DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 10

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Je suis heureux d’avoir appris qu’une molécule a été isolée, identifiée et commercialisée, du fait de son efficacité lors des tests en laboratoire sur les souris, afin de soulager et même, c’est l’espoir, de guérir les personnes atteintes de la mucoviscidose. Vingt-cinq patients en Espagne focalisent l’attention et l’espérance des six mille malades environ en France et de leur entourage. A la fin de l’année 2008, les résultats de cet essai clinique seront normalement connus. Je ne peux m’empêcher d’imaginer le sourire de celui qui, durant quelques mois, a charmé de sa joie et de sa voix, à la fêlure si poignante lorsqu’il monte la dernière note de la chanson « s.o.s d’un terrien en détresse », des millions d’admirateurs de son courage, de sa force et de son talent. Pour nous, il lui a été donné de chanter avec cette transparence et cette pureté que la maladie ne pouvait altérer. Qu’il en soit d’une certaine façon récompensé…Ainsi le bonheur des uns se communique aux autres !

 

Hier soir, j’ai encore cédé à la facilité de vivre comme anesthésié par la nourriture ingurgitée en abondance. A Vingt et une heure, j’ai traversé la ville d’un pas vif pour atteindre le MCDonald’s d’où je suis sorti chargé d’un sac en papier contenant deux grandes portions de frites, un big bacon, un double cheese, deux milk-shake, fraise et vanille, et quatre brownies…j’ai attendu quelques minutes avant de commencer à déballer tout cela en pensant que je pouvais encore tout jeter ou tout mettre au réfrigérateur pour le lendemain. Tant que je ne goûtais pas le moindre aliment, je restais dans l’illusion du contrôle de mes pulsions orales, dans l’impression de jouir de la liberté de choisir d’engloutir toute cette nourriture ou de résister à l’intense satisfaction que j’éprouverais en la consommant, délivré de cette tension permanente et épuisante de retenir l’eau d’une digue qui risque à tout moment de rompre. Puis je me suis installé pour manger consciencieusement, appréciant les saveurs de cette junk food interdite ! A la fin du repas je ne me suis senti ni lourd, ni coupable. Je ne me suis pas précipité pour vomir. J’ai songé simplement à l’alchimie qui allait s’opérer en moi, du fait de la  présence de la cortisone dans mon corps et de tout ce sucre, ce sel et ces graisses descendant patiemment jusqu’à mon estomac où ils seraient brassés, dégradés, puis après avoir franchi le pylore, orifice de sortie de l’estomac, fragmentés, transformés, digérés dans le duodénum, la première partie de l’intestin, avant d’être finalement assimilés dans l’intestin grêle. Minuscules particules traversant la paroi intestinale pour s’agréger au sang qui les transporterait vers les organes de stockage, en commençant par le foie. Petite leçon de biologie pour me représenter le processus de la digestion, vital et précis, précieuse transmutation des aliments en nutriments assimilables par l’organisme. Quelle étape du processus la cortisone modifierait-elle de telle sorte que le lendemain j’observe un gonflement de mon visage, en particulier de sa partie inférieure, un épaississement de tout le corps bien perceptible lors des mouvements d’étirements du yoga ? Le corps enflant jour après jour, les traits du visage s’altérant sous sa bouffissure, l’abdomen ballonné, les vêtements devenus trop étroits : transformation du corps souffrant, amaigri en un corps pesant et adipeux voire parfois même oedémateux.

 

Vers trois heures du matin des spasmes m’ont réveillé, la digestion s’accompagnant de points de douleur intercostaux. Deux comprimés d’un médicament associant deux antalgiques m’ont aidé à me rendormir, arraché au sommeil à huit heures par la sonnerie du réveil me rappelant d’appeler le cabinet de ma gastro-entérologue. Sans nouvel du laboratoire auquel ont été confiées les analyses, elle a promis de le contacter pour qu’il lui faxe les résultats et dans l’ignorance conséquente du traitement adéquat à ordonner, elle a prolongé mon arrêt-maladie de quinze jours. Je ne suis pas, ces temps derniers, dans une situation propice au repos moral et physique complet qu’elle avait préconisé après m’avoir asséné à l’hôpital, au sortir de la narcose nécessaire à la coloscopie, le coup de massue de son diagnostic et de son pronostic indiscutables. L’angoisse est revenue, comme hier avant le coup de fil redouté. Et si, en passant cet après-midi à son cabinet pour récupérer mon arrêt-maladie, elle m’apprenait brutalement que le remaniement des cellules de la muqueuse intestinale était avéré ? J’ai mal au ventre : effet prévisible de la crise de boulimie d’hier soir et stress provoqué par cette situation d’attente inconfortable. Mal au ventre comme lorsque, enfant, l’heure du départ pour l’école approchait et que je me recroquevillais sous la douleur subite et intempestive. Ou bien justement à propos, opportune et que la seule évocation du médecin faisait disparaître, à ma surprise incrédule. Angoisse d’être séparé de la mère, égaré dans un espace que ne structure plus sa présence, confié aux soins d’une étrangère, une institutrice autoritaire qui hurle et n’hésite pas à appliquer le châtiment corporel des coups de pieds au derrière du bout de ses escarpins pointus. Petite femme énorme qui crie, menace, gesticule, frappe et me terrifie. Alors avant que je ne la retrouve, régnant tyranniquement sur ses élèves, trônant orgueilleusement au centre d’une classe d’enfants pétrifiés, mon ventre se soulève et vocifère par la douleur l’injustice de subir l’aigreur et la méchanceté de cette harpie. Ma protestation instinctive face à toute autorité arbitraire me vient sûrement de ce temps là où mon corps contestait par la douleur l’injustice que mes mots n’auraient jamais osé dénoncée. Report sur soi de l’agression imposée par le monde extérieur. La faim est cette exigence de réparation, par un plaisir aux racines baignant dans l’inconscient de la toute petite enfance, du mal venu du dehors. La nourriture est la pluie d’amour que le monde extérieur verse sur nos blessures anciennes. Je prélève au dehors ce que j’estime à même de soulager un traumatisme interne : moral, affectif, psychologique.

