DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 7

Publié le par ANTONIO MANUEL

Depuis que j’ai commencé ce texte, parce qu’il vous touche et que vous m’en faites part, je me sens investi d’une mission : guérir de « la maladie de la mort », pour reprendre le très beau titre d’un roman de DURAS. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, trouver l’issue par où quitter l’exil de la pathologie. Que je parle de ma recto-colite hémorragique ou de ma boulimie est égal, il est question du corps souffrant et de la participation, consciente ou non, du mental à l’enfantement de la douleur. L’écriture est un passeport pour voyager de l’un à l’autre, du cœur au corps. Je sème mon chemin de mots que je vous abandonne afin que vous accédiez aussi à l’embellie du temps qui nous est imparti. Je ne m’impose aucun ordre, aucune architecture savante : comment pourrais-je connaître l’itinéraire du périple qui doit me conduire hors de moi, littéralement m’offrir l’extase d’une hégémonie de lumière ? Les phrases se succèdent, filant la métaphore d’un texte qui oublie n’être fait que de mots. Mais qui sait l’essence de la matière ? La création poétique n’est-elle pas assimilable à l’acte de parole qui engendra le monde ? Je vous dis que mon corps exulte en écrivant ces quelques lignes parce qu’elles sont une offrande en signe de pardon, l’obole d’une plénitude à la vacuité incommensurable du néant. Le réel n’est-il pas tel que je vous le décris ? Mon corps n’est-il pas animé d’une jubilation désormais partageable puisque je vous l’ai dite ? De vous à moi les mots sont un prodige qui nous relie sans cesse. La réalité du dehors n’a plus cours, seul compte ce quasi-monde où le faste des mots efface la laideur de la vie sans amour. Le soleil a remplacé le gris froid de l’automne. Le bleu pastel du ciel a soudain reparu. Tel est le paysage de ma réalité. La maladie est morte il y a longtemps déjà. La vie est abondante comme la végétation luxuriante des Tropiques. Elle aurait beau me glisser sous les yeux des analyses d’apocalypse qu’elle serait impuissante à modifier un seul pétale de mon paysage tropical ! Encore une fois : je suis en vie et pareil à celui qui de sa voix gracile le chantait cet été, de sa voix vulnérable, fragile et assurée, j’en témoigne aujourd’hui, comme je le fis hier et le ferai demain, le répétant jusqu’à ce que l’indigence de mes mots ou leur mutisme imprévisible m’interdise d’enfoncer cette vérité dans le cœur de la goule qui s’abreuve à nos désespoirs.

 

Dans quelques heures, il sera là, l’autre qui a rejoint mon antre d’innocence et de perplexité. Ce lieu même de l’enfance où ma grand-mère m’abandonna. Anse de solitude habitée par les voix multiples de ceux qui prononcèrent les phrases et les mots lus des livres révérés. Par la voix de la mère aussi chantonnante et flutée, sa voix d’avant l’exil, d’avant le rapatriement de l’utopique Alger, voix qu’elle ne fit jamais entendre à mes oreilles, voix d’outre-tombe donc comme la voix du père et de la grand-mère, morts.

 

Tout un week-end sans écriture ! En plein dans le défaut des mots la nourriture s’est engouffrée, sucrée, salée, grasse, en excès ! Ce soir encore elle me nargue bien emballée dans les sacs de papier et dans la boîte cartonnée du boulanger posés sur la table derrière moi. Je l’ai achetée en prévision du pire et pour avoir le choix de ne pas m’y résigner. En deux jours, j’ai pris cinq kilos alors qu’il faut parfois presque un mois pour s’en délester…J’ai décidé de reprendre une diète hyperprotéinée en ne consommant, bien obligé, que les substituts de repas sucrés. J’espère remédier, par le processus de satiété qu’elle déclenche au bout de quelques jours, à cet emballement de la faim que la cortisone a provoqué- ou est-ce l’arrêt brusque du Prozac ? L’association des deux faits peut-être ? Quoiqu’il en soit, il m’est impossible de continuer à me soumettre à cet accès d’hyperphagie car cette fois je n’ai pas vomi et le profil, allant logiquement s’arrondissant  de mon ventre, est là pour en attester. Mais il me faut avouer ma honte ici à l’idée qu’on puisse considérer ce texte comme le fruit d’une démarche complaisante, un égotisme sans autre fonction que celle de susciter la pitié ou l’admiration selon que l’on envisage les tourments causés par la maladie ou la volonté par l’écriture de m’en libérer. Cette appréhension est née de ma découverte du blog d’une femme atteinte de la sclérose en plaques devant le témoignage écrit de qui je me suis senti méprisable. Après-coup, je me dis qu’il est ridicule et sans aucun intérêt de mettre en parallèle les pathologies dans le but de décider de celle qui serait le plus à même de mériter qu’on s’en ouvre aux autres à travers la création d’un blog dans l’espace duquel on se prend, la maladie comprise, comme le protagoniste de son propre récit de vie. Mettre son moi en scène n’a ni plus ni moins de valeur que celle inhérente à l’écriture qui le met en scène. C’est de ses qualités que dépend la pertinence du blog dans mon optique qui n’est pas la pratique d’une thérapie par l’art mais la tentative de m’approprier la maladie par l’art, ma vie, ses aléas, mes joies et mes déconvenues n’étant que le prétexte saisi par l’écriture pour exhiber ses outrances et ses bigarrures. Elle seule compte avec ses faiblesses, ses fioritures et ses impertinences heureuses. C’est pourquoi mourir au fond me laisse indifférent tant que je suis quêtant la formulation exacte pour exprimer la venue de la mort éventuelle. Dans l’univers de l’écriture mourir n’est pas irrémédiable : ce n’est qu’un phénomène qu’elle a pour tâche de décrire avec le plus d’éloquence possible.

