DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 4

Publié le par ANTONIO MANUEL

Certains matins le monde est terne, le soleil s’est levé en vain. La douleur a cédé la place à la lassitude, les joies simples de la veille sont comme les fastes du réveillon après la fête. Les pins ont beau remuer leurs branches chargées de pommes, le ciel arborer ce beau gris pastel bleuté, la lumière gagner peu à peu en intensité, rien ne parvient à entamer ce vague de l’âme languissante. Un mal être suranné s’est emparé de soi, un romantisme d’un autre âge qui pourrait interroger la science au lieu de faire appel à Dieu pour expliquer la nostalgie de la séparation primaire, l’attraction irrésistible des atomes ébauchant le tout premier baiser. Fascination pour cet appel de la matière, pour ce gouffre aimanté de néant qui aspire à lui toute existence atomique et microscopique. Depuis l’explosion initiale qui engendra de la béance tout l’univers, poussières d’étoiles, comètes et galaxies, depuis cet orgasme cosmique qui éparpilla la matière dans l’espace effrayant de l’infiniment grand, l’homme est né d’une parole mère ineffable mais intelligible, du verbe sacré imprononçable convertit en une volonté d’être. Spasme violent et fondateur comme la naissance du petit d’homme expulsé des tiédeurs utérines, rendu à sa nuit de lumière, nu dans sa solitude élémentaire. Faut-il vraiment que la morsure du manque mette en branle un combat qui ne finira pas : celui du vide affamé de matière ? L’énergie originaire, omniprésente, initie le mouvement des corps qui s’interpellent. La faim ne connaît nul répit et reproduit à sa manière le ballet des planètes aux premières heures de l’univers. Dans mon corps cet appel, ce vide en mal de plénitude oriente mes pensées. Les gestes anticipés miment l’acte de manger pour combler la béance. Rêves d’orgies sans conséquences, de ripailles moyenâgeuses. Elan de la marche contenu vers les reliefs réfrigérés de l’accès de boulimie d’hier. Ne pas ouvrir le réfrigérateur, ne pas jeter un œil dans les placards où la nourriture attend d’être consommée. Se ruer sur sa bouteille d’eau à laquelle on ajoute un draineur afin de conjurer cette appétence, pour ce qui est sucré, gras ou salé, et que la cortisone m’interdit d’avaler, par le fantasme d’une évanescence. Le parfum de l’eau bue me laisse dans la bouche la nostalgie d’une maxi-pizza royale…Il me faudra me satisfaire d’une assiette d’un riz fade accompagné d’un steak haché.
J’en ai vu des diététiciens, observé des régimes incompatibles, exclusifs, antinomiques. Toujours ils rassurent, prenant en charge la liberté du choix de s’alimenter. Grilles de menus préprogrammés, diètes sévères opérant dans la diversité des aliments des interdictions arbitraires. Ces deux derniers mois, je me suis vu réduit à l’unique consommation des denrées d’un régime pour la colite se résumant à du riz blanc agrémenté d’une cuillère à soupe d’huile de tournesol issue d’une première pression à froid et d’une cuillère à café d’huile de noix obtenue selon les mêmes conditions, le tout, en période de poussée aiguë de ma recto-colite, additionné d’une viande ou d’un poisson à la vapeur un repas sur les deux principaux de la journée, le petit-déjeuner étant uniquement composé d’une compote et d’une galette de riz et le dîner d’une assiette de riz relevé des fameuses huiles. Les jours où la poussée était moins forte, j’étais autorisé à manger aussi des fruits et des légumes cuits et mixés. Il va sans dire que j’ai perdu quelques kilos sans ressentir, bien au contraire, aucune amélioration de mon état de santé malgré les deux-cent cinquante euros destinés à l’achat de compléments alimentaires finalement inefficaces et cela va de soi non remboursés. Ce médecin m’avait été recommandé par l’amie d’un ami qui prétendait avoir été guérie, grâce à ses remèdes et prescriptions, d’une sclérose en plaque. Ses compétences me paraissaient assurées par la publication d’un livre explicitant les principes scientifiques de sa méthode…Lors de ma seconde visite, épuisé par les kilomètres parcourus pour me rendre à son cabinet, je me suis vu renvoyé à la médecine traditionnelle, le docteur constatant l’absence de tout bienfait dû au traitement. Il m’encouragea néanmoins à poursuivre le régime prescrit et m’indiqua de nouveaux compléments alimentaires. Je ne m’attarderai pas davantage sur l’inanité de ces contraintes, de ces dépenses inutiles, ni sur ma déception réelle après avoir investi en lui tellement d’espoir et de confiance. Contacté par courriel après ma dernière coloscopie, il s’est réfugié derrière l’interdiction pour lui de tout conseil thérapeutique par cette voie, mon troisième rendez-vous étant impossible à honorer, du fait de la détérioration de mon état de santé, je n’avais plus guère d’intérêt à ses yeux, pratiquant les honoraires libres, que je ne puisse payer cette consultation médicale impossible le privait d’un subside non négligeable.
