DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 14

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Ce matin l’auriculothérapeute m’a expliqué longuement sa façon d’appréhender le processus de la maladie. Elle a loué les travaux du docteur RYKE GEERD HAMER qui a mis en évidence quatre lois biologiques rendant compte, selon lui, de la genèse et du développement du cancer. Elle a résumé les recherches du médecin allemand, lui-même atteint après l’assassinat inattendu de son fils âgé de dix-neuf ans d’un cancer testiculaire, en termes de cartographie du cerveau qui permettrait de mettre en relation l’organe lésé avec un lieu du cerveau où le choc conflictuel extrêmement brutal à l’origine du cancer a laissé sa trace organique. Elle a évoqué le rôle de l’amygdale, cette « structure cérébrale essentielle au décodage des émotions et en particulier des stimulus menaçant pour l’organisme »- comme  la définit le site internet de L’Institut canadien des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies-, celui de la partie du cerveau la plus archaïque,  qui gère les fonctions essentielles telles le rythme cardiaque, la respiration ou la température interne, insistant sur la persistance en nous des réflexes de survie originaires comme la défense ou la fuite en cas d’agression, caduques mais toujours actifs sur un mode symbolique, le psychisme acceptant et affrontant le conflit ou la maladie ou au contraire mettant en place une stratégie destinée à les contourner. Après ce long prélude, j’ai pu m’étendre et apprécier l’effet de relâchement des tensions immédiat produit par les longues aiguilles fichées dans les oreilles. Tandis qu’elle se livrait à cette opération de stimulation des organes, identifiés par différents points de puncturation, elle me conseillait la consultation d’une sophrologue de ses amies, contestant l’efficacité de la psychanalyse qui tout en faisant du psychisme un livre ouvert pour le patient, ne lui permettait pas pour autant d’exploiter ces révélations sur lui-même dans un but pragmatique de résolution du conflit et donc de guérison de la maladie. Grâce au travail de son amie sophrologue, je retrouverais enfin la faculté d’être présent ici et maintenant sans un recours nécessaire à l’analyse des éléments de la situation avant de pouvoir m’y abandonner. Et puis j’accéderais par une sorte de rebirthing aux émois prisonniers dans ma mémoire corporelle et serait ainsi à même de les revivre et de m’en délivrer. Nous ne faisons la plupart du temps que répéter inconsciemment des scénarios qui remontent à nos parents ou aïeuls, des reliquats prégnants de leur propre vie dont nous ignorons tout sinon qu’ils nous mettent en garde contre un danger d’un autre âge devenu inoffensif. Traumatismes subis par nos ascendants dont le souvenir souterrain se transmet de génération en génération, poursuivant son labeur mortifère. Mais la vie perpétue la vie. C’est pourquoi, affirma-t-elle, le corps se met à l’abri de la mort par le choix d’une pathologie qui lui permet de ne pas mourir puisqu’elle isole l’atteinte vitale à un organe déterminé.
Je suis sorti du cabinet relaxé et l’esprit embrouillé par les subtilités de la théorie qu’elle m’avait exposée. Tandis que j’écris, dès que je remue un peu la tête, les aiguilles sont comme des rubans dans le vent. J’ai l’air d’arborer les insignes de guerre d’une peuplade méconnue, un exotisme au regard de la médecine allopathique traditionnelle qui n’a pas d’autre raison d’être que d’obtenir la guérison. Je me fais l’effet d’un étranger cherchant  sans papier à forcer les frontières d’une terre accueillante et réparatrice. Je vis dans une ville assiégée par les troupes en armes de la maladie. Je réclame le droit d’un asile en pays pacifié.
