DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 11

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Mon premier livre, j’ai commencé de le rédiger à l’âge de onze ou douze ans. C’était une imitation malhabile de la série, dans la collection « Bibliothèque verte », « Les six compagnons ». Je ne l’ai jamais achevé, juste ébauché. Je voulais retrouver par l’écriture la familiarité de leur univers, la présence des protagonistes du récit, leurs aventures et leur solidarité. J’enviais l’amitié forte qui les soudait les uns aux autres. La tentative se révéla trop ardue. La magie n’opérait pas. J’abandonnai mes personnages à la fiction de leur existence. Lire me comblait davantage et c’est ce que je faisais passionnément. J’appréciais, lorsqu’une maladie infantile me retenait à la maison, couché dans la chaleur du grand lit que j’avais partagé, jusqu’à son décès, avec ma grand-mère, la moisson de livres que ma mère déposait sur la table de chevet. La chambre était située au rez -de –chaussée et sa fenêtre donnait sur la rue. Je me sentais à la fois à l’abri dans cet espace de close intimité au cœur de la maison et ouvert sur le monde extérieur que j’apercevais par la fenêtre. Les livres me protégeaient des aspérités du réel. Ils me maintenaient dans un état floconneux dont la fièvre causée par la maladie devait être partiellement responsable. Sensation d’être à couvert, derrière le rempart des mots qui s’étaient insensiblement substitués au corps robuste de ma grand-mère.
Mon second livre, dont je n’interrompis pas la rédaction cette fois, naquit de l’expérience indélébile du premier grand amour de ma vie. Je le chargeais de témoigner, de façon à peine travestie, de l’intensité d’un sentiment qui en six mois d’une relation fusionnelle ne cessa de croître. J’avais dix-neuf ans. J’étais en deuxième année de D.E.U.G. à l’université. Je fis sa connaissance en discothèque et m’enflammai rapidement pour sa candeur inscrite dans l’immaturité de ses traits et la simplicité évidente avec laquelle il s’abandonna à l’amour. Je fis de même, vivant sans réflexion ce premier grand-amour de jeunesse dont j’ignorais qu’il serait bientôt la source d’une souffrance proportionnelle au bonheur dont il m’avait gratifié. Le livre que je consacrai au récit et à la description détaillée de cette passion était ma première œuvre d’écrivain. A l’époque les romans de DOMINIQUE FERNANDEZ, d’YVES NAVARRE, de MICHEL TOURNIER, les classiques Amitiés particulières de ROGER PEYREFITTE ou encore celles non moins célèbres de L’Amant de lady Chatterley de D.H. LAWRENCE, me gardaient éveillé jusque tard dans la nuit et influençaient mon écriture. Lyrique et poétique, sincère et précis dans l’analyse du sentiment amoureux et celle des lents tourments de la passion, mon livre s’employait à  rendre compte de la force du désir quand il n’a plus qu’un seul objet, de son obstination même après la rupture et la séparation, du ravissement dans lequel l’amour vous transporte, hors du temps, des contingences du quotidien, obsédé par une mélodie, un parfum, une habitude. Il a traduit la grâce de l’émerveillement des premières fois et la douloureuse incompréhension de l’abandon. L’écriture quêtait déjà derrière les phénomènes leur part d’ombre et la richesse de leurs révélations sur sa propre identité.