Mon généraliste et ma psy m’ont conseillé une alimentation variée sans exclusion d’aucune nourriture. Mon généraliste pense que la prise de poids susceptible d’advenir à cause des boulimies n’est actuellement pas à considérer comme un problème. L’essentiel pour lui résidant dans l’apaisement de l’inflammation, l’excès pondéral éventuel sera à traiter ultérieurement par la reprise non exclue du Prozac. La quiescence est au prix de mes exigences esthétiques, de ma folie d’un corps parfait d’autant plus impérieuse que la maladie m’en indique la perte de contrôle. Quelle débâcle que se sentir défait par l’offensive violente et inattendue du corps qui impose ses règles. La loi du corps régnant. L’absolutisme physiologique qui renverse le règne du mental. Déroute de la pensée qui se pensait omnipotente. Approche précautionneuse du corps dictatorial par la sagesse ancestrale du yoga. Mais tout demeure inchangé, l’intellect poursuit sa quête de vérité loin des borborygmes viscéraux. Ne pas céder, ne pas manger, prendre un verre de boisson drainante, un autre encore tant que la faim persiste à réclamer son dû, cet endettement du fond des âges lorsque l’enfant pleurait sa déchirure et que l’adolescent fragile recevait un soufflet moral inoubliable et délétère. Faim de tendresse et d’affection, de douceur et d’acceptation. Faim d’un amour sans conditions.
Le soleil entre par la fenêtre. Le ciel est d’un bleu soutenu. Les aiguilles des pins sur leurs branches dansent au gré du vent. Dans une heure je serai étendu sur un fauteuil capitonné, les pieds sur un tabouret posés, un casque sur les oreilles distillant une musique à fins thérapeutiques. Autre manière d’aimer son corps que de laisser les résonances vibrer dans son opacité. Laisser la mélodie aux accords travaillés, aux sons recomposés traverser la matière et ses nœuds de misère. Que circule l’énergie qui est conscience et vie pour que le corps apaise la furie de son cri.
Il y a plusieurs années déjà que ma tante a failli succomber à une embolie cérébrale. Il lui en est resté une hémiplégie, la dépendance pour le reste de sa vie - elle qui a quatre-vingt dix ans était fière de fêter ses anniversaires, dynamique et autoritaire, toujours prête à se divertir, observant même un régime pour ne pas grossir - et des lésions du cerveau telles qu’elle ignore toujours où elle se trouve, se croyant chez l’un ou l’autre de ses enfants quand ce sont eux qui se relaient pour l’assister à domicile dans son séjour médicalisé. Ces derniers temps, elle ne cesse de pleurer convaincue qu’on l’a abandonnée dans une maison de retraités ! Il en avait été question dans l’hypothèse où ses enfants âgés eux aussi n’auraient plus été capables de se partager sa garde. Ma mère me rapporte chaque matin après être allée la visiter, ses propos, ses états d’âme, comment elle a passé la nuit perturbant le sommeil de ses enfants par des réveils intempestifs, des plaintes et des envies cocasses en d’autres circonstances, pathétiques en l’occurrence, de sortir de son lit et marcher alors que son poids et l’inertie de sa jambe gauche nécessitent des manipulations complexes pour lui permettre de se mouvoir, avec de moins en moins d’aisance, à l’aide d’un déambulateur. Ma mère me confie scrupuleusement les informations du jour la concernant et je sais quelle angoisse elle ressent au spectacle de sa sœur aînée ainsi perdue et diminuée. Sans doute ne peut-elle s’empêcher de se représenter comme le fil d’une hérédité une fin de vie identique à la sienne, à celle plus foudroyante de sa mère emportée par une congestion cérébrale. Mais la mort de ma grand-mère remonte aux années soixante-dix. La médecine a depuis grandement progressé ce qui explique le manque de places dans les hospices et le prix exorbitant de la prise en charge complète dans les nouveaux établissements privés qui accueillent les personnes âgées. Avec l’accroissement de l’espérance de vie, la vieillesse est devenue un fléau social à gérer en urgence. Les usages d’antan sont obsolètes : la grand-mère n’est plus intégrée au foyer pour transmettre aux petits enfants une expérience dont elle est le dépositaire exclusif.
