DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 13

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Je ne voudrais pas que l’on puisse s’imaginer que je vis en dehors du temps et des réalités matérielles,  en particulier pécuniaires, de l’existence. En effet ceux qui souffrent de boulimie savent combien cette pathologie est, à la longue, onéreuse car ce qui est consommé est nécessairement au préalable acheté et la quantité anormale de nourriture que réclame la satisfaction de la crise d’hyperphagie rend la dépense souvent coûteuse. Aussi la consultation du solde de mon compte est-elle  source d’angoisse à l’idée que les dépenses inhérentes à la boulimie, mais aussi celles liées au rituel de purification qui en est le corollaire, m’aient occasionné un découvert. Les compulsions ne sont pas régies par le principe de réalité, les personnes en proie à la passion du jeu, misant jusqu’à l’argent qu’elles ne possèdent pas, peuvent en témoigner. Mais l’existence humaine, elle, est soumise aux tristes impératifs auxquels obéit le système social dont le travail et sa rémunération sont la pierre angulaire. Je ne suis pas sans ignorer que m’installer au soleil à la terrasse d’un café comme je l’ai fait ce matin, accompagné de mon ami, est un privilège refusé, par définition, à un grand nombres d’individus aux prises avec la misère due à la perception, pour subsister, du seul revenu minimum d’insertion. Pour le moment je continue de percevoir un salaire identique à celui que je percevrais en travaillant. Mais je sais que ce n’est qu’une situation provisoire et que le fait de refuser de songer à mon avenir financier, au cas où je serais dans l’incapacité de subvenir à mes besoins élémentaires pour vivre, est  me voiler la face, la confrontation avec la réalité n’en étant que plus douloureuse quand plus aucune stratégie, à part la folie ou la mort, n’est en mesure de l’éviter. Peut-être qu’inconsciemment j’ai déjà choisi l’une de ces deux stratégies extrêmes d’évitement…

 

Depuis hier, je me suis imposé la mono diète que constitue le régime numéro sept dans la classification d’OHSAWA  qui en compte dix. Il s’agit d’une mono diète au riz complet, excluant donc tout autre aliment, associée, pour les puristes, à l’obligation de boire aussi peu que possible- obligation que je trouve extravagante et que je me fais un plaisir de transgresser abondamment en buvant mes cinq ou six litres quotidiens de boisson. La tristesse, ressentie aujourd’hui devant l’assiette de riz complet composant mon petit-déjeuner, a calmé mon euphorie d’hier. Je pensais suivre la diète pendant trois jours durant lesquels au moins je n’aurais pas à me soucier de ce que j’allais ingurgiter. En fait, tout va dépendre de ma capacité à la respecter plus ou moins longtemps, sachant que je l’avais déjà strictement observée il y a quelques années pendant plus de quinze jours…Dépendre aussi de ma consultation de l’auriculothérapeute et de ses prescriptions demain matin. J’ai bien conscience que personne ne m’impose un régime alimentaire quel qu’il soit, si ce n’est  les réactions que ma recto-colite hémorragique provoquent, sur le plan digestif, lorsque je consomme des produits laitiers par exemple ou des légumes et des fruits crus, ou encore le bannissement du sel, pour sa susceptibilité à engendrer des oedèmes, et du sucre, responsable de l’apparition du diabète, par la prise de cortisone à des doses élevées et de façon prolongée. Je ne me sens pas moins contraint de m’astreindre à des limitations, des restrictions ou des privations alimentaires. Je suis lucide quant à l’aberration qu’elles représentent la plupart du temps et au risque qu’elles me font prendre concernant ma santé. C’est ainsi : le bon sens est totalement absent de ces décisions absurdes. Ce pourquoi elles sont absurdes d’ailleurs. Néanmoins, elles orientent ma vie au quotidien et sans doute s’interposent-elles entre cette béance intérieure, que je traque par l’écriture, et moi, me protégeant, peut-être, du basculement fatal dans ce trou de signifiance où toute raison d’être s’anéantit .

 

Discuter avec les sympathiques et souvent altruistes « chateuses » de certains sites s’intéressant aux problèmes qui me préoccupent, m’amène à me poser la question de la fonction de ce texte, et donc du blog où pour le moment il paraît, pour le lecteur éventuel. J’en discerne plusieurs, dont celle qui me vient d’emblée à l’esprit tourne autour de l’idée de catharsis ou purgation des passions comme la définissait ARISTOTE, c'est-à-dire qu’il offre la possibilité au lecteur de la description de mes souffrances physiques ou morales de s’en libérer, d’éprouver « un allègement accompagné de plaisir », pour citer le philosophe, de lui procurer « une joie inoffensive ». Bref il a la vertu thérapeutique des tragédies ou comédies antiques ou des modernes émissions de télé-réalité. Me gardant bien de toute prétention, je lui reconnais aussi une fonction esthétique, dans la mesure où il s’agit avant tout, à mes yeux, d’une œuvre littéraire qui, comme telle, tente à travers le langage d’atteindre à une réalité qui n’est pas la connaissance accordée par l’appréhension immédiate du réel. Aventure du langage, il est en quête d’une beauté que convoite la poésie. D’un sens aussi. Et cette quête obstinée du sens de la vie représente une autre de ses fonctions, la plus importante selon moi. Me lisant, le lecteur m’accompagne dans cette démarche herméneutique qui aspire à la compréhension profonde de notre raison d’être au monde grâce à  l’interprétation des phénomènes qui constituent ma vie. Signes d’un ailleurs vers lequel l’écriture me mène, du moins je l’espère…Bref, bavarder avec ces femmes qui me font part de leur réaction à la lecture du texte de ce blog, qu’elle soit enthousiaste ou de dépit lorsqu’ elles remettent en question le bien-fondé  d’un texte qui n’est pas parvenu à les émouvoir, qui les a parfois même agacées, voire agressées, enrichit mon écriture, lestée d’une humanité que la solitude de la tâche d’écrire rend parfois difficile à exprimer, absorbé que l’on est par le devoir d’extraire de l’expérience vécue son universalité et flirtant de ce fait avec le danger d’en rendre abstraite la restitution, ou enlisé dans la bourbe de cette expérience même dont on ne parvient pas à expliciter quelle promesse de semence elle est, le texte prenant l’apparence d’une complaisante et vaine mise à nu de soi .Et puis je n’oublie pas l’angoisse et l’attente qui lui ont donné naissance qui ne sont rien moins qu’une complaisance. Permission d’une oxygénation salvatrice, cheminement vers une acceptation des aléas de ma vie. On m’a reproché de ne pas me livrer réellement, de me dissimuler derrière l’anonymat d’un texte dont l’emphase masque la vacuité : il est malaisé de conserver un juste équilibre entre la discrétion et l’impudeur, entre le souci d’être soi « intus, et in cute » - « intérieurement et sous la peau », comme l’a voulu ROUSSEAU dans ses Confessions- et le devoir de ménager un espace au lecteur qui soit à même d’accueillir son altérité que le texte aura pour objectif de transcender.