Mon dernier livre, je l’ai rédigé par intermittence. Son écriture s’est déployée sur plusieurs années. J’y explore les affres de la maladie : la recto-colite-hémorragique, l’anorexie ou la boulimie. J’y raconte une histoire d’amour violente et sans issu, un enlisement dans l’angoisse de n’être rien sans l’autre car indigne d’être aimé. J’y fais le récit d’un acharnement à être heureux malgré l’évidence du désarroi, de la peine, de la douleur et le manque total d’estime de soi. La rupture sentimentale d’une relation de cinq longues et belles années, subie, inattendue et refusée lui donna naissance. Alternant événements passés et présents dans un souci de mutuellement les éclairer, il relate le désenchantement causé par cette rupture, la prise de conscience de l’espace immense occupé par l’aimé et désormais vacant, la difficulté de vivre sans lui et les premiers pas sur le chemin du deuil de cette relation. Une nouvelle rencontre amoureuse survient et l’on pourrait croire que la vie redémarre, joyeuse et généreuse. En fait, il n’en est rien et l’écriture met en lumière le piège où le passé prend notre actualité : « Le présent serait plein de tous les avenirs si le passé n’y projetait déjà un unique avenir comme un point infini sur l’espace ». La maladie est omniprésente. La détresse qu’elle engendre augmente la dépendance affective, le sentiment de sa propre impuissance, dessinant les ombres du néant. Mais l’on s’enferre dans la conviction d’être condamné à creuser la fosse où l’on s’abîme. La détérioration progressive de la relation, la multiplication des malentendus, les conflits plus longs et plus profonds et pour finir l’échange d’insultes et les coups conduisent à l’acceptation de s’être fourvoyé. Face au gendarme qui enregistre votre dépôt de plainte pour coups et blessures, compatissant en voyant votre visage tuméfié, les souvenirs de la rose offerte à chaque rencontre les premiers jours, les déclarations enflammées, les surprises et les baisers ont un goût de cendre froide. C’est à l’écriture qu’il revient d’expliciter cela, de donner à voir l’imposture d’un homme qui se révèle un monstre épris de votre indépendance, avide de votre liberté, uniquement désireux d’étouffer le chant de votre singularité ; à l’écriture qu’il revient d’assassiner le monstre, d’exorciser, en trouvant « les mots pour le dire », le traumatisme de sept années à dévider un chapelet de misères qu’on se croit capable de supporter parce qu’au fond on pense qu’elles sont méritées. Le regard et les paroles du père ont converti l’amour de soi en mépris. L’écriture, parce qu’elle a vocation à transcender le réel, a charge d’exprimer cette conversion.
L’écriture ne m’a jamais quitté. A l’hôpital, après le coma consécutif à ma tentative de suicide, je me disais que si je n’y étais pas resté c’est parce que je n’avais pas encore tout dit. Comme une corde lancée, elle m’avait ramené à contre-courant. Elle ne me lâchait pas. De mon premier échec à onze ans jusqu’à mon dernier livre, jusqu’aux derniers textes de ce blog, elle chemine à mes côtés, mieux : elle m’ouvre le chemin.
Quelle chance, quel bonheur que l’écriture ! Je ne peux m’empêcher de penser à mon père, abandonné un peu à lui-même, du fait de la dépression de sa mère, alors qu’il était en âge de fréquenter l’école primaire, se dispensant de son propre chef d’une scolarité assidue et se privant ainsi de l’apprentissage de l’écriture. Préférant faire l’école buissonnière avant d’être bien vite confié aux soins d’un patron boulanger, chargé de lui enseigner les rudiments de son métier, il écrivait phonétiquement d’une écriture maladroite comme celle d’un enfant. Il maîtrisait la lecture mais je ne l’ai jamais vu lire autre chose que l’édition du dimanche du journal « L’Humanité ». J’ai bien conscience que ma rage d’écrire est à mettre en relation avec son incapacité à le faire. Comme si je m’appliquais à réparer une injustice fondamentale, à remédier à une carence initiale pour laquelle je crois avoir partagé la honte de mon père. Car il n’a jamais accepté de suivre les cours du soir, se défaussant sur ma mère de tout ce qui relevait de près ou de loin de l’écriture : remplir les chèques, mettre un mot pour la maîtresse ou le professeur dans le carnet de correspondance, s’occuper de toutes les formalités administratives, de la correspondance diverse et nécessaire à la gestion d’un ménage. A l’usine, la présence de mes frères dont il avait favorisé l’embauche grâce à sa fonction de contremaître, lui permettait de sauver la face : ils écrivaient pour lui. Sur un plan plus affectif, métaphysique, obéissant à un devoir de filiation, moi aussi j’écris pour lui. C’est une façon de lui pardonner de ne pas avoir cherché à comprendre ma différence ou plus exactement de l’avoir niée par commodité. Je sais qu’il était fier de ma réussite scolaire puis universitaire. Il ne m’en a jamais rien dit mais après sa mort, j’ai appris qu’il vantait orgueilleusement mes mérites à ses amis. C’est une information reçue un peu tardivement, c’est certain, mais si elle n’efface pas les défaillances de mon père dans l’éducation qu’il me donna, elle adoucit son regard sur moi, le nuance et l’enrichit d’une ambiguïté qui autorise le pari d’un père aimant.
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