DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 18

Publié le par ANTONIO MANUEL

Il a fait beau aujourd’hui : un radieux soleil d’automne et pourtant malgré le plaisir que j’ai éprouvé à marcher en sentant sa douceur, inondé de lumière tiède, je n’ai pu m’empêcher de me rendre à l’hypermarché pour y faire provision de nourriture afin de pouvoir manger sans autre limite que l’incapacité physiologique d’ingérer davantage d’aliments. Vomir après pour se libérer du poids tangible de la culpabilité puis s’abandonner à la sensation familière d’épuisement physique. Lassitude de ce rituel d’ingestion de nourriture à outrance et d’une régurgitation consécutive qui va bien au-delà des seuls produits consommés pendant la crise d’hyperphagie. Attente de l’appel de ma gastro-entérologue pour me prévenir du jour choisi pour pratiquer les nouvelles biopsies. Evidemment, attendre ce coup de fil et entrer dans une nouvelle phase d’attente des résultats des analyses n’est pas sans provoquer un stress qui favorise le fait que je me rabatte sur la nourriture. Mais trouver un mobile à ces troubles du comportement alimentaire ne les prive pas de leur caractère obsessionnel  ni de leur nature pulsionnelle par essence tyrannique. Au moins vomir me permet-il d’éviter l’obésité et de pratiquer ma séance quotidienne de yoga car repu cela me serait impossible. Fermer les yeux, prendre conscience de  la place occupée par mon corps dans l’espace, conscience de son poids, du contact de mes plantes de pieds avec le sol qu’elles repoussent dans un effort subtil d’étirement de ma colonne vertébrale. Conscience des sensations musculaires, des tensions, des douleurs éventuelles, fluidité de l’expir et de l’inspir, lâcher prise et se glisser dans ce corps de l’autre en moi qui accepte sa connexion à l’énergie de l’univers et s’ouvre toujours plus au gré de chaque posture à la présence de la vie qui fait palpiter les galaxies. Tâcher de conserver ce lien de légèreté et de sérénité qui me rattache à l’essentiel une fois sorti de ma séance de yoga, tranquille, apaisé, grisé par le constat de la souplesse de mon corps plus grande de semaines en semaines, par l’observation du chemin que ce dernier a parcouru sur cette voie d’émancipation des limitations physiques ordinaires de nos mouvements, de nos gestes, depuis mes vingt-cinq ans,  gonflé de l’espoir d’une libération du carcan qu’il représente trop souvent dans ma vie, des multiples contraintes dont il me rend l’esclave, de la maladie qu’il m’impose et dont, sinon le surgissement il y a quinze ans à la faveur d’une séparation familiale déchirante, du moins la persistance me demeure énigmatique. Quelle sagesse lui reste-t-il à me délivrer, de quel douloureux enfantement est-elle grosse ? La cortisone continue de me protéger des ravages de l’inflammation, du risque d’une abrasion excessive cause d’une perforation intestinale. Elle continue de me faire encourir aussi tous les risques liés à son administration durable et à fortes doses comme l’ostéoporose, le tassement vertébral, la fonte musculaire, le diabète, les infections répétées, l’hypertension artérielle, l’arrêt du fonctionnement des glandes surrénales, pour ne citer que certains de ses effets non souhaités…

 

L’intervention, à l’occasion de la présence en direct sur le « chat » du magazine Psychologies du professeur DAVID SERVAN-SCHREIBER, d’une jeune femme de vingt-neuf ans qui évoquait son cancer du sein diagnostiqué et soigné depuis juillet dernier et l’annonce récente de la présence d’une tumeur se développant dans son cerveau, son désespoir sensible à travers les mots employés pour raconter son épreuve, sa peur de mourir avouée sans fausse pudeur et le constat de sa solitude après l’abandon, à la suite de l’annonce de sa tumeur au cerveau, de son petit ami, m’aide à réajuster l’appréciation de ma situation et ma chance au fond de ne pas avoir connu, à son âge, l’horreur du corps complètement livré à l’assaut de la maladie, son impuissance à le secourir et la terreur de la mort dont la propagation des cellules cancéreuses est un signe avant-coureur. La question : « pourquoi ? » reste en suspens, narquoise et pathétique comme en réponse à la punition d’un Dieu auquel on aurait voulu se substituer, s’égaler comme Lucifer, ou encore en réponse à sa réaction d’une colère implacable face à l’hybris que constitue la volonté de s’attribuer plus que ce qui nous était dû, face à la démesure de se croire responsable de son destin.

