DERRIER LA VITRE DU SILENCE 15

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Entre seize heures hier et le moment avancé de la nuit où je me suis enfin endormi, je n’ai fait que manger, vomir, puis remanger et vomir à nouveau jusqu’à ce que, non pas la satiété mais une fatigue lourde, toute l’énergie déployée pour digérer ce trop plein de nourriture, m’emporte dans un sommeil sans rêves.
Adolescent, j’avais peur des autres. Après le déménagement de mes parents du nord de la France au sud-est, du fait d’un début de dépression de mon père consécutif à sa mise en retraite anticipée, alors âgé de quatorze ans et demi, je me suis senti comme mis à nu, sans plus aucune défense, exposé et fragile, vulnérable. Je ne sais pas quel souvenir j’ai laissé aux élèves de cette classe de troisième d’un collège situé en zone d’éducation prioritaire, moi qui n’avais fréquenté qu’un collège rural sans histoires, mais je me rappelle avoir perdu tout repère en pénétrant dans une classe où je n’étais manifestement, sauf pour P., pas le bienvenu. Ils avaient pratiquement tous au moins deux années de redoublement derrière eux, me dépassaient de deux ou trois têtes, montraient un corps dont le développement était parvenu à ce qu’il serait à l’âge adulte et ne brillaient pas, pour la plupart d’entre eux, par leurs aptitudes intellectuelles. P. me prit sous son aile, écarta de moi les offensives éventuelles et les mises à l’épreuve. P. avait un an d’avance mais il avait acquis une aura de popularité que tous respectaient. Il était mince, grand, blond. Il me séduisit d’emblée et je restais par son charisme fasciné jusqu’à la fin de l’année. Mais en dehors des cours et privé de l’influence protectrice de P., la cité de banlieue où mes parents avaient emménagé m’effrayait. Je marchais en rasant les murs, j’étais terrorisé à l’idée que l’on puisse m’aborder et s’apercevoir que j’étais différent, deviner mon homosexualité et pour cela vouloir m’éliminer. Mon père l’avait affirmé : les pédés, il fallait tous les tuer ! Je vivais dans la crainte continuelle d’être agressé, malmené, blessé. Je ne comprenais rien à leurs usages. J’admirais leur assurance affectée, l’aisance de leur corps se mouvant dans l’espace, l’acceptation voire l’exhibition des métamorphoses physiques de la puberté. J’étais gauche, emprunté dès que l’un d’eux m’adressait la parole, j’aurais voulu disparaître et renaître tout pareil à eux, doté de leur accent marseillais, de leur vulgarité, définitivement intégré à leur clan où se vivaient des rituels que j’imaginais d’une lubricité sans limites. Car j’avais pu apercevoir dans le bus leurs gestes impudiques d’une sensualité suspecte. C’est en effet en s’assurant que l’autre est pareillement pourvu des mêmes attributs que soi que l’on renforce son sentiment d’appartenance à la norme partagée par le groupe social duquel on consolide en retour la solidarité. Je n’ai jamais eu à souffrir, cette année là tout au moins et dans les faits, de la différence qui existait entre eux et moi. Je vivais dans un monde parallèle duquel je ne sortais que le temps de suivre les cours au collège et encore, même là, je me demande si j’étais entièrement présent. J’évoluais dans une sphère imaginaire où je rêvais que l’on m’emporte comme HENRI MICHAUX dans son poème : « (…) dans le velours trompeur de la neige. (…) sans me briser, dans les baisers, / Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent, / Sur les tapis des paumes et leur sourire, (…). ». Que l’on m’enfouisse comme il en exprime finalement le souhait…Alors, parce que je ne supportais plus l’angoisse qui m’étreignait continûment, je tentais de m’en ouvrir à celui qui devint notre médecin de famille et qui m’offrit la solution des bâtonnets, désormais et depuis lors si familiers, de Lexomil à laisser fondre sous la langue pour une efficacité immédiate. Je reste encore confondu devant l’imprudence d’une prescription d’anxiolytiques à prendre librement pour un adolescent de quinze ans quand on sait la facilité avec laquelle, à cet âge, on peut se laisser prendre aux pièges de l’apparente félicité procurée par les drogues quelles qu’elles soient. A sa décharge, je dois reconnaître que, s’il ne me transporta pas dans d’artificiels paradis, le médicament prescrit m’apporta un certain soulagement qui me permit d’affronter les épreuves qui jalonnent la vie d’un adolescent, a fortiori lorsque ce dernier fait partie d’une minorité aux mœurs encore aujourd’hui  moquées, caricaturées, stigmatisées, source d’un ostracisme social et professionnel incontestable, même si la loi œuvre dans le sens d’une condamnation sans équivoque de tels comportements. Une loi qui n’empêche pas, hélas, au mieux la marginalisation trop fréquente des adolescents homosexuels dans leur vie quotidienne et durant toute leur scolarité, au pire que ne soient commis des actes d’une cruauté sans nom comme l’immolation homophobe, dans le nord de la France, d’un homme, dans son jardin, le seize janvier 2004, parce qu’il osait vivre au grand jour son homosexualité.
