DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 17

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
La beauté est cette tension vers un lieu autre où le mystère des origines se dit. Elle s’incarne dans le corps de l’autre, dans certains traits de ce corps. Freud pensait que « primitivement « la beauté » et « le charme » sont des attributs de l’objet sexuel », q u’ « un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires ». La résurgence du premier émoi sexuel a donc pour cause la reconnaissance inconsciente en l’autre d’un trait physique ou d’un ensemble de caractéristiques qui nous renvoie aux circonstances de ce premier émoi. Mais nous sommes incapables d’exprimer par des mots ces circonstances précises car l’apparition initiale du désir se situe en deçà de la barre du langage. Elle est inscrite dans l’inconscient qui n’a que notre corps pour rendre audible le chant de célébration originaire de la beauté. La poésie tente de retrouver la mélodie oubliée de ce chant. L’accès au langage a, en effet, rendu possible cette tentative et dans le même temps il a fait basculer l’émotion dans le magma ineffable du corps. Il va s’agir pour le poète de restituer à travers une écriture de chair éprise la plainte douloureuse du manque enraciné dans l’expérience primordiale de la conversion du désir sexuel en cette béance que semble creuser en nous la soif du beau. Le désir du sexe de l’autre est un raté de l’intellect qui prend un objet pour un autre et s’évertue avec obstination à assimiler les deux. L’érection du désir est la dilatation du manque qui ouvre à la beauté les portes grandes de l’âme. Le désir s’accompagne d’une sensation d’omnipotence et d’une suspension de la perception de la temporalité comme de celle de l’espace. Il ne peut exister signifiant plus éloquent pour dire l’autrefois du désir, son caractère suranné et l’errance à laquelle il condamne celui qu’Eros a effleuré de ses doigts de feu. Toute puissance du phallus en ce temps des origines où il se confondait avec la présence de la mère, et lui était substituable à volonté. La négation de l’absence de la mère par le recours à la mystification du phallus a désigné ce lieu du corps comme symbole du manque et instrument de sa satisfaction. L’écriture cherche à s’approprier la puissance du corps de l’autre en son sexe contenue. Nommer cette attirance atemporelle est le projet de l’écriture qui s’acharne à dénoncer l’illusion de la beauté et dans le même temps la subit.
Je n’avais, certes, pas conscience de cela lorsque je croisai le regard de L. dans les couloirs du lycée. C’était le frère cadet d’une camarade de classe. Nous étions en classe de première littéraire et lui venait d’entrer en seconde. Je n’eus jamais le courage de lui adresser un seul mot pas plus qu’il ne me parla. Il n’était pas beau à vrai dire mais ce quelque chose qui fait naître le désir, je l’avais identifié en lui et sa reconnaissance entretenait en mon cœur un feu toujours près de s’éteindre que chaque regard échangé stimulait à nouveau. Chaque fois que je le rencontrais, dans les couloirs du lycée, son image s’imprimait en moi plus vivement. Sa voix, les bribes de paroles que je saisissais de la conversation où il était engagé, sa maigreur, sa poitrine rentrée et le haut de son dos légèrement voûté ne justifiaient pas la séduction qu’il exerçait sur moi. Il m’intriguait jusqu’à me fasciner. Il représentait à mes yeux l’archétype de l’intellectuel régnant sur sa cour par son érudition, la pertinence mêlée à l’insolence de ses propos, son mépris des valeurs communément admises, son indépendance morale, bref par cette audace dont on ne pouvait que constater l’existence chez lui d’imposer sa singularité. Qu’il osât être lui-même lui conférait, à mes yeux, ce charme dont je cessai de ressentir l’effet lorsque, l’année scolaire achevée, il ne l’alimenta plus de sa voix posée mais qui savait devenir cinglante quand elle condamnait avec mépris, qui s’exaltait dans la passion du discours, railleuse et enjouée car il ne manquait pas d’humour et n’avait après tout que quinze ans, un âge où l’on s’amuse encore d’un rien ; de sa silhouette dégingandée de qui est plutôt fâché avec la pratique du sport, de son visage étroit aux yeux qui me fixaient longuement, quand je croyais l’observer à la dérobée, au centre d’un groupe d’admirateurs de tout ce qui faisait cette différence qu’il exprimait avec éloquence, pétillants et curieux de l’insistance de mon regard ; ce charme que les deux mois de vacances scolaires classèrent dans le dossier des oublis nécessaires mais provisoires.