 

Il est vingt heures. Aujourd’hui je n’ai pris qu’un substitut hyperprotéiné . Je m’en réserve un second en cas de trop grande faim dans la soirée. Si j’ai obtenu le compte rendu de la coloscopie qui souligne une aggravation des symptômes, une colite active et un aspect  abrasif du côlon droit et du caecum (« première partie du gros intestin, en forme de cul-de-sac,fermée en bas et communicant en haut avec le côlon droit, et latéralement, du côté interne,avec le dernier segment de l’intestin grêle », selon la définition du Petit Robert), préconisant une modification thérapeutique comprenant probablement un immunosuppresseur, les résultats des biopsies faxés à la gastro-entérologue, en contradiction – ce sont ses dires – avec ce qu’elle a observé lors de la coloscopie, nécessitent de nouvelles biopsies du rectum. Parce que je lui confie mon angoisse intolérable à l’idée qu’elle puisse me dissimuler la gravité de mon état, elle me rassure, affirmant que si il y avait eu quoi que ce soit d’alarmant elle m’aurait aussitôt appelé. Que je ne me préoccupe de rien, elle se chargeait de tout planifier et de me contacter pour les nouvelles biopsies réalisées par ses soins dans son cabinet, juste elle et moi. Pas d’anesthésie ? Je lui pose la question. Elle me répond que ce n’est pas douloureux et que, si ça l’était, elle arrêterait immédiatement. La psychanalyste peu après, à son tour, cherche à me tranquilliser. Il n’y a ni perforation, même si la muqueuse est extrêmement fine comme usée par une abrasion – d’où l’adjectif employé dans le compte rendu- ni tumeur. La spécialiste veut s’entourer de toutes les précautions garantissant l’efficacité du nouveau traitement envisagé et me préserver de tout risque entraînant une opération, la mise en place d’un rectum artificiel. Que je lui fasse confiance, c’est une professionnelle très scrupuleuse. Je dois juste m’abandonner entre ses mains expertes. Lâcher prise, c’est, en d’autres termes, le conseil qu’elle me donne, prendre soin de moi et laisser mon corps se détendre. Je suis de son avis et mon rendez-vous la semaine prochaine chez l’auriculothérapeute est une façon pour moi de mettre en pratique ses recommandations. Quand j’évoque mon désir d’essayer de tirer quelques bienfaits des manipulations d’un ostéopathe, elle m’en indique un, excellent praticien selon elle. Je le contacterai.

 

Je suis un peu réconcilié avec la médecine bien que persiste en moi une angoisse sourde. La relative gravité de cette nouvelle poussée de recto-colite hémorragique ulcéreuse m’a pris au dépourvu.

 

J’ai faim maintenant mais je ne sais pas si je vais manger : j’ai peur de me laisser emporter par un accès d’hyperphagie, manger semblant accroître la faim au lieu d’engendrer une sensation de satiété. J’ai acheté un nouveau draineur hier que j’ai ajouté à ma boisson habituelle. Il est composé de onze plantes et promet un « nettoyage du corps en profondeur ». Croire à son action d’élimination des toxines dont mon organisme serait surchargé m’aide à résister à l’appel de la faim. Je bois un grand verre de ma préparation à base de quatre cocktails contenant chacun une dizaine de plantes concentrées, dépuratives, amincissantes ou encore augmentant la dépense énergétique afin de « promouvoir la diminution des surcharges graisseuses » et j’imagine, en urinant toutes les demi-heures, que mon corps se purifie, s’affine, se renforce, se régénère…Avoir le corps idéalisé des asiatiques : mince, les muscles effilés…Le corps de l’adolescent que j’ai été, svelte, aux formes épurées. Refuser le vieillissement inéluctable, croire à tous prix que maigrir est inverser les aiguilles de l’horloge biologique, ce « dieu sinistre, effrayant, impassible » décrit par le poète, pour ne jamais entendre la fatale injonction de mourir.

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R
chaque fois que je découivre tes textes, une émotion me traverse le corps pour m'habiter toute la journée et je pense à ta douleur, à ta maladie, à tes angoisses, mais aussi au bonheur que tu as d'être aimé par l'être aimé et aimant : celui dont tu parles avec pudeur et au travers de tes lignes sans le nommer ; celui qui doit par ses mots lire une écriture sincère et à qui tu dis une vérité par l'intermédiaire de tes articles ! dire ou ne pas dire qu'on a eu une crise de boulimie, manger et se taire, vomir dans le silence ! Te tendre la main sans te culpabiliser et être là !
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