DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 9

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Ce soir j’ai tenté désespérément et en pure perte d’instaurer un dialogue, un échange par l’intermédiaire des multiples chats et forums consacrés aux addictions alimentaires ou aux maladies affectant l’appareil digestif. Est-ce l’heure tardive, mon identité d’homme m’immisçant dans des espaces virtuels peuplé presque exclusivement de femmes jalouses de la préservation de leur intimité, mais je me suis senti importun, indésirable. Aussi me revoici pianotant sur mon clavier dans la solitude de ma nuit. La télévision monologue en un fond sonore continu et rassurant. Je baisserai le son plus tard, au moment de me coucher jusqu’à le couper complètement quand je percevrai les signaux annonciateurs du sommeil. L’écran silencieux veillera de sa lumière douce et mobile sur mon corps abandonné à son inconscience de corps vulnérable animé par des représentations oniriques ou plongé dans un insondable abîme de néant. Je me réveillerai encore sous l’effet hypnotique des somnifères et viendrai prendre le pouls de la journée en consultant les statistiques m’indiquant la fréquentation de mon blog pour le jour précédent. C’est devenu une habitude, un rituel qui affecte tout de même un peu l’humeur de ma journée  de savoir si vous fûtes nombreux, la veille, à venir me lire, de connaître l’évolution de la fréquentation de mon blog, la provenance de ses visiteurs, leur répartition. Quel contentement quand je découvre la courbe croissante du diagramme m’avertissant qu’un grand nombre de passants du net a traversé l’espace que je me suis créé, destiné à exprimer mon idiosyncrasie mais qui néanmoins les a attirés jusqu’à moi, jusqu’à ma personne insignifiante et cependant susceptible de susciter un intérêt, ne serait-ce que de la simple curiosité ! Un aperçu j’imagine de la célébrité et de l’impression qu’elle peut procurer d’exister intensément ou de cesser d’être visible aux yeux des autres. Danger d’une notoriété fugace qui hisse sous la lumière artificielle des individus jeunes, de la naïveté desquels il est facile de se jouer. De là le succès non démenti des émissions de téléréalité qui promettent aux participants une gloire aussi fulgurante que brève. Malgré sa brièveté ou peut-être à cause du peu de temps qu’elle leur a permis d’accorder à une réflexion appropriée à leur brusque renommée, ils ressortent éblouis par leur exposition soudaine aux feux des projecteurs, sidérés, devenus incapables d’imaginer un futur de mortel anonyme. Quant à moi je savoure l’humble joie de croire que j’ai forcé un court instant l’exil de notre altérité. Voilà bien de quoi me déposer tendrement dans les bras de Morphée en attendant demain matin la révélation des chiffres de ma notoriété.

 

Une évidence : plusieurs heures sans écrire et c’est la frustration, le sentiment de n’être rien, inutile, en trop. Alors je m’assieds à mon bureau et sélectionne dans le menu de mon pc le programme Word de Microsoft : les fichiers s’ouvrent, je retrouve mon dernier texte en chantier et je me souviens des conseils de BOILEAU : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage:/Polissez-le sans cesse et le repolissez ; /Ajoutez quelquefois, et souvent effacez ». Suis-je bien dans la voie du maître des Classiques ? Est-ce que je n’ai pas tendance parfois à laisser courir ma plume sur le papier (comprenez : mes doigts sur le clavier, mais c’est assurément moins poétique !), lâchant la bride aux mots, libérant ce flux continu d’une parole qui en philosophie au lycée, déjà, irritait quelquefois le professeur par sa prolixité ? Ce qui n’empêcha pas qu’il me notât fort brillamment et imposât au dernier conseil de classe la mention des avis très favorables sur mon bulletin à destination des correcteurs du baccalauréat. Je me rassure comme je peux et puis évoquer cette année de terminale avec sa découverte de la philosophie m’est agréable. J’ai hésité, lors de mon inscription à l’université, à choisir l’étude de la philosophie et puis ma déception du fait de la note médiocre de ma copie au baccalauréat m’a orienté vers un autre cursus. Je ne regrette rien. J’ai aimé traiter des sujets énigmatiques comme celui-ci qui m’est resté en mémoire : « Le silence a-t-il un sens ? ». Pour moi c’était une question poétique qui rejoignait mes interrogations personnelles. La mort, le non-dit, le désir, l’amour et le sens de la vie étaient autant de thèmes qui suscitaient mille questions en moi, me tourmentant au point qu’après ma prestation à l’occasion d’un exposé le professeur m’incita en quelques mots d’une sagesse bienveillante, comme MONTAIGNE, à profiter de ma jeunesse et de ma vie, le temps viendrait assez tôt de me demander comment apprendre à mourir. Cet enseignant est décédé il y a quelques années, peu après sa mise en retraite. J’ai gardé, entre autres legs précieux, de l’année passée en sa compagnie le souvenir de son accent italien et de l’effort de netteté de son élocution soignée lorsqu’il prononçait cette expression qui me fascinait : « un manque d’être ».

