DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 12

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

M’imprégner de ce sentiment de dégoût auquel aboutissent toutes mes crises de boulimie. Enregistrer l’image de la phalange de l’index de ma main droite, marquée au sang par son frottement répété et forcé contre mes dents pour me faire vomir. Oublier l’impression du devoir accompli une fois le contenu de l’estomac régurgité, la quiétude dans laquelle baignent le corps et l’âme, la fatigue physique bienheureuse comme après un effort durable. Tentation de fermer les yeux et de s’endormir puisque ce qui devait s’accomplir a eu lieu. Une fatalité ancestrale, génétique ou héritée de l’éducation. Rendre efficace la pensée que ma faim se trompe d’objet et que, par conséquent, la nourriture ne saurait la satisfaire. Il faudrait que je parvienne à intégrer l’idée que le manque éprouvé n’est pas d’ordre physiologique mais appartient plutôt au domaine métaphysique : une faim abstraite d’ogre, affamé de chaleur humaine, de quelque chose d’essentiel et qui ne peut se dire. Cesser de vouloir contrôler mon corps de peur qu’il ne s’insurge et ne prenne le dessus. Quel serait le risque encouru par une gouvernance du corps ? La fin du règne du mental sourd aux pleurs de l’enfant debout sur l’autre rive ? Oser traverser le fleuve du temps pour le rejoindre et lui tendre la main. Le serrer contre moi et sentir ses sanglots s’apaiser. « Là, c’est terminé : tu n’es plus seul désormais. Je suis là et je t’aime pour l’éternité. » Béatitude de l’enfant et non plus ce regard interrogatif et anxieux d’une réponse redoutée. Ainsi apparaît-il sur les photos : incrédule et absent tant ses pensées l’absorbent et la crainte d’une catastrophe imminente, la fin de son univers d’enfant sage et surprotégé. La fin d’une époque de sa vie qu’il souhaiterait ne jamais voir disparaître. La peur d’un éternel recommencement de séparations définitives. Une succession d’abandons interminable. Mais manger à outrance ne comblera pas la faim irrépressible de l’enfant, cette faim immémoriale démesurée. Il a beau interroger la mère comme un disque rayé pour qu’elle lui certifie qu’elle l’aime, rien n’y fait. La grand-mère s’en est allée sans un baiser, sans un adieu. Elle a oublié qu’il existait pour retourner dans un passé où la démence la protège de sa souffrance d’agonisante alitée. Elle le confond avec le frère aîné niant ainsi leur lien d’amour à mort. Le temps de la confiance est révolu. La mère peut bien acquiescer indéfiniment, les mots ont perdu le pouvoir de dire la vérité.

 

Il pleut ce matin. Du ciel tombe une pluie drue et violente d’orage. J’ai très peu dormi, ayant écrit jusque tard dans la nuit. L’enfant en moi ne s’éclipsera jamais. Il est comme l’écriture, obstinément présent, exigeant perpétuellement mes prévenances et mon attention. Il est figé dans mon histoire à vie. Souvenir rémanent d’une innocence à peine altérée. Belle ingénuité de l’enfance qui perdure même après  la rouerie d’une confidence sans scrupule. C’est la révélation de l’imposture du père Noël, la fin de tous les mythes, la peau blessée par la rugosité du réel. Pourtant il y en eut de longues plages de bonheur dans l’oubli de son existence où la seule préoccupation de l’actualité, riche en découvertes multiples, requerrait l’entièreté de la conscience. Mais qui peut affirmer que je n’étais pas alors malgré tout agi, par les désirs et les peurs de l’enfant, à mon insu ? Lorsque, adolescent, je rêvais d’un frère jumeau comme dans Les Météores de TOURNIER, n’était-ce pas l’expression de la nostalgie de l’enfant, le désir de me voir en miroir dans ses yeux, de comprendre enfin ses grands silences inhabités, hanté par une mélancolique absence ? Au-delà de l’étreinte du corps de l’amant d’un soir, n’espérais-je pas retrouver l’odeur fade de l’enfance et cette patiente expectative qui m’assurait qu’un jour le bonheur viendrait ? Car il faut toute la force d’une attente convaincue d’être un jour comblée pour inciter le cœur à poursuivre le labeur vital de sa contraction et de sa dilatation.

