bien-être, physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. ». Mais quand décide-t-on que tous les critères sont réunis pour établir un diagnostic de bonne santé et qui établit ce diagnostic ?

Dans le livret intitulé « Les Réflexes anticancer au quotidien », joint à l’ouvrage Anticancer de DAVID SERVAN-SCHREIBER, on trouve en page trois un tableau constitué de deux colonnes dont l’une énumère sur fond gris fumée « ce qui inhibe les cellules immunitaires », tandis que l’autre dresse sur un bleu clair rehaussé d’un éclat de lumière blanche la liste de « ce qui encourage » ces mêmes cellules immunitaires. J’ai été surpris en feuilletant le livret, en m’attardant sur les informations contenues dans ce tableau, par l’une d’elles figurant à la ligne cinq de la première colonne. On peut en effet y lire que la « négation de sa véritable identité (par exemple son homosexualité) » inhibe les cellules immunitaires alors que l’ « acceptation de soi avec ses valeurs et son histoire » les encourage…De l’affirmation, sur laquelle s’ouvre l’introduction du livre, que « nous avons tous un cancer qui dort en nous », à l’assertion que la négation de son homosexualité freine, voire arrête, la reproduction des cellules qui ont pour vocation de nous protéger du réveil de ce cancer, j’ai tracé une ligne directe qui me conduit au développement imminent de cellules cancéreuses dans mon organisme et à leur dissémination foudroyante dans tout mon corps !

Heureusement que l’écriture me permet une certaine mise à distance et la pratique de l’autodérision…

Aujourd’hui je suis chez ma mère, dans la chambre qu’elle me réserve, pianotant sur le clavier de mon vieux pc. Elle a fermé les volets comme à son habitude, les rideaux sont tirés et j’ai froid. Elle s’est assoupie sur le canapé après avoir baissé puis coupé le son de la télévision. J’entends sa respiration bruyante, profonde. Je suis heureux qu’elle se repose et le rythme de sa respiration est comme la rumeur d’une mer lointaine. Le long du mur derrière moi court une bibliothèque sur les étagères de laquelle sont rangés une grande partie des livres que j’ai lus. Impression d’une culture éclectique et foisonnante alors que je me sens stérile comme une terre désertée. A travers le volet la lumière du jour filtre et adoucit la rigueur intraitable des souvenirs. De tous ces livres lus que me reste-t-il ?

La dernière fois que je revis P., j’étais en première année de D.E.U.G. à l’université. C’était un soir, dans un bar de la région. Il me semble l’avoir reconnu dès que je suis entré : il se tenait debout près de la table de billard. Je crois qu’il jouait. Je le reconnus aussitôt mais les mêmes raisons qui m’avaient imposé silence lorsqu’il m’avait avoué  ses sentiments, me paralysèrent et je feignis de ne l’avoir pas reconnu. C’est encore lui qui fit les premiers pas vers moi, se présenta et attendit que je veuille bien condescendre à réunir le prénom qu’il me rappelait et ce visage qui s’était allongé, au menton pointu, pour les identifier comme appartenant à celui que j’avais idolâtré pendant toute ma classe de troisième. J’étais déçu par le caractère anguleux de son visage, ses mâchoires saillantes, ses hautes pommettes osseuses mais il se souvenait du passé avec une telle chaleur, un contentement si manifeste que je ne ressentis que mépris pour ma simulation, mon apparente indifférence, ma froideur ostentatoire moi qui étais tellement étonné de le rencontrer de cette manière inopinée, tellement flatté qu’il me reconnût aussitôt après m’avoir vu entrer et qu’il vînt jusqu’à moi pour me saluer afin que nous nous remémorions ensemble notre fragment de passé commun que si je n’avais pas exercé ce contrôle permanent sur moi, je lui aurais spontanément pris les mains, l’aurais serré affectueusement contre mon cœur, me serais donné  le temps de retrouver derrière l’altération de ses traits la forme délicate du visage de celui que j’avais aimé. Mais avec la distance du souvenir, n’adoptai-je pas finalement le comportement le plus adapté à la situation ? Il n’était nullement question d’évoquer ce qui était resté tabou à l’époque, en tout cas pour moi. Aussi, la présence entre nous de cette concrétion de silence nous empêchait-elle de nous rejoindre dans l’actualité de l’instant. Puisqu’autrefois quand nous étions si proches, je n’avais rien pu dire, comment plus de trois ans après aurais-je été capable de lever l’interdit de honte et de terreur pesant sur le tabou de notre amitié particulière ? Maudire le carcan de l’éducation qui fait de nous des marionnettes au service des bienséances ! Louer la magie de l’écriture qui permet de dénoncer l’origine de nos impostures et de ressusciter un monde où le baume du sens apaise nos blessures. Un monde convocable à volonté dont la réalité dépend de la propriété des mots choisis pour l’élucider et de la justesse du regard posé sur le passé. Le ballet des consonnes et des voyelles, le sabbat qui remue nos viscères, l’alchimie du verbe en quête du grand œuvre : l’écriture est cette promesse qu’une aube borde la plus noire des nuits, que la vraie vie frémit dans chacun des termes qui la circonviennent, que je ne mourrai jamais pareil aux immortelles Euryale et Sthéno parce qu’en prenant possession du mythe de ces fantastiques créatures maléfiques, je lui incorpore un peu de mon essence et qu’il me pousse des ailes d’or, des serres de cuivre et des défenses de sanglier.

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R
bonjour ! lecture du texte 20 et on n'est toujours surpris de la beauté de cette écriture que tu dis thérapeutique ; merci de me donner ces moments ou j'apprends à te connaître ...
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F
Salut,<br /> merci pour ton témoignage, je suis un peu comme toi au niveau de la nouriture à part que j'en suis à un stade ano 49 kg pour 1m72, ce qui n'empèchent pas les crises de boulimie comme tu dois connaitre. Comme toi à cette patologie s'ajoute une autre, moi c'est la schyzophrénie qui m'empèche de vivre.<br /> Bravo pour ton combat car je sais qu'on est seul dans sa tête et que c'est si dur....<br /> A bientot j'espère<br /> François<br /> http://petitgarconlunaire.over-blog.com
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J
La description de ton corps qui ce déforme n'est que le passage vers une guérison possible,donc l'espoir .Je te souhaite une bonne journée Antonio.Jeannette
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