 

Je retiens également la réponse de DAVID SERVAN-SCHREIBER à ma question concernant le rôle de l’écriture comme moyen d’accéder à une connaissance plus intime de son intériorité et donc de prévenir voire même d’aider à la guérison. Il approuve et cite JON KABAT-ZINN, le biologiste qui a introduit la méditation dans les plus grands hôpitaux universitaires américains, qui parle de l’écriture comme d’ « un acte radical d’amour » de soi à soi. Avant de conclure qu’écrire « est un excellent début dans la voie vers la guérison ». Je reste sur ma faim car j’avais encore tant de questions à lui soumettre mais suis néanmoins ravi qu’il ait retenu mon interrogation parmi toutes celles que les nombreux internautes lui avaient sans aucun doute adressées et qu’il partage mon appréhension de l’écriture comme un heuristique cheminement qui nous ramène à la vérité de celui que l’éducation a muselé, notre seule vérité :celle de notre identité. A la question « Qui suis-je ? », inquiète, fondamentale, elle s’efforce de fournir une réponse avec ses codes, son extrême clairvoyance et ses silences, ses lacunes, les impasses où elle perd la foi en son pouvoir de ramener l’enfant du fond des âges. Dans un geste plein d’amour elle substitue aux pleurs de l’enfant son langage cryptographié de métaphore qui emploie un mot pour un autre afin de promener dans le  noir cachot de l’inconscient son fanal de lumière salvatrice. C’est ce précieux travail de transfert du sens d’un mot à un autre qui lui permet de ramener au jour les souvenirs perdus dans la mémoire, de les ressusciter sous nos yeux incrédules dans leur couleur pareille, sans même altérer l’émotion accrochée à ces bribes du passé. C’est par la grâce de l’écriture que je retrouve les tons, les formes d’autrefois, les visages engloutis par la vague du temps et ceux dont la mémoire seule a conservé la vie.  

 