Ma mère est belle et forte. Sa force réside dans sa propension à se répandre en des plaintes quasi-permanentes. Elle sort rassérénée de s’être délivrée de ses angoisses et moi accablé de mille inquiétudes silencieuses. Parfois j’aimerais souffrir pour elle, afin qu’elle n’ait plus de motifs pour nourrir ses lamentations. J’ai peur qu’elle ne meurt avant moi alors c’est presque rassurant de penser qu’elle puisse me survivre. L’idéal serait de m’éteindre dans ses bras comme quand elle me berçait enfant le soir pour m’endormir et qu’elle disparaissait du champ de ma conscience en même temps que tout l’univers. Quelques comprimés sous la langue pour s’assurer de la sérénité d’un départ aux allures d’osmose. La main tranquille du sommeil posée sur les paupières baissées et sa chaleur envahissant le flux de mes pensées, engourdissant mes membres, ralentissant le rythme calme du sang pulsé dans mes artères. Un genre d’ « Invitation au voyage », douce, suave et apaisée. La nuit sans doute m’inspire-t-elle une si triste rêverie. L’appartement est silencieux, le monde alentour n’est plus qu’un clapotis de vague effleurant la fenêtre. Je suis en vie. Le jour demain se lèvera sur une nouvelle couvée d’aurore. Les heures s’égrènent et ce soir je n’ai pas dîné. Je me souviens adolescent d’avoir causé souvent les nuits d’été avec ma mère sur la terrasse, tous deux surpris à peine de se rencontrer à la faveur d’une insomnie. Nous bavardions quelques instants dans la fraîcheur de la nuit estivale en trempant des biscuits dans du lait chaud sucré. Le sommeil alors semblait se rappeler les noires soirées d’hiver de l’enfance lointaine tous autour de la table, dans le vaste séjour, au centre de laquelle la ronde boîte métallique gratifiait nos papilles de la saveur des biscuits variés qu’elle contenait. Mais ce soir, je n’ai pas mangé. Pour tenter de tromper la faim qui agace mon estomac, j’avale de grands verres de boisson drainante et édulcorée. J’aimerais pouvoir m’abandonner à la joie de la faim qu’on va rompre mais la connaissance que j’aie de la cohorte des remords, de la honte et de l’abjection qui ne manquera pas de défiler dans ma tête après la capitulation réfrène mon envie. Je préfère prendre un somnifère et vite rejoindre mon lit même si je fus affecté ce midi par la maigreur morbide de cette jeune femme de vingt-cinq ans anorexique depuis douze ans venue sur le plateau du journal télévisé pour expliquer pourquoi elle avait exposé l’extrême maigreur de son corps nu sous-alimenté sur des affiches pour lutter contre l’anorexie des mannequins et des jeunes filles pubères fascinées par leurs grâces de sylphides.
