DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 19

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

J’écris sous le contrôle de la faim. A peine avais-je déposé mon ami à la gare que je la laissais envahir librement mon corps et tout l’espace de ma conscience. Je me hâtai de traverser la ville pour obtenir, pour vingt-cinq euros, dépensés au Mac Do et dans une boulangerie industrielle, de quoi desserrer l’étreinte de ses doigts recourbés perceptible  au creux de l’estomac. Mais je n’y succombai pas aussitôt rentré chez moi : le sac en papier du Mac Do et le sachet de la boulangerie sont posés sur la table derrière moi. Il y avait bien plus urgent encore que la morsure ajournable de la faim, le besoin immédiat d’écrire après une journée entière de sursis. Sur le bureau à ma gauche, j’ai noté sur des post it  les sujets, les thèmes susceptibles de donner lieu à la rédaction d’un texte. Ils sont au nombre de sept. Ils font en majorité référence au passé, le passé lointain de mes années universitaires ou celui beaucoup plus proche de mon actualité du week-end. J’y ai inscrit, pour mémoire, ma profonde insatisfaction à la relecture du texte publié hier sur ce blog. J’ y estimai par endroits la forme amendable mais le rythme que je me suis imposé d’un texte de plusieurs pages à paraître chaque jour m’oblige parfois à une certaine précipitation dommageable sur le plan de la qualité littéraire de mes écrits. Je le déplore et comme hier, il m’arrive d’en être passablement frustré. Mais je me dis qu’après tout j’ai la possibilité de les modifier à tout moment. L’incompréhension de ma mère quant à la teneur de ces écrits est un autre des thèmes que je souhaitais aborder. Bien qu’elle ne les lise pas, on la tient informée de ce dont il est question, de leur contenu globale et le fait qu’elle me reproche hier la teneur de ces textes sans même avoir pu juger de leur forme m’a vivement agacé et à donner lieu à une querelle entre elle et moi : moi défendant courroucé le travail d’écriture auquel je m’astreins quotidiennement, revendiquant les qualités formelles dont je ne pense pas que mes textes soient dépourvus, elle regrettant qu’il n’y soit question que de maladie , de souffrance et d ‘une douleur affective et métaphysique perpétuelle qu’elle aimerait voir disparaître au profit du récit d’une existence heureuse. Pourquoi refuse-t-elle de comprendre que je ne puis écrire que ce qui me harcèle et me tourmente, que c’est cela dont ma vie est faite qui n’est hélas pas, en ce moment, le bonheur dont elle souhaiterait entendre les échos ?  Pourquoi n’entend-elle pas que l’intérêt que j’accorde à ce qu’on appelle le style d’un auteur a bien plus d’importance à mes yeux  que le fond du texte qui n’acquiert un certain prix que lorsque la forme le fait brillamment remonter à la surface, conformément à la définition que VICTOR HUGO en donne : « La forme c’est le fond qui remonte à la surface. ». Je conçois très bien qu’elle puisse être affectée par ce qui la renvoie à un état d’être auquel elle voudrait pouvoir remédier et que ses critiques ne soient que l’aveu de son impuissance et l’expression du soucis d’une mère aimante désireuse de savoir son enfant heureux. Je regrette de m’être emporté, mais plus les êtres nous sont chers/chairs et plus nous sommes sensibles à leurs critiques.

 

J’ai peur de m’interrompre pour manger…Pourtant je sais que l’écriture de ce qui précède n’avait pas d’autre terme que la crise de boulimie différée. Je suis las de cette soumission à l’impérieux besoin de me remplir sans que jamais cette plénitude ne soit atteinte. Il y a là un désir dont la manifestation travestie me trouble mais ne donne pas prise à une exégèse satisfaisante qui l’épuiserait. Il reste béant comme le ventre de la faim, crevé pour qu’il puisse contenir plus. L’écriture rôde autour des restes de ces trop fréquentes bacchanales et ne peut que rapporter  le témoignage de la réalité de ces débauches alimentaires. Dans l’attente fébrile, impatiente du remplissage systématique, méticuleux, abhorré et inévitable de mon corps qui exige un apaisement que l’amour, les mots, la maladie ne réussissent à lui procurer, jesavoure son actuel vacuité, cette acuité de mon esprit qui traque dans les non-dits de l’écriture le râle de suffocation de l’enfant que l’on bâillonne. Peut-être enfin va-t-elle laisser s’échapper le vocable qui contient la quintessence de tous les mots dit : « Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnu et les cieux ! ».Symbolique appel de MALLARME en direction de l’écriture dont il espère que la poésie le délivrera de la tristesse de la chair, de la lecture repue des livres et surtout de l’ « (…) Ennui, désolé par les cruels espoirs, (…) ».

 

 

Dégoût de l’écoeurement toujours ressenti après la crise d’hyperphagie, de la difficulté d’inspirer parce que le diaphragme peine à repousser le contenu de l’estomac, pourtant nécessairement hypertrophié pour que la nourriture abondamment ingérée puisse y être provisoirement stockée ; lourdeur et nausée, pathétique et consternant constat de la chute répétée dans le piège aux mécanismes si bien connus de la boulimie dont il semble que plus on y succombe plus y succomber devient naturel. Je n’éprouve pour moi qu’un puissant mépris accompagné du regret d’avoir failli. Il y a loin de l’estime de soi indispensable à la guérison à cette humiliante concession à des pulsions incontrôlables. Danger de cette démentielle quantité d’aliments imposée à un système digestif dont le fonctionnement est altéré par la maladie. Hoquet de la machine humaine qui pour une même défaillance propose indéfiniment la même réponse inopérante. Se demander quand surviendra la réaction inattendue qui bouleversera le prévisible scénario de la boulimie.