 

C’est le dysfonctionnement du corps qui remet en mémoire l’histoire de l’enfant que nous fûmes. La maladie rappelle les traumatismes de l’enfance, récrivant dans un autre langage le roman de nos origines. La psychanalyse est à l’écoute des échappées de l’inconscient, de cet apparent charabia où s’entend la voix, lointaine et étouffée, de l’enfant. Le corps pris d’assaut par la maladie rabâche les péripéties d’une intrigue dont on connaît le scénario par cœur : la gestation, la naissance, la mère, le père, le complexe d’Œdipe, sa résolution provisoire et l’intérêt pour la vie sociale, l’adolescence tourmentée puis l’entrée dans sa vie d’adulte. La suite n’est guère prégnante pour la conscience, tout étant déjà déterminé. J’aurais beau m’évertuer à reproduire à l’identique le schéma des asanas – ces poses gracieuses et subtiles qui sont l’essence du yoga – mon corps conservera ses secrètes blessures où s’est écrite l’énigme de ma vie. La parole aura beau tenter de rendre audible le silence de l’émoi des premiers instants, le psychisme conservera ses fêlures inaugurales qui me dépeignent et m’emprisonnent.

 

C’est à l’écriture qu’il incombe alors de modifier la complexion particulière du corps et de l’esprit. Elle a sa grammaire imposée, contraignante mais qu’il faut respecter sous peine de voir s’effondrer les ruines de la Tour de Babel et disparaître la mémoire de notre même et unique langue. Tenter par l’écriture de se réinventer implique tout à la fois le respect des règles apprises et la liberté de s’en émanciper. La transgression fait partie du défi lancé à Dieu de l’égaler. Le Verbe est l’instrument de cette entreprise de réformation physique et spirituelle. Pareil au Christ qui ordonna à Lazare de ressusciter, l’écriture rétablit un ordre originel. Elle corrige les maladresses d’interprétation  de la volonté divine. En fait, elle refuse l’anarchie des cellules de l’organisme. Qu’elles échappent au projet initial de perpétuer la vie est une hérésie à laquelle elle se doit de remédier par la création d’un conte qui prolonge l’existence de mille et une nuits.

 

Malgré la ténacité de l’écriture, son application à traquer la vérité, celle-ci se dérobe sans cesse. Lacan avait raison : « Le réel ne cesse pas de ne pas s’écrire. » Et ANNIE ERNAUX aussi qui reconnaît dans L’usage de la photo que « la seule chose qui puisse justifier toutes les recherches scientifiques, philosophiques, l’art, c’est de ne pas savoir ce qu’est le néant. Et que, si sous une forme ou une autre, ne rôde pas sur l’écriture, même la plus acquiescante à la beauté du monde, l’ombre du néant, il n’y a rien qui vaille vraiment à l’usage des vivants. » C’est pour que le néant jaillisse de son obscurité que l’écriture s’obstine à décaper les formes du réel de leur vernis d’opacité. Que la lumière soit la récompense de mes jours et mes nuits passées à tenter de faire rendre à l’obscurité la vomissure de sa clarté. Aucun mot ne peut restituer la dense transparence du réel débarrassé de l’écorce familière dont l’affuble notre torpeur. Mais tous ont pour dessein que les objets du monde auxquels ils réfèrent nous apparaissent dans leur primitive nudité.

 

Il est quinze heures. Cela fait à peine trois heures que j’ai déjeuné de façon raisonnable mais je sens déjà la faim déployer en moi ses tentacules. La fatigue aussi de passer mes journées et mes nuits à écrire dans l’espoir que s’inscrivent enfin sur l’écran de mon portable les mots attendus. Des mots d’amour, semblables aux innombrables messages qu’il colle depuis cinq mois sur la portion de mur carrelée, juste au-dessus de l’évier dans la cuisine. Des « je t’aime » multiples laissés à chacune de ses visites : un petit morceau de papier par carreau. L’expression d’une affection sincère qui revêt de douceur et de tendresse cet espace que j’ai appelé « mon mur d’amour ».

 

  

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D
coucou antonio,<br /> <br /> Plein de bisous en passant par chez toi<br /> <br /> Courage et bonne journée<br /> <br /> Bisous<br /> <br /> Didine
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M
salut, pourrais t on converser tous les deux ? mon adresse moh7275@hotmail.fr
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J
peutêtre que c 'est l'enfant qui est en nous qui nous aide a nous reconstruire.A continuer a lutter pour survivre en attendant des jours meilleures AMITIE Jeannette
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V
L'enfant reste éternellement présent en nous. C 'est ce qui nous permet de poser sur la vie le regard émerveillé d'autrefois. Il faut préserver cette chance qui est celle du poète:poser sur la vie le regard innocent de l'enfant. Merci pour tes très beaux rextes. BERNADETTE.
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R
samedi matin, moi aussi, je fais des crises de boulimie seul ou à deux ; j'aimerai que l'autre la personne aimée devine mes envies de sensualité, de caresses et de plus... après des semaines pénibles. Alors la nourriture devient cette seule jouissance partagée avec l'être aimé. c'est très joli ce mur d'amour et je sais qu'il t'aime et que lui aussi vit au rythme de tes crises de rch, d'humeur et de tes articles bon courage et bon week end
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