J’avais vingt-neuf ans lorsque mon père est décédé. Une mort brutale, rapide, non programmée. Un cancer généralisé qui ne lui laissa qu’une semaine d’hôpital pour nous dire adieu dans l’ignorance décidée par le corps médical de l’imminence de sa fin. Les dernières images de mon père foisonnent dans ma mémoire. Sa chambre aseptisée, l’odeur que je croyais redouter, depuis la mort de ma grand-mère, de désinfectants, de cuisine et d’excrétions intimes, balayée par la terreur innommable du néant qui allait le happer. Ses gémissements retenus, ses soupirs, son désintérêt croissant pour la vie immédiate, focalisé par un inconfort physique dont aucune tentative pour y remédier – abaissement ou redressement de la partie supérieure du lit, ajout ou suppression d’oreillers – ne venait à bout. Ses paroles maladroites, marmonnées, approximatives ou bien cruelles involontairement comme le « tu ne comprends pas » avec lequel il gifla mon désir humble et fou de lui être au moins un peu utile par mes conseils de patience et d’acceptation. Les modifications rapides des traits de son visage absorbé par je ne sais quel processus d’abstraction du monde. La mort ne nous est rien. Elle ne se montre pas. Elle exhibe ses victoires sur la vie, défiant scandaleusement nos espérances, tapie, sournoise, méthodique. Elle nous hante, nous accompagne la vie durant, plus ou moins proche selon le rythme du rapt des êtres chers qu’elle nous impose. Mais bien présente comme une tapisserie permanente qu’on finit par ne plus voir tant elle se fond dans le décor du quotidien. Signes de mort : douleur, chagrin, larmes discrètes ou hurlements, la religion fait de l’absurdité de vivre un cheminement de délivrance. Elle revêt de fastes la mort, lui inventant des chants, des mots, un cérémonial respectueux et cathartique. La mort retrouve chair humaine et la poussière recouvre le cadavre. Quoiqu’il en soit, sous ses oripeaux de lumière, elle conserve son arme de faucheuse et son injustice comptable. Laide indéfiniment, monstrueusement présente bien qu’invisible, invincible, souveraine, elle tient nos vies dans un battement de paupières qui se closent. C’est pourquoi nous oeuvrons sans trêve, croyant lui arracher les rênes de notre destinée, oublieux des leçons du philosophe qui nous déconseillait le divertissement comme une impossible fuite, lui préférant la sagesse résignée du poète, la défaite de son âme calcinée par le plus aigu désespoir, l’ivresse perpétuelle et salutaire « de vin, de poésie ou de vertu ».
J’ai un peu mal au ventre aujourd’hui, pourtant je n’ai plus fait d’excès depuis avant-hier, nulle concession à la boulimie. Je me demande si ce ne serait pas les boissons drainantes et les divers comprimés « brûleurs, minceur », « anti-stockage des graisses abdominales » et autres qui me provoqueraient ces spasmes. Néanmoins, je ne parviens pas à les supprimer, faussement persuadé que le seul vrai repas de la journée que je m’octroie, celui du déjeuner, est susceptible bien que frugal au demeurant de me faire grossir si je m’abstenais de prendre ces comprimés aux vertus prétendument testées scientifiquement. Alors je persévère mais j’ai mauvaise conscience, je me culpabilise. Peut-être que je m’invente un improbable contrôle sur ma maladie ? Je continue de consommer plus de quatre litres de boisson drainante et de thé vert associé au maté, au guarana et au café vert, par jour, infusion décrite comme particulièrement active dans la recherche de la minceur, satisfaisant ainsi des pulsions orales omniprésentes. Ce que je ne peux manger, je le remplace par des comprimés et des boissons destinés à la fois à créer l’illusion de la satiété mais aussi choisis pour leurs propriétés purificatrices du corps ou de l’esprit, je ne distingue plus la différence. Cette volonté d’épurer le corps ou l’âme, l’âme par le corps, rejoint le rôle que j’accorde à la pratique quotidienne du yoga : maintenir la pureté sacré du temple, expier la souillure de la faute, mais laquelle ? J’agis comme si il me fallait purger mon sang d’une substance nocive capable d’altérer cette pureté du temple à laquelle j’aspire. Tout se mélange, tout est confus en moi : la douleur et le sang, la matière fécale et la jouissance sexuelle…Bannissement du corps de gloire chaste et inféodé aux préceptes d’une morale apprise et imposée. Le sang doit couler pour expier le péché du corps souillé par l’écriture qui s’insurge, révoltée par cet assujettissement archaïque. La douleur est la confirmation par le corps de la soumission de l’âme et de son expiation. L’excrément est le don consenti à l’adulte en signe d’obéissance. Faire ou ne pas faire est un gage de sujétion aux désirs de la mère. Le sexe est renié, le plaisir est frappé d’interdit tant qu’il n’est pas conditionné aux règles étrangères. Mais l’écriture chemine dans le tréfonds de l’être, elle dessine un jardin secret, raconte une aventure. Consciente de son pouvoir de subversion, elle se montre innocente de toute forme de rébellion. Elle attend l’âge de sa majorité légale. Elle attend le lycée et l’université, la liberté rêvée d’affirmer la victoire du corps autrefois asservi. C’est l’apogée de sa puissance, le corps enfin autorisé à dire le rêve infiniment d’un amour immense d’enfant mort qui défie l’ordre et la morale. Car l’écriture a conservé le palimpseste du désir d émancipation de l’enfant. L’émoi du corps pour l’autre même est le texte premier indélébile.
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