 

Savoir que ma famille, mes frères, ma nièce me lisent me semble singulier. En effet devoir passer par l’intermédiaire d’un site Internet pour parvenir à communiquer me laisse incrédule. D’ailleurs il ne s’agit pas à proprement parler d’une communication réciproque, d’un échange, d’un dialogue instauré entre eux et moi car je suis seul à pianoter sur mon clavier m’adressant à un écran  dont le rôle n’est pas de m’aider à nourrir la conversation établie mais bien de me permettre de lire et de relire les phrases écrites afin de les parfaire, qu’elles atteignent la cible émouvante qu’est ce lecteur virtuel qu’il me faut bien imaginer sous peine de soliloquer. Car si écrire est un acte solitaire, il nécessite que l’on s’invente un lecteur compréhensif et bienveillant, disposer à ne nous quitter qu’après le dernier mot, comme les spectateurs au théâtre applaudissant debout derrière un rideau clos. Séduire l’âme de ce lecteur est l’aiguillon qui me maintient assis face à mon écran impavide, obstinément préoccupé à exprimer ce désir inassouvissable d’un bonheur ineffable. Ataraxie imaginaire, quiétude, ce bercement que décrit Rousseau à travers les périodes amples et scandées de ses rêveries de promeneur solitaire, balancement paisible de sa barque sur le lac de Bienne…

 

Quelle colère de ne pouvoir rendre toute la nourriture finalement ingérée ! Et à quoi bon se remémorer les pâtisseries, les beignets, les chaussons aux pommes, toutes les viennoiseries avalées à la hâte, de la même façon qu’elles ont été achetées, dans la précipitation, de peur de regretter l’acte avant de l’avoir accompli, de peur de tenir bon, de ne pas craquer sur l’instant mais de s’en mordre les doigts après quand l’heure tardive aurait rendu tout achat impossible, et dans l’anxiété, le malaise de ne pas être vraiment soi, gouverné par cette maladie à l’origine de chacun de mes gestes, influençant toutes mes pensées, même les moments d’amoureuse tendresse passés en la compagnie de l’aimé, obnubilé par la crainte de ne pas assez ou de trop manger. L’autre devenant un obstacle entre la boulimie et soi. Indignation devant l’évidence de son emprise sur ma vie, face au constat du désastre qu’elle représente dans mon existence orientée par son obsession funeste. Elle est loin l’autonomie de l’écriture, la plume suspendue à la beauté d’écrire ! Loin l’apprentissage de la calligraphie des premières lettres au cours préparatoire où, si tout est joué d’avance, le souvenir ne distingue de ce temps là que les efforts appliqués de l’enfant pour imiter le modèle que l’enseignante a dessiné sur le cahier. Premières maladresses d’écriture, la langue entre les lèvres dans la fièvre de bien faire. Premiers échecs sanctionnés par un « à refaire » qu’on finit par s’approprier comme un leitmotiv programmé. Lassitude de ce dérèglement patent de la machine humaine que plus aucun gouvernail de raison ne dirige. Fatigue de remâcher cette nauséabonde nourriture composée des vieux restes oubliés au fond de la mémoire.

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V
Je me rends tous les soirs sur ton site et chaque fois c'est la même émotion qui m'étreint. je suis heureuse de constater que l'écriture t'aide à inventer un univers où tu sembles évoluer un peu réconcilié avec toi-même. Et puis tes textes sont beaux, ils me touchent et j'aime les lire. Merci à toi pour ces confidences faites à mi-voix. BERNADETTE.
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L
bonjour, vous êtes venu me voir sur mon blog du site "au feminin" , et vous parlez de moi ici ! (sepienne) <br /> je vous en remercie ...<br /> j'ai également un blog sur over-blog ! voyez le monde est quand même "petit"! catégorie principale "livre" comme vous ...<br /> j'ai donc lu une partie de votre écriture , mes yeux fatiguant vite je ne peux tout lire d'un trait , tout votre récit me touche aussi profondément , chacun de notre coté, nous luttons contre un "monstre" par l'écriture !!!<br /> excellente thérapie non ?<br /> a très bientôt <br /> laurence
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