 

Aujourd’hui est la date butoir que je me suis fixé pour m’informer des résultats des biopsies, à condition que les analyses soient à ce jour achevées. Je redoute les bouleversements que ce coup de fil est susceptible d’entraîner dans ma vie. Ce grand désordre violent qui perturberait sa monotonie sécurisante. Mais en écrivant ceci, j’imagine le pire alors qu’il est fort probable que les analyses ne révèlent aucun remaniement des cellules de la muqueuse intestinale et que mon avenir se résume juste à la substitution d’un médicament par un autre. Bien sûr, je suis averti de ses effets indésirables et des risques sérieux liés à son usage à long terme. Il n’est pas bon d’envisager le pire, la vie est grosse des jours imprévisibles qu’elle s’apprête à enfanter. Je suis dans ma bulle de solitude et de concentration, à l’affût des émois, des réflexions, des réminiscences qui se présenteraient sur le seuil de ma conscience, réclamant d’être convertis en écriture. Je guette la pendule du coin de l’œil dans l’attente de l’heure d’ouverture du secrétariat du cabinet de la gastro-entérologue. L’angoisse est sensible maintenant : la peur irraisonnée d’une catastrophe annoncée. Même entouré des êtres chers, attentifs et attentionnés, dans de semblables circonstances, l’on est obligé d’affronter sa solitude ontologique. Seul, je composerai le numéro en espérant qu’elle ignore encore le résultat des analyses. L’échéance reportée dans mon esprit fébrile est préférable à la notification qu’au-dedans de moi gîte je ne sais quel monstre affamé de mes viscères.

 

Ca y est le coup de fil a été donné. En l’absence, au cabinet, de la gastro-entérologue, la secrétaire s’est montrée incapable de me dire si les résultats étaient parvenus au courrier du matin et donc connus du médecin. Elle m’a renvoyé à demain matin, à  huit heures trente, pour renouveler mon appel et me fournir les informations alors à sa disposition. Je ne sais si je dois me réjouir de ne pas être habité par la pensée d’une ablation de l’intestin rendue nécessaire, par les images exécrées et oppressantes d’un handicap à accepter ou éprouver du dépit d’avoir surmonter en vain l’épreuve du coup de fil tant redouté ? Je me retrouve les bras ballants dans la retombée d’un stress qui me laisse groggy. Attendre de nouveau, écrire dans l’ignorance de ce qu’il adviendra de moi les jours prochains, triste dans le soleil qui m’inonde de lumière. Heureusement, dans trois quarts d’heure j’ai rendez-vous chez mon acuponcteur. Une séance d’acuponcture désengorgera les nœuds de crispation où l’énergie s’est embourbée. Et puis les pages blanches qui se succèdent sur l’écran du portable seront là, fidèles confidentes de l’aventure d’un langage qui s’applique à sauver la réalité -ma réalité- de la fatalité d’un temps dont chaque seconde sonne le glas de la précédente.

 

Déception chez l’acuponcteur qui, après m’avoir ausculté, se borne à me prescrire deux remèdes homéopathiques, l’un pour pacifier le système digestif, l’autre pour stimuler l’immunité, m’expliquant que l’acuponcture serait inefficace du fait de l’action de la cortisone et qu’il fallait donc attendre que les doses en soient considérablement réduites pour envisager le recours à cette thérapeutique. Je n’ai vraiment pas de chance avec les médecins qu’ils soient diététiciens, homéopathes ou spécialistes ! Ou bien la maladie les renvoie-t-elle à leur impuissance à « guérir envers et contre tout » ? C’est le titre d’un livre qui décrit la méthode SIMONTON sous la forme d’un « guide quotidien du malade et de ses proches pour surmonter le cancer ». Un livre dont la lecture m’avait été recommandée lorsque le cancer de mon père s’était déclaré. Je ne m’avoue pas vaincu : il me reste l’ostéopathe bien que j’ai quelques doutes sur l’efficacité de ces manipulations des os depuis que j’ai essayé de me débarrasser d’une migraine persistante et invalidante, par ce moyen, sans succès. Je pense que je vais me résoudre à retourner chez une auriculothérapeute qui m’avait aidé autrefois à diminuer la fréquence de mes crises de boulimie…Je ne m’étonne pas de la recrudescence des médecines alternatives face à une science qui bien que progressant sans cesse finit toujours par s’achopper aux bornes de la condition humaine. La peau de chagrin n’est pas extensible et la durée de nos vies se réduit à la mesure de notre démesure. Nos passions, nos souhaits, nos désirs consument notre existence. Mais moi, à quel sabbat me suis-je donc livré qu’il ait ainsi entamé le temps de vie qui m’était alloué ?     

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E
coucou<br /> est ce que tu as déjà essayé le shiatsu? Ca peut beaucoup aider pour les douleurs, qu'elles soient mentales ou déjà devenues physiques, par rapport à ton traitement ca peut te soulager.<br /> Je t'embrasse
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D
Merci de m'avoir contacté afin que je puisse te lire. Merci de bien vouloir que je mette ton blog en lien. <br /> J'espère que cette journée te sera agréable et que tu nous donneras une bonne nouvelle.<br /> Bien à toi,<br /> <br /> Drinou
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