 

D’avoir été interpellé hier, sur la place où j’ai coutume de garer ma voiture, par une gitane me proposant de lire les lignes de ma main m’a rappelé la lecture de mon avenir, à laquelle s’était livré un ami, un soir, dans la petite chambre de la cité universitaire où il résidait, en s’aidant d’un jeu de tarots de Marseille. Il m’avait annoncé effrayé que je mourrais à trente-trois ans, l’âge du Christ sur la croix. Je ne me souviens plus si j’y ai cru sur le moment mais j’ai trouvé que ces trente-trois ans étaient tellement distants de mes vingt ans  d’alors que la prédiction en perdait tout intérêt. La gitane a qui je me suis dérobé s’est ruée sur moi pour me toucher le bras avec un sourire mauvais en susurrant qu’au moins je garderais, du fait même de ce contact de sa main sur mon bras, un souvenir d’elle. J’ai contenu en moi des paroles moqueuses et dédaigneuses, pensant que si elle avait un quelconque pouvoir sur les événements de nos vies, elle ne serait pas là en train de faire l’aumône de quelques sous pour une prédiction…A l’âge de trente-trois ans, je me suis retrouvé dans le comas après une tentative de suicide dont les effets furent si violents que les médecins qui tentèrent de me réanimer prévinrent ma famille, en plein milieu de la nuit, que peut-être il leur serait impossible de me ramener à la vie…La prédiction était donc fausse puisque les trente-trois ans, je les ai dépassés depuis cette expérience des limites de la vie. La menace à peine voilée de la gitane ne vaut pas plus que l’oracle inexact d’autrefois, c’est-à-dire pas plus que le crédit que je lui accorde.

 

Si l’on m’avait dit à cette époque : voilà ce que sera ta vie, voilà de quoi elle sera faite, je pense que j’aurais certainement donné un coup de couteau dans le contrat tacitement passé avec Dieu. Car après tout si je ne saurais affirmer sans mentir que je fus malheureux, je ne pourrais pas davantage soutenir le contraire. Des instants où j’ai pensé que j’avais tout pour être heureux : quelqu’un dans ma vie, un boulot, une maison, des amis, oui, mais de très brefs éclairs de lumière convoqués pour justifier, justement, la difficile traversée de l’existence et non pour la célébrer. Des mensonges destinés à supporter le caractère invivable de l’ami qui dilapide toute votre énergie en récriminations multiples, en critiques et en lamentations ; des mensonges pour s’aider à tolérer les désagréments d’un travail qui finissent par surpasser ses avantages ; des boniments, comme en débitent sur les marchés les experts, pour oublier les faux bonds des amis quand vous vous sentez dans l’impasse ; pour appliquer à sa vie qui fait eau de toute part les préceptes de la pensée positive qui assure que concevoir mentalement une réalité lui assure la force magnétique d’exercer ses bienfaits sur votre quotidien. Des instants d’une illusion volontairement entretenue pour ne pas fermer les yeux au volant de sa voiture et dans un saut de l’ange vaporeux sentir la violence extrême de la taule qui plie et mord l’écorce d’un platane ; pour s’inoculer la patience d’attendre de voir le grand soleil pleuvoir ses rayons sur le jardin en friches de notre vie. Puis cesser de se berner soi-même, décider qu’on a passé l’âge de l’intransigeance d’Antigone et accepter les laideurs quotidiennes, qu’on avait cru jusqu’à présent provisoires, comme définitives. Si « philosopher c’est apprendre à mourir » d’après CICERON, selon les dires de ma psychanalyste vivre c’est apprendre à accepter ce que l’on ne peut changer. Ce en quoi, elle partage l’opinion de DESCARTES qui assure, dans la troisième partie de son Discours de la méthode, qu’il vaut mieux « (…) tâcher (…) à changer (ses) désirs que l’ordre du monde ».

 

Adieu les chimères de mon enfance, leur tête de lion, leur corps de chèvre et leur jolie queue de serpent. Vous ne cracherez plus le feu et ne dévorerez plus tous ceux qui font obstacle à la satisfaction de mes désirs…Adieu à la jeunesse éternelle et à l’immortalité de Sthéno et Euryale, les deux sœurs de la gorgone Méduse qui pétrifiait de son regard quiconque osait contrecarrer les fantasques desseins de mon enfance. L’heure est venue de « sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre », l’heure est venue d’ « être les esclaves martyrisés du temps » des horloges et des montres qui nous rappellent qu’il faut dormir car demain matin la sonnerie vomira son avertissement hystérique, le signal de s’apprêter pour se rendre au travail afin que se poursuive, dans un horizon sans limite, l’effervescence  des fourmis humaines aveuglées par leur quotidien labeur d’insectes.

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J
Bonjour Antinio ! Pourquoi ne pas conseiller ta Mère dans faire autant ,écrire la période de ton enfance et adolescence sa vous aiderer a vous comprendres ,tes recherche dans ton passe des souffrances d'aujourd'hui.Passe une journée agréable .. Amities Jeannette.
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