On ne sort pas indemne de longues années à dissimuler ce qui contribue à vous définir. De longues années à essayer de ressembler à quelqu’un que vous n’êtes pas, allant même jusqu’à singer ces autres, dont vous enviez l’appartenance à la norme sociale, en fréquentant de jeunes filles de votre âge, celles qui veulent bien vous accepter malgré cette différence qu’on ne peut complètement réduire ou justement à cause de cette sensibilité particulière qui les touche et vous rapprochent, vous affichant crânement avec elles main dans la main. Alors que vous n’éprouvez rien de plus que de l’amitié, de la tendresse, embrasser la bouche de celles qui ne feront jamais naître, du moins sans artifices, en vous le désir de leur corps. Quand c’est celui de votre camarade de classe qui enflamme votre imagination et vous trouble merveilleusement. Lui qui ignore le plaisir ambigu que vous ressentez en sa compagnie, votre faim inassouvissable du tact de sa peau, de la tiédeur de son haleine, de son étreinte tant de fois rêvée…Qui ne se doute pas que si vous vous éloignez de lui lorsqu’il vous dit négligemment qu’il a « envie de pisser » et qu’il s’apprête sous vos yeux, en pleine nature et sans fausse pudeur, parce que vous êtes un bon copain, parce que vous vous êtes un peu isolés des autres, à satisfaire cette envie, à l’occasion d’une sortie scolaire, après plusieurs heures de rétention due à un long trajet en bus ; qui n’a aucune raison de se douter que bien que vous ayez vous aussi « envie de piser », vous vous éloignez de lui par peur que votre regard sur son sexe ne vous trahisse ou l’impossibilité de contrôler l’érection du désir. Non, de semblables expériences ne sont pas sans laisser en vous leur trace indélébile…Contraint de vous contraindre sans cesse à n’être pas vous-même, vous intégrez l’ordre de contrôler, à tout instant, vos gestes, vos propos et même l’inflexion de votre voix. Comme lors de l’apprentissage, enfant, de la maîtrise des muscles du sphincter pour devenir un grand garçon propre et gentil qui fait sur commande là où on lui dit de faire. Le sourire comblée de la mère est le gage de votre propreté à vie. La garantie de votre obéissance aux règles, plus tard aux lois qui régissent la société, formellement ou non. Et donc au devoir de se comporter conformément au modèle donné par le plus grand nombre. Même si, en ce qui concerne les mœurs et dans une certaine mesure, il s’agit d’un devoir tacite. A plus forte raison quand le devoir est une convention tacite car il a le pouvoir sournois et sacré du tabou. Le silence pudique et respectueux que l’on s’impose naturellement en passant devant la photo d’un être cher décédé ou à l’évocation d’un bébé mort-né participe de cette transmission, par delà les mots, d’un code de conduite auquel on ne saurait déroger sous peine d’excommunication. La peur est celle de l’hérésie commise par inadvertance. Alors pour s’en prémunir, on lutte contre son naturel, dans un effort perpétuel et épuisant pour apparaître aux yeux du monde tel qu’il souhaite nous voir : propre et sage, obéissant. Sourire comblé du corps social qui n’aperçoit pas la grimace que dessine sur votre visage, malgré les contentions multiples ou causée par ces contentions, à votre insu, la douleur de vous soumettre à ce qui n’est pour vous qu’une mascarade. Désir du misanthrope de Molière de « fuir dans un désert l’approche des humains ». Désert de la maladie qui dépeuple votre entourage jusqu’à le restreindre à quelques âmes aimantes. A force de se contraindre et de s’être si bien contorsionné, votre corps regimbe, régurgite la leçon trop bien apprise et défèque au milieu du tapis du salon. C’est le rôle de la maladie d’autoriser que les us et les coutumes puissent ne pas être respectés. Comment dans ce cas s’étonner que le corps s’y abandonne avec délectation, tellement heureux d’ôter ce corset qui opprimait sa liberté ?       
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B
ma main est là et elle est pour toi ... je découvre moi aussi ce texte magnifique qui m'émeut et me bouleverse. on a tous des démons du passé, et on ne peut pas les ignorer. tu es aimé et c'est fabuleux ! tu aimes écrire et c'est merveilleux ! aimes ton corps même malade et aimes toi ! je t'embrasse. un inconnu amoureux des belles lettres
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J
Bonjour Ricardo.Aujourd'hui j'ai compris que tu n'arrive pas â oublié tes souffrances qui date de ton adolescence tu te punis pourquoi ,pour te faire payer ta différence en souffrant encore plus dans ton corps.Tu es pour moi un exemple de tolérance que les gens dis normaux en sont souvent dépouvu.Amitié. Jeannette
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