La classe de terminale me révéla le séduisant paradoxe avec lequel la philosophie aborde tous les sujets. Dans le même temps elle me permit de me rendre compte que celui dont j’avais admiré l’audace de se montrer tel qu’en lui-même n’était finalement pas bien différent des autres quand je le vis main dans la main d’une grande fille brune filiforme au visage ingrat. Je l’ai dit, la philosophie m’envoûta une année durant laquelle je m’appliquai à faire taire ma sensibilité pour déployer le pouvoir dialectique de l’intellect. J’avais tendance à me laisser piéger par l’émotion que suscitait en moi la position apparemment scandaleuse exprimée par un auteur dont on nous demandait de discuter l’assertion. Le premier sujet que l’enseignant soumit à notre sagacité faisait écho au débat qui occupait alors l’actualité et qui amenait à s’interroger sur une possible légalisation de l’euthanasie. J’eus le grand honneur d’obtenir la même note à mon devoir que W. le fils de ma professeur de français de l’année précédente. Sachant qu’elle l’avait très largement aidé à structurer et à rédiger son devoir, j’étais très flatté de cette note qui nous plaçait tous deux au premier rang des apprentis philosophes de cette classe de filles, à trois exceptions près. Comme on peut le constater, le débat n’a guère progressé depuis tant d’années sur la question de l’euthanasie. On continue d’aller mourir en Suisse et de subir l’acharnement thérapeutique auquel se livrent les médecins des hôpitaux français. Le nombre de centres de soins palliatifs étant largement insuffisant, peu de malades peuvent bénéficier de l’écoute, du bien-être, de l’attention et des précautions prises par les soignants de ces institutions pour transformer l’effroi et la douleur de l’approche de la mort en un accompagnement plus humain et donc en un cheminement plus serein. J’avais fait indirectement l’expérience des conditions dans lesquelles on meurt dans le banal hôpital d’une petite ville de province les quelques jours qui précédèrent le décès de mon père. Le non-dit, la souffrance aussi bien morale que physique, le malaise et la peur des proches ne sont pas pris en compte. Du moins c’est ce que j’ai déduit des propos des médecins et du comportement du personnel soignant. Il reste à espérer que depuis lors les choses aient un peu évolué…
Cet après-midi, DAVID SERVAN-SCHREIBER doit intervenir en direct sur le « chat » du magazine Psychologies : j’ai hâte de lire les questions des internautes et de découvrir l’esprit du psychiatre à travers les réponses qu’il fournira. Que vais-je apprendre encore sur la tendresse et les prévenances dont nous devons choyer notre corps afin de le conserver en bonne santé ? J’attends beaucoup de ces deux heures de direct en présence de l’auteur d’un livre destiné à conjurer le processus inéluctable de la mort. Trop sans doute ? Mais j’ai tellement besoin de dramatiser cette vie dont le prosaïsme et la monotonie me désolent que je suis prêt à nourrir les espoirs les plus insensés : tout plutôt que cet écoulement régulier d’un temps que je me tue à tromper de souvenirs et d’illusions. M’abandonner à l’urgence, à la démesure et à la frénésie de la boulimie plutôt que subir ce vide d’un temps étal, lent et prévisible. Penser aux  achats nécessaires à la satisfaction de la crise, c’est avoir un projet existentiel à imposer à la vacuité de cette journée. Songer au plaisir des premières bouchées de nourriture remplit le néant d’une attente indéterminée. Eviter de se rappeler qu’après il faudra bien vomir, souffrir et s’écrouler sous les efforts dépensés pour expulser toute la nourriture excédentaire. La maladie se nourrit de cette exaltation absente pour une vie qui a trahi les espoirs, d’une effervescence pleine, qu’on avait investis en elle. Avoir une maladie c’est d’une certaine façon, et bien que ce ne soit pas conscient, avoir un but, une préoccupation constante qui prend le corps en otage puisqu’il devient le centre de toutes les attentions, le lieu où se déroule le pathétique scénario d’une existence ratée. A cet « Ennui » majuscule du poète, métaphysique et poignant, qui lui oppose tour à tour des stratégies d’évitement productives sur le plan poétique mais pratiquement inopérantes, la maladie propose elle aussi sa tentative de remédiation. L’angoisse de subir l’assaut d’une poussée de recto-colite hémorragique avec son cortège de douleurs et de découragements, le déploiement rapide, nécessaire pour y parer, de toute une batterie de mesures thérapeutiques et l’attente des résultats des coloscopies puis des biopsies transforment le spleen d’une existence en un affairement qui détourne l’esprit du spectacle de sa vacuité. La maladie est un divertissement parmi tant d’autres.  
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F
marie, demande-toi si ce n'est pas de la jalousie de ne pas savoir faire un usage aussi talentueux (j'en suis désormais conscient),poétique et thérapeutique du langage qui ne t'inspirerait pas ces mots somme toute assez fieleux quand tu prétends parler d'amour. tu m'en sembles encore bien loin hélas... bon courage à toi.
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M
je trouve pathétique ta façon d'exprimer ta souffrance ; pour être moi-même gravement malade, je comprends mal que l'on se complaisance dans un nombrilisme que la maladie ne nous autorise pas ; en ce qui concerne ta maladie, je crois bon qu'il te serait utile de lire le lire du Docteur Seignalet, la 3e médecine ; tu pourrais y trouver des moyens de stopper ou du moins de limiter ta maladie, en réformant ton alimentation ; David S.S. mentionne lui aussi l'impératif changement alimentaire en cas de maladie grave ; j'ai un cancer inopérable avec métastases ; la maladie est un message d'amour pour transformer ma vie ; c'est la seule chose de vraie et qui apporte sérénité, plénitude et bonheur bon courage à toi.
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J
ricardo.Le docteur David S.S. ta répondu,Lécriture c'est un excellent début dans la voie vers la guérison.Alors continue dans cette voie même si ton passé fait remonté a la surface toute ces souffrance que tu as vécu .Affectueusement.Jeannette
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