DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 16

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Fol espoir, après la lecture du dossier que le magazine Psychologies a consacré au livre Anticancer du psychiatre DAVID SERVAN-SCHREIBER, de vivre indéfiniment ! L’épée de Damoclès de cette maladie, qui est une des évolutions possibles de la recto-colite hémorragique, miraculeusement détachée du crin de cheval qui la retenait au-dessus de ma tête et projetée au loin. Sur une vidéo, regarder, enthousiaste, le médecin préparer son petit déjeuner, en énumérant les ingrédients entrant dans la composition de cette nourriture sacrée destinée à nous accorder l’illusion de notre éternité puisqu’elle prévient, associée à d’autres mesures, l’apparition de l’une des causes les plus fréquentes de la mortalité en occident ; mortalité en outre, vingt fois plus élevée en France que pour le reste de l’Europe. Curcuma, gingembre, thé vert, soja, autant de substances de ce nectar ou cette ambroisie que devient notre alimentation dans le discours convaincu du rescapé d’un cancer et de sa récidive sept ans après. Pratiquer une activité physique quotidienne d’environ une demi-heure, comme la marche, manger les aliments appropriés, trouver une motivation profonde au fait d’être, demeurer à l’écoute de son intériorité, telles sont les magiques propositions de ce scientifique controversé, depuis la publication, en mars deux mille trois de son ouvrage Guérir et la commercialisation ultérieure de gélules à base d’oméga-3, dont il recommandait la prise dans son livre.
Le lire ou l’écouter c’est croire, comme lorsque l’on est en proie à la pulsion du désir, en sa toute puissance : dans notre imaginaire «  le plus petit instant de vie est plus fort que la mort et la nie », ainsi que l’affirme ANDRE GIDE dans Les Nourritures terrestres. L’existence prend soudain une densité qu’elle n’avait plus du fait de l’impression de parfait contrôle que procurent ses assertions, un regain d intérêt grâce à cette sensation d’approcher son mystère par des voies parallèles, en accord avec les principes qui régissent les lois naturelles auxquelles le corps est assujetti. Vivre à l’abri de la maladie devient un choix librement consenti, la responsabilité d’offrir ou non à son corps le meilleur de ce qu’on peut lui donner pour le maintenir rayonnant de santé et d’amour. Car, on y revient toujours, l’impulsion de cette appréhension autre de la maladie réside dans l’intensité de l’amour que l’on est à même de se porter. Sommes-nous capables de nous aimer suffisamment pour faire de notre corps et de sa bonne santé notre préoccupation première ? Eprouvons-nous une assez grande estime de soi qu’elle justifie les soins accordés au bien-être du corps ? Dois-je en conclure que je ne m’aime pas de la façon qu’il faudrait pour rétablir en moi le fonctionnement régulier et harmonieux de mon organisme ? Que peut-être je concours activement à son déséquilibre avec mon noir chagrin que je nourris de ce sucre en excès dont l’homme de science nous assure qu’il est l’aliment de la maladie ? Les premiers vers du poème « El Desdichado » - « le déshérité » - de NERVAL me reviennent en mémoire : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie / Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie.». Mélancolie inconsolable, passion pour une étoile défunte, dans les ténèbres que verse le soleil noir de la désespérance, j’ai le devoir de convertir l’obscurité de mon âme en lumière.
La lumière dans laquelle se dessine la silhouette de P. ? Sa blondeur, le bleu de ses yeux, sa minceur et la pâleur de son teint. Il me prit aussitôt sous son aile et je vécus toute une année dans l’ombre aimée de celui qui buvait la lumière. Il me faisait des confidences en classe approchant sa bouche tout près de mon visage. Je respirais l’odeur de son haleine encore pure comme celle des jeunes chiens, mêlée aux mots qu’il murmurait dans la pleine confiance que lui inspirait notre amitié. J’étais fier et docile à ses côtés, le vénérant dans l’ombre que ce soleil d’or laissait pleuvoir sur moi. Un jour il écrivit des mots d’amour dans mon cahier, à mon insu, que je ne découvris qu’une fois chez moi seul et je ne sus comment me comporter face à un aveu auquel je n’étais pas préparé. Je feignis de n’avoir pas lu les trois mots qu’il avait eu le courage, l’audace, la témérité, la passion de m’écrire, dont il m’avait fait l’offrande et que je ne méritais pas. Le temps passa comme à l’accoutumée dans une brume éthérée, dans le déploiement de la réalité de l’existence que les bâtonnets de Lexomil rendait inoffensive. Je continuais à secrètement l’aimer sans qu’il ne fît une seule fois allusion à la révélation de ses sentiments à mon égard. Parce que je détestais celui que je croyais être, je ne pouvais imaginer une seconde qu’il éprouvât pour moi ce que je pensais être incapable de susciter, indigne que j’étais de recevoir cet amour inattendu. A la fin de l’année scolaire, alors que nous nous trouvions au centre de documentation de l’établissement, assis tous les deux à une table nous livrant à une quelconque recherche d’informations, il accrocha son regard au mien, me fixa du bleu de ses yeux et, dans la limpidité de leur lumière, il réitéra, dans la langue de Shakspeare parce que la traduction en anglais le rendait plus actuel, moins compassé, plus innocent, cet aveu de l’amour qu’il me portait qui provoquait en moi un mélange de peur et de honte. La peur de succomber à cette passion adolescente qui, je le pressentais, nous aurait submergés, de l’aimer avec toute la force que j’avais mise à aimer ma grand-mère et risquer d’être de nouveau abandonné ; la honte de me laisser abuser par un canular que je n’aurais pas interprété comme tel et de devenir, de ce fait, la risée du monde entier. Honte de ma peur, peur de ma honte : je restai abasourdi en entendant sa confession lapidaire. Je fus tiré du tourment causé par l’incapacité dans laquelle j’étais d’accueillir son aveu avec la sincérité qu’il méritait et de lui confirmer la réciprocité du sentiment - tourment de ne pouvoir répondre, de ne savoir que dire quand je brûlais pour lui d’une passion que seule l’adolescence est à même de faire naître et d’entretenir- par le retentissement de la sonnerie qui me délivra de mon extrême embarras. De P., il me reste le souvenir solaire tant d’années après intact dans ma mémoire, la fascination et l’enchantement qu’il suscita en moi, le trouble, l’émoi et la conscience d’une trahison, la première des lâchetés commises de peur d’exposer au regard d’autrui ma véritable identité et de me soumettre ainsi au jugement implacable de mes pairs me condamnant sans appel.