 

Depuis une quinzaine de jours que j’ai augmenté la dose de cortisone prise chaque matin, j’ai la sensation de ne plus être malade. J’y songeais en me promenant tout à l’heure dans la douceur ensoleillée de ce mois d’octobre. Quel divin répit ! Quelle grâce, ce sentiment que le corps fonctionne à nouveau normalement, sans douleurs, sans qu’il ne s’interpose entre la jouissance du monde et soi ! Plaisir de marcher dans la rue animé d’une insouciance bienheureuse qui nous réconcilie avec l’univers tout entier ! Croiser ces autres dont on enviait il y a peu la santé apparente, sans se dire que la vie est injuste et se demander pourquoi cela nous arrive à nous. Profiter de la présence de l’aimé, disponible à sa bonté, sa beauté, partager un rire incoercible pour une réflexion insignifiante dont l’impertinence et la raillerie réveillent une innocence perdue. S’asseoir à la terrasse de ce bar en feuilletant distraitement un magazine consacré aux stars éphémères ou artistes confirmés. Observer les gens attablés, bavardant et fumant, insouciants eux aussi et goûtant la même joie de vivre, de profiter du ciel si bleu, de l’air inspiré sans en avoir conscience, de la conversation légère échangée avec des êtres chers ou de simples connaissances, peu importe puisque l’essentiel est de profiter de ce jour férié, libre de n’en rien faire de constructif, d’utile sinon ce morceau de souvenir radieux  dont la mémoire pourra disposer à sa guise et le convoquer aux heures moins clémentes. Dont l’écriture s’empare peu après afin de vous en offrir la merveilleuse évidence de plénitude niant avec une telle insolence l’existence du néant. Fragment d’un bonheur inestimable dont la vie nous fait le don en toute gratuité…Je n’oublie pas la parenthèse de lumière qu’il représente. Je sais que dans quelques jours, je serai allongé dans le cabinet de ma gastro-entérologue tandis qu’elle se livrera aux prélèvements nécessaires aux nouvelles biopsies. Je n’oublie pas qu’en vérité je suis malade depuis quinze ans et que cette quiescence de la maladie je la dois à soixante milligrammes journaliers de Solupred. Mais je ne vais pas gâcher pour autant une aussi belle journée d’avant l’hiver avec des pensées sombres de caveau. Je ne souffre plus, c’est ce qui compte car je suis de nouveau réceptif aux mille impressions fugaces et voluptueuses dont se compose le bonheur. Je n’ai même pas été sollicité par la démence de ma faim tellement occupé que j’étais à vivre. Et puis essayer de vous régaler, par l’intermédiaire de ce texte, de cette félicité inattendue a doublé la joie éprouvée aujourd’hui et en a rempli la solitude de ma nuit. J’écris dans un silence apaisé, dans le tact du velours ou de la soie sur ma peau, éperdu de reconnaissance, ravi de vous imaginer découvrant ce dernier texte à paraître demain, surpris de sa tonalité inhabituelle, emportés par l’eau vive de son acquiescement providentiel à la jouissance d’être.

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F
....écrire est une chose mais se délecter en le revivant par écrit de ses troubles, c'est s'empécher de penser aux moyens à mettre en oeuvre pour s'en sortir, c'est un ressassement continuel.<br /> <br /> Abreuver est un terme juste : ce flot d'écrit est imbuvable.....
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R
Je ne comprends pas pourquoi l'écriture suscite des commentaires amers et méchants ; Ecrire sur sa maladie et ses troubles c'est respecter cette impudeur que se permettent les mots et son auteur. Utiliser la plume, c'est aussi dire que l'on existe avec son vécu qu'il soit littéraire ou autre. On ne peut pas faire l'unanimité, mais se masturber c'est aussi jouir et ça ferait du bien à certains pour leur éviter d'écrire des commentaires désobligeants.<br /> Longue vie à toi antonio et abreuve nous de tes si beaux textes.
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J
Heureuse je le suis de ta journee ensoleillée avec l'être Aimé ,que tes douleurs ce face un peu oublié même si c,est grace au médic profite de ces petits instant de paix et ignore les personnes qui n,ont rien compris .AMITIES JEANNETTE
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F
c'est de la mastubation intellectuelle à ce stade, une telle combinaison de lieux communs et de mots complexes, ce blog me donne la chair de poule !!
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