DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 8

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Aujourd’hui j’ai décidé de ne pas manger. Après la crise de boulimie étalée sur le week-end entier et les cinq kilos amassés, l’idéal serait de ne plus manger, cesser enfin de s’alimenter…Une utopie, un rêve de verre brisé, narguer la faim indéfiniment. Il est midi, j’ai commencé par ne pas prendre de petit-déjeuner, préparé ma boisson draineuse dont j’ai bu abondamment toutes les demi-heures car l’excès de nourriture, la prise des médicaments pour soigner ma recto-colite, les anxiolytiques et les somnifères pour pallier les effets dopants de la cortisone me donnent l’impression d’avoir dans la bouche un buvard ! Dans une heure je me rendrai à l’hypermarché pour acheter tout produit susceptible de m’aider à ne pas manger : comprimés, poudres, boissons, thés ou tisanes, je prendrai tout ce que je jugerai à même de subjuguer la faim qui ne tardera pas à se manifester. Je me sais battu d’avance alors je me rabattrai sur les substituts hyperprotéinés rassasiants et entretenant l’illusion de ne pas vraiment manger. L’essentiel est de ne pas capituler, ne pas céder sans résister, ne pas me rendre sans même avoir essayé de vaincre l’ennemi parvenu à pénétrer la forteresse de mon intimité. Car l’ennemi est dans la place. Comme le diariste du HORLA, je le sens fomentant en moi la révolte de mon corps en proie aux affres de la faim. Il lit par-dessus mon épaule les mots que j’écris pour dénoncer son inacceptable ingérence dans le gouvernement de mes pulsions de vie. Il est ce double détesté, ce miroir aux vertus déformées qui nous renvoie l’image morcelée de la déliquescence du moi. Je refuse d’entendre sa voix lointaine de petit d’homme croyant avoir été abandonné. Entendre les pleurs de son puéril effroi de ne pas être aimé. La grand-mère morte qui donc va prendre soin de lui ? La mère lui apparaît lointaine ayant depuis longtemps céder sa fonction maternelle à sa propre mère, inhumaine de ne pas avoir refusé ce geste cruel d’amour blessé. Phases d’une négociation secrète, monstrueuse et passionnée, qui confie l’élevage de l’enfant à cette mère d’adoption, dans l’espérance ténue de lire dans ses yeux plein de reconnaissance le pardon pour une faute chimérique. Passes d’une amoureuse adversité où le remords se partage la douleur et l’espoir d’être d’amour récompensé.

 

J’ai fini par déjeuner de riz blanc et de saumon frais. Je conserve les substituts pour le goûter ou le dîner. Le temps est redevenu clément : la lumière entre généreusement par la fenêtre, je sens la chaleur du soleil d’automne sur ma cuisse et sur mon bras. La fenêtre étant ouverte, je perçois comme la semaine passée la rumeur rassurante du dehors : un marteau et son impact métallique, le bruit de moteurs des voitures, des voix de passants fugitifs, le carillon de la chapelle toute proche, le monde effectuant sa rotation quotidienne de planète vivante autour du soleil et sur lui-même : « La mer éternellement recommencée… ».

 

Aujourd’hui j’aurais dû contacter ma gastro-entérologue au sujet des résultats des biopsies. J’ai reporté l’appel à demain. Je me dis que si ils étaient inquiétants, à condition qu’elle les ait déjà reçus, elle aurait elle-même cherché à me joindre. Et puis demain j’ai rendez-vous chez mon acuponcteur, je compte sur sa science pour m’apaiser et sur son écoute et son approche différente de la maladie pour me donner le courage d’affronter le verdict quel qu’il soit. La perspective de ma consultation chez la psy aussi, mercredi, me rend plus judicieux de ne pas chercher à m’informer avant demain. Bref, toutes les raisons sont bonnes pour éviter d’entendre l’énonciation d’une réalité qui m’effraie. Je préfère ne pas savoir, demeurer dans cette attente bienheureuse comme autorisé à m’abstraire de l’effervescence  sociale, en marge de la route, délivré du devoir de composer un personnage. Oui je préfère ne rien savoir, oublier que je suis souffrant, oublier jusqu’à l’obligation de vivre, fermer les yeux et effacer du champ de ma conscience toutes les pensées relatives aux multiples et impérieuses nécessités liées au contrat social : travailler pour se loger, se nourrir, pour se vêtir, pour se distraire de travailler, pour avoir le droit de se soigner librement, pour reverser sa dîme à la société sous la forme d’impôts variés, sur le revenu, l’habitation, la télé ; travailler pour se sentir utile, socialement bien intégré et participer à la grand-messe de la consommation, comme je l’ai moi-même fait tout à l’heure en glissant ma carte bleue dans le dispositif prévu à cet effet en échange des achats compulsifs effectués, onéreux et vains. La respectabilité est à ce prix et l’estime que l’on a de soi. C’est pourquoi les clochards sous les arcades, étendus dans leur propre urine sous les porches me sont oiseaux de mauvais augure, préfigurant un devenir instinctivement condamné par la morale qui nous veut cheminant sur la route, besogneux parmi nos pairs, satisfaits de n’être pas tombés, de n’avoir pas même trébuchés honorant ainsi les clauses du contrat signé avec la société. Société dans laquelle les termes de sécurité sociale décrivent un système censé nous garantir une protection contre les risques sociaux tels que la maladie en particulier. Pourtant le projet de loi de financement de la Sécurité sociale présenté le lundi 24 septembre propose un catalogue de mesures diverses parmi lesquelles je retiens les franchises sur les médicaments et le transport sanitaire. Qu’est-ce à dire ? Ne contribuons- nous pas par des prélèvements mensuels imposés au bon fonctionnement de ce système ? La maladie est-elle en passe de devenir un luxe comme c’est le cas outre-manche ou aux Etats-Unis ? Etre malade ne constitue-t-il pas déjà une injustice à laquelle on veut en ajouter une autre : donner pour la délivrance des remèdes figurant sur l’ordonnance des sommes d’argent proportionnelles au nombre de médicaments prescrits ?  C'est-à-dire payer plus cher plus la maladie est grave ? Je reste atterré par l’iniquité de telles mesures si elles étaient appliquées. Comme si la maladie avec son lot de contraintes, de souffrances et de privations ne représentait pas déjà une taxe morale et qu’il faille lui en adjoindre une plus tangible, pécuniaire celle-ci. 