Le lycée ne fut pas le lieu de la naissance d’un amour d’une aussi émouvante innocence. J’y tombai amoureux bien sûr mais mes sentiments demeurèrent secrets et nul ne me déclara sa flamme. C. fut le garçon sur lequel en classe de seconde se porta mon dévolu. Il était comme le négatif de P. : les cheveux bruns épais, soyeux, les yeux noisette, il était de taille moyenne, plutôt trapu. Il m’avait abordé à la fin de la première matinée de cours ayant sans doute remarqué que nous étions tous les deux en terrain inconnu et solitaires tandis que les autres élèves paraissaient déjà avoir noué des liens anciens entre eux. Après nous être présentés et avoir fait rapidement connaissance, nous quittâmes l’enceinte du lycée et il me proposa alors de l’accompagner au centre ville non loin pour y prendre un verre. Sûrement habité par cette peur et cette honte qui ne me quittaient pas, pour la simple raison qu’il me plaisait et que j’étais tout disposé à succomber à son charme latin, à cette assurance virile et sereine qui émanait de lui, séduit par sa sensualité terrienne qui ne pouvait qu’attirer un familier des espaces éthérés comme moi, je déclinais l’invitation sous un prétexte fallacieux. Je sus à l’instant où je refusai de faire plus ample connaissance à la terrasse d’un café que je venais de m’aliéner son amitié. Effectivement, il fut prompt à se tourner vers d’autres élèves de la classe avec lesquels il tissa des liens d’une franche camaraderie. Je me souviens que l’émotion était trop forte ce premier jour en tant que lycéen. Un univers d’apprentissages multiples et de savoirs m’ouvrait ses portes et j’éprouvais une appréhension et une exaltation extrême. C., avec sa tranquillité suave, exacerbait mes sentiments dont je redoutais l’intensité par crainte de n’en être pas maître. C’était trop d’émotions pour une seule âme en un seul jour ! Je perdis donc la possibilité d’une relation amicale avec lui et me contentai de l’observer en enviant la facilité apparente avec laquelle il traversa les épreuves de cette première année de lycée. Enviant la beauté et l’attrait de la petite amie qu’il ne manqua pas de rencontrer, le si joli couple qu’il formait tous deux, revivant par la pensée la scène où je l’avais surpris adressant des gestes qui mimaient la masturbation à un camarade de classe animés d’une connivence cordiale et spontanée. Je retrouvais face à leur complicité le sentiment d’exclusion de l’année précédente. Je n’étais pas fait pour partager la vie d’un groupe dont je ne pouvais reproduire les pratiques qu’en simple singe savant. En moi brûlait la flamme noire des affres de la culpabilité d’être ce garçon différent, handicapé dans son rapport aux autres, malheureux de n’être pas comme eux, persuadé d’être le héros d’un destin funeste et prodigieux. L’avenir me rendrait justice et pour me préparer à la gloire dont il m’auréolerait, je brillais sur les bancs du lycée. Je cherchais un réconfort dans les livres, convaincu qu’ils finiraient par me donner la connaissance des arcanes de ma vie. Ma professeur de français avait ma préférence et je prenais son détachement, son arrogance, son ironie en exemple. Elle dépeignait les écrivains comme des parias et ça c’était mon univers : l’art me recueillait comme un orphelin m’offrant une famille de cœurs innombrables.
 
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J
Ricardo. tous les matins en lisant ton texte ,je suis toujours admirative de ton savoir, et ces parfois qui me sont inconnus ,je les lit plusieur fois pour en comprendre le sens .Je crains le jour ou tu n'écriras plus sur ton blog,en espérant que ça n'arriveras pas.Je t'embrasse Amicalement.Jeannette
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R
bonjour ! toujours très agrèable à lire et documenté. passer du passé au présent et du présent au passé ça glisse pour toi et pour l'humble lecteur que je suis.
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