La sophrologue qu’elle m’a indiquée, je la connais depuis la mort de mon père. A l’époque, elle m’avait été recommandée par mon généraliste dont elle avait été l’une des patientes. Diplômée de psychologie, elle était devenue psychothérapeute à la suite d’un grave accident de voiture qu’elle avait interprété comme une tentative de suicide, ayant pris le volant sous tranquillisants. Après avoir suivi le cursus proposé par le centre de formation aux relations humaines fondé par JACQUES SALOME, elle avait démissionné de sa fonction de psychologue chargée de soigner les enfants d’une institution pour handicapés mentaux afin de s’installer en tant que psychothérapeute-sophrologue, spécialiste en relations humaines. Je me suis vite rendu compte après quelques entretiens qu’elle était passionnée par la sagesse orientale, le chikong, discipline qui l’intéressait depuis peu et le yoga qu’elle avait longtemps pratiqué. Elle s’aidait dans son travail de thérapeute d’un jeu de cartes de tarots inventé par OSHO RAJNEESH, le gourou indien créateur de « la méditation dynamique ». Elle illustrait ses propos de force préceptes extraits de la Bagavagita ou de la Bible et affectionnait les paraboles et leur didactisme pratique. Elle prescrivait des exercices de relaxation axés sur le contrôle de la respiration et la maîtrise du flux incessant du mental. Je n’adhérai pas à ce qui m’apparaissait comme un syncrétisme confus et déroutant. Je la revis à plusieurs reprises au fil des ans et chaque fois je me heurtais à cette parole où j’entendais de multiples savoirs tenter de proférer une sagesse à l’unisson. Néanmoins j’étais fasciné par son à propos, par cette philosophie pragmatique alliée à un travail sur le corps. Il y avait là quelque chose d’immédiat qui contrastait avantageusement avec la répétition et la lenteur de la psychanalyse, un genre de psychothérapie abrégée composée de techniques pratiques et directement applicables. C’est certainement cela qui finissait par me ramener dans l’espèce de grotte où ruisselait une fontaine, une sorte de reproduction géante de l’utérus de la mère en gestation, qui faisait office de cabinet où elle officiait. Chaque été, elle se rendait en famille dans un village animé par des moines bouddhistes où s’enseignait la méditation, à travers chaque action, même la plus prosaïque, qui rythmait le quotidien, et la vie en communauté. Elle organisait aussi des week-end dans l’année où ces mêmes moines tentaient de transmettre un savoir fait de conscience, d’acceptation et de rigueur. Je ne m’y inscrivis qu’une seule fois et capitulai le samedi soir en proie à une migraine que j’avais senti croître tout au long de cette journée pour moi pénible et fastidieuse.
Tout cela me revint en mémoire quand elle prononça le nom de ladite sophrologue. Et je savais tandis qu’elle m’en vantait les mérites, à moi qui la connaissais relativement bien pour l’avoir consultée trois années auparavant, au moment où elle traversait l’épreuve de la séparation, du déménagement, du divorce et du choix des enfants, pas toujours celui auquel on s’attendait, pour l’un ou l’autre des parents, je savais pertinemment que je ne retournerais pas la voir pour la simple raison que je n’avais pas les moyens de dépenser quarante euros par semaine pour une séance d’une thérapie dont je n’approuvais pas sans nuances les principes. J’éprouvais néanmoins une certaine nostalgie pour ces moments clés de mon existence que son nom actualisait soudainement. Je souffrais déjà de ma recto-colite hémorragique la première fois que j’allai la consulter mais elle n’était pas la cause de la consultation.. Je voulais qu’elle m’aide à discerner l’attitude la plus appropriée à adopter à l’égard de mon père qui mourait d’un cancer généralisé : lui confier qu’on savait qu’il était en train de nous quitter ou bien feindre l’ignorance, faire comme si l’on croyait qu’il n’était hospitalisé que provisoirement dans l’attente de son imminent retour à la maison ? Elle se proposa de lui rendre visite à l’hôpital au besoin pour évaluer quel était son désir à lui : s’ouvrir de cette fin précipitée, tragique, imprévue ou n’en rien dire…Elle n’en eut pas le temps : le cancer emporta mon père en moins d’une semaine. Aujourd’hui, si l’auriculothérapeute me conseille de la rencontrer c’est bien à cause des proportions qu’a pris la maladie dans mon existence, débordant les limites d’une souffrance ponctuelle et intime, assez rapidement gérée par une médication efficace, pour envahir tout l’espace de mon quotidien, ma vie privée comme ma vie sociale s’en trouvant affectées. Marginalisé par cette poussée de recto-colite hémorragique invalidante, je l’écoute évoquer les bienfaits que me procurerait d’entreprendre une thérapie avec cette sophrologue. Elle ne se doute pas que je la connais, j’attendrais qu’elle est achevée son dithyrambe pour le lui révéler. Je la laisse parler et les souvenirs affluer d’un temps soudain aseptisé, débarrassé des fardeaux d’exister dont je devais être lesté. Un temps basculant, par la distance qui m’en sépare et les travers de la mémoire, dans une sphère idéalisée me protégeant de la maladie, de la mort et du péché parce qu’il faut bien que j’ai offensé Dieu pour qu’il me punisse de la sorte ?
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J
Je rejoint Richard pour te dire non non la maladie n'est pas une punition.Mais prend toutes ces médecines douce et thérapie naturelle si tu peut te le permettre financierement , pour améliorer ta vie.Et on est là pour t'aider quant ca ne vas pas .Je t'embrasse jeannette.
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R
Bonjour antonio, toujours le poids des mots et le choc de ta vie ! ce que j'aime c'est cette façon poétique que tu as de raconter même une simple consultation thérapeutique. Ta maladie n'est pas une punition, elle est là malheureusement ! Préserves-toi et aimes les gens qui sont la pour toi. Au plaisir de te lire. Richard
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