 

Je viens de lire quelques messages sur un site réservant un espace de dialogues et de témoignages aux personnes en proie à l’anorexie ou à la boulimie, essentiellement des femmes, et je ne constate entre elles et moi aucune différence dans la description qu’elles donnent de leurs accès d’hyperphagie ou de leurs phases d’anorexie. Je sais que chaque être est unique et qu’il est réducteur de le dépeindre à travers une série de symptômes propres à telle ou telle pathologie mais je trouve que nous nous ressemblons tant, victimes des mêmes troubles du comportement alimentaire, que je me sens porté par la communauté de notre dévoiement involontaire du chemin que la société a balisé pour nous inutilement. Toutes ces plaintes, ces peurs, ces appels anxieux de désespérés forment une vague d’écume salie qui dépose sur le bord de mon cœur une frange de douleur infiniment douce à partager. Je les sens là présentes en moi ces femmes tellement obsédées par la forme de leur corps qu’elles le distordent au grès des aléas de la maladie. Admirant les angles et les saillies de sa maigreur, qu’il leur est impossible de prendre pour autre chose que de la minceur, elles se contemplent et se haïssent de ne pouvoir vraiment  ni se détester ni s’aimer. Le miroir est l’instrument de leur torture au quotidien puisque il ne leur renvoie que le reflet d’un schéma corporel obsolète. La petite fille veille dans l’ombre et impose sa démente tyrannie. Pareille au petit d’homme en moi lové, l’enfant en elles a des exigences hors d’usage. Elle a conservé la mémoire des besoins vitaux d’une autre vie et s’acharne afin qu’ils soient comblés. Mais la nourriture ne peut se substituer à l’amour comme lorsqu’on apprend en grammaire que la place du sujet peut tout aussi bien être occupée par un groupe nominal, un pronom, un nom propre ou même un verbe. La boulimie et l’anorexie obéissent à de toute autres règles ! La commutation affective est un leurre que la maladie entretient pour durer. Car au fond, et bien que cela puisse paraître irrespectueux de la souffrance humaine indéniable et souvent insupportable, être malade c’est refuser d’être guéri…La psychanalyse le sait bien qui parle des avantages permis par la maladie au risque d’en perdre la vie. L’inconscient fourmille de paradoxes qu’il n’est pas aisé d’élucider.       

 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
G
TOUT CE QUE TU ECRIS ME TOUCHE BCP JE ME SENT MALALAISE D EN SAVOIR AUTANT SUR TA VIE A TRAVER UN TEXTE J AIMERAI SINCEREMENT TE VOIRE EN VRAIS POUR DISCUTER LONGUEMENT JE SAIS PAS PK MAIS TU ME TOUCHE BCP DS TES MOT SINCEREMENT TU DONNE A ETRE CONNU PAR TON TALENT D ECRITURE
Répondre
R
bonjour, comme à chaque fois que je lis tes articles, je suis touché par ce don que tu as d'embellir par les mots la maladie et les addictions dont tu souffres. Merci d'être la et au plaisir de te lire avec une bonne nouvelle pour ta biopsie.cordialement, richard
Répondre
E
que dire...tes mots me laissent sans voix, perdue dans le brouillard d'automne, assise sur ma chaise entourée de brume sans que je sache bien si cette dernière est dans ma boîte cranienne ou si elle est venue du dehors...<br /> Merci pour tes textes
Répondre