Inquiétude face à la recrudescence des crises de boulimie. C’est la première fois qu’il m’arrive d’y succomber au petit-déjeuner. La conséquence est le vomissement en lieu et place du déjeuner. En effet, après le jeûne de la nuit, l’hyperphagie matinale n’a fait sentir l’effort de digestion difficile qu’elle nécessitait que vers les onze heures, imposant la régurgitation du contenu de l’estomac comme seul moyen d’un mieux-être immédiat. C’est en effet le cas, si ce n’est que depuis hier soir, après avoir vomi toute la nourriture que j’avais frénétiquement avalée en excès, je souffre de douleurs intercostales qui se sont manifestées pour la première fois un soir de mes quinze ans. Je n’en ai jamais vraiment su la cause : les médecins m’ont parlé d’aérophagie, de spasmes de l’œsophage dus à la prise d’un trop grand nombre de médicaments et d’une insuffisance de liquide pour en faciliter la déglutition, de contractions involontaires du diaphragme…Le seul remède que l’un d’eux m’a indiqué fut le recours, pour calmer ces douleurs difficilement supportables, à des antalgiques associés à des anxyolitiques. Je dois reconnaître que ce traitement fut relativement efficace hier soir alors que je ne savais plus dans quelle position les douleurs étaient moins perceptibles et après avoir avalé deux fois deux antalgiques à une heure d’intervalle accompagné d’un bâtonnet de Lexomil. Mais ce matin, le vomissement semble réveiller les spasmes sensibles dans la zone des omoplates, du thorax et jusque dans la mâchoire inférieure. Mais quelle idée aussi de me jeter sur ces pâtisseries rassies agrémentées généreusement de crème fouettée alors que je venais de terminer mon petit-déjeuner ? Et pourquoi ne pas m’en être contenté plutôt que de poursuivre en engloutissant les gâteaux restant dans deux paquets de biscuits fourrés au chocolat, les nappant au préalable consciencieusement d’une épaisse couche de crème ? Qu’est-ce que je cherche à la fin ? Me détruire ? En arriver au stade où d’avoir tant malmené mon appareil digestif, je sois réduit à vivre alimenté par des perfusions ? Comment concilier ce désir de prévenir la survenue de la maladie en prenant soin de m’informer de toutes les mesures nécessaires pour ce faire, en ayant pour objectif de les appliquer sans tarder, d’ envelopper mon corps de douceur, de tendresse, d’accroître sa vitalité et de traiter mon mental avec le même souci de lui prodiguer toute l’attention et l’écoute qu’il réclame ; comment concilier le désir d’éloigner de moi la maladie et ce comportement alimentaire qui lui ouvre en grand les portes de mon corps ? Qu’est-ce qui demeure en moi tapi dans une telle obscurité que l’écriture ne parvienne pas à l’arracher à sa part d’ombre ? FREUD postulait l’existence en 1920, dans son ouvrage, intitulé Au-delà du principe de plaisir , de la pulsion de mort venant concurrencer les pulsions de vie qui tendent à l’autoconservation du corps et à sa perpétuation. Le père de la psychanalyse aboutit à la conclusion paradoxale que le principe de plaisir serait au service de la pulsion de mort : Eros oeuvrant sournoisement pour que les conditions soient favorables à la survenue de Thanatos, personnification de la Mort dans la mythologie grecque, fils de Nyx, la Nuit, et frère jumeau d’Hypnos, le Sommeil. Ironique pied de nez de la vie qui assimile si bien qu’elle les confond, le plus bas niveau de tensions, autrement dit la sérénité, l’ataraxie, que le principe de plaisir veut atteindre, à l’absolue quiétude de la mort. Confusion qui rappelle la commutation originaire du désir de la présence de la mère à laquelle le nourrisson substitue l’existence du phallus. Substitution encore que celle du langage qui, parce que le terme approprié pour désigner ce qui fait défaut et alimente le désir, la faim insatiable ou la maladie, lui échappe en propose un autre chargé par le processus de la métaphore d’exprimer ce qui ne peut se dire. Impertinence sémantique qui calque son fonctionnement sur celui de l’inconscient qui prend la jouissance de vivre pour l’infini et tranquille silence de la mort. La nuit, le sommeil, si justement apparentés par les mythes grecs au néant vers quoi notre existence nous mène, apprivoisent d’une certaine façon notre peur de mourir, nous familiarisant avec l’obscurité qu’on imagine derrière les paupières refermées et l’absence de la conscience de ce qui se joue à notre insu, une fois sur nous la mort descendue. Manger n’est rien d’autre que cette fuite tragique face au néant de l’existence qui évoque trop bien l’irrémédiable absence de tout. Rien d’autre que l’erreur de prendre la nourriture et le plaisir dont on espère qu’elle sera cause, pour un baiser, pour une étreinte, pour la voix heureuse de la mère qui vient pour allaiter l’enfant. Persécuté par un passé qui n’en finit pas de fredonner sa mélancolique mélodie, le mental et le cœur se noient dans une nostalgie fatale. « Douceur d’être et de n’être pas » confronté au chant magique des sirènes qui nous promet une jouissance qui n’est en somme qu’une utopie. Car il n’est nul lieu où aller verser des larmes, nul tombeau où se recueillir, le corps qu’on a voulu étreindre autrefois  a inéluctablement disparu. La mère de l’enfant que nous fûmes ne sera jamais plus celle qui se penchait sur le berceau et nous tendait les bras pour nous presser contre son sein. Le temps a fait son œuvre et seul notre inconscient croit qu’hier est aujourd’hui.

 

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R
bonsoir antonio, je rentre d'un week end passé avec l'être aimé et je découvre ton texte que je trouve tres poetique et bien écrit : j'aime cette fin enfreinte de mélodie nostalgique et magique ! et hier n'est pas aujourd'hui et j'attends demain pour retrouver le plaisir de te lire.
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S
aie....quelle horreur les crises au petit déjeuner, je connais, c'est tellement dur après de redresser la barre pour le reste de la journée!!!argh cochonnerie de trouble cette boulimie....maintenant mon ami part en voyage pour une semaine je viens de faire une crise, à chaque fois c'est pareil....<br /> <br /> J'espère que ta santé va s'améliorer<br /> je t'embrasse
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F
la boulimie est un trouble dit "de l'oralité" : écrire c'est bien, mais c'est par la parole avec un thérapeute que les maux se disent.
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B
Toujours ce même plaisir de te lire et de constater les progrés d'une écriture qui s'intéresse à tant de sujets qu'elle voudrait maîtriser, dont elle voudrait épuiser la connaissance afin de trouver enfin les mots que tu espères. Continue sur cette voie. Merci pour la sincérité et la beauté de tes textes.
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F
j'apprécie de plus en plus ta façon d'écrire et je commence à comprendre comment l'écriture devient une très belle thérapie.
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