Dimanche 18 mai 2008

Lassitude. Je me suis beaucoup donné. J’ai beaucoup écrit, beaucoup espéré et j’ai multiplié les démarches pour me réaliser. Je ressens tout à coup une fatigue incommensurable. La sensation d’avoir tout donné et de rester sans énergie aucune, privé de vitalité. Pourtant, je poursuis mon labeur d’écriture et de douleur. Je tends le flacon contenant la quintessence de moi-même. Avec l’humilité de croire qu’il vous sera une aide quand, l’émotion et le spleen vous submergeant, vous l’utiliserez comme autrefois les sels que l’on faisait respirer à quelqu’un pour le réanimer. Cette pensée me réconforte et les mots d’amour que vous déposez sous mes textes. J’écris pour vous. Je ne m’appartiens plus. Je suis devenu celui que vous avez porté sur la scène de l’écriture. Plus rien ne peut m’atteindre désormais. Votre amour de moi est l’armure que vous m’avez offerte. Grâce à vous, je suis comblé. Je reçois au centuple le bonheur des mots que j’ai pu vous transmettre.

Aujourd’hui m’est parvenue la réponse de la commission médicale qui s’est réunie pour proroger mon arrêt de longue maladie. Elle souhaite que je sois de nouveau examiné par le même gastro-entérologue, expert référent, qui m’avait assuré de l’accord de la commission lors de sa dernière expertise.  C’est la première fois que la commission médicale réagit de cette façon. Je me demande quelles nouvelles informations la commission veut-elle que je lui fournisse et quel doit être le contenu attendu des certificats médicaux que ma gastro-entérologue et mon généraliste rédigeront pour cette nouvelle expertise. Je suis inquiet. Et si un refus se profilait derrière cette réticence première, cette hésitation qui nécessite un second examen de ma personne pour être levée ? Si la décision était prise de changer mon statut en celui d’invalide ? Comment assumer sur le plan pécuniaire un déficit qui va naturellement croissant puisque ma mutuelle ne peut me verser les trente pour cent de mon salaire qu’à la condition qu’ait été entériné mon  maintien en congé de longue maladie ? Ce que j’attends depuis plus d’un mois et demi que je ne perçois que cinquante pour cent de mon salaire ! Merci maman de m’offrir le gîte et le couvert…

Comme si la maladie en elle-même n’était pas un souci amplement suffisant et qu’il faille me rendre l’existence plus pénible qu’elle ne l’est déjà pour moi. L’administration rend complexe la moindre démarche en accroissant le délai nécessaire à son accomplissement pourtant urgent en l’occurrence. Nouvelle inquiétude qui ne va pas favoriser la quiescence souhaitée de ma recto-colite hémorragique. J’ai la chance que la journée connaisse de vraies éclaircies, atmosphériques mais aussi affectives. Ecrire rompt ma solitude tout comme cet appel téléphonique de mon ami voyant qui m’a promis de m’accompagner au rendez-vous, fixé la semaine prochaine, pour la nouvelle expertise du cas litigieux que je dois représenter pour la commission médicale, sans que j’en connaisse néanmoins la cause. J’entends encore ma spécialiste m’affirmant la semaine dernière qu’un poste au C.N.E.D., en tant qu’enseignant bien évidemment, ne pourrait pas m’être refusé du fait de ma grande fragilité immunitaire consécutive au traitement entrepris pour juguler les poussées de plus en plus fréquentes de la maladie et supprimer la cortisone néfaste à mon organisme.

Goethe savait de quoi il parlait quand il a prêté à son personnage de Faust ces mots : « Celui-là seul mérite la liberté et la vie qui doit chaque jour les conquérir » ! Je m’y emploie par l’écriture et ma passion m’appelle à une exigence exponentielle eu égard à ce que vous êtes en droit d’attendre de moi et au respect absolu que l’on doit à cette vocation d’écrire. J’aiguise mes mots, j’affûte ma phrase comme avant une joute dont l’enjeu est la valeur de la vie. Je veux m’approcher au plus près de la vérité de l’écriture car elle détient celle de notre condition d’hommes. Vivre, mourir, se nourrir ou s’en abstenir ne sont pas des choix mais des situations qui nous sont dévolues comme la grâce est accordée au génie sans justification. Pourquoi ce jeune motard qui témoignait durant le journal télévisé, il y a quelques jours, au sujet des risques encourus sur la route, se voit-il paralysé de la tête aux pieds après qu’un camion lui a manqué la priorité ? Etait-ce son destin dans ses gênes écrits, le fruit d’un hasard malencontreux, le prix à payer à l’extrême clémence d’une vie antérieure, une expérience inévitable pour que son être s’épanouisse dans son authenticité la plus juste ? Y a-t-il un Dieu qui veille à l’accomplissement de nos existences ? Et si c’est le cas pourquoi admet-il qu’un séisme anéantissent des milliers de personnes, que des peuples entiers souffrent de famine, que l’un naisse riche et beau, insultant de santé et l’autre dans le plus total dénuement, exhibant sa laideur et sa misère dans les rues de nos villes ? Dieu est-il ou non omnipotent ? Oui, je sais bien que ses desseins sont impénétrables mais j’entends également la voix du Christ qui aime à l’infini toute créature et nous investit de ses pouvoirs miraculeux.

Ma pensée se trouble et je ne puis que réitérer le pari du philosophe sur l’existence de Dieu sous peine d’un désenchantement du réel que je ne pourrais vivre. Embrasser la cause que la vie m’a mise entre les mains, qui consiste à combattre toutes les injustices flagrantes et les inégalités intolérables, par la seule puissance de ma voix, qui a déjà fait voler en éclats la vitre du silence derrière laquelle je végétais inutilement et nourrit d’amertumes et de rancoeurs, de noirceurs, les propos de tous ceux-là que l’aspect du monde actuel satisfait, est une bonté qui m’est accordée. Je suis reconnaissant du sens insufflé ainsi à mon cheminement terrestre. C’est une sorte de sacerdoce. De la même façon que l’est le métier d’enseignant. Dispenser la culture afin que l’esprit qui sommeillait sous son tombeau d’ignorance s’éveille à la vie est comme le dit Sartre, à propos de la littérature, « la forme la plus haute du besoin de communication. » En effet, par le biais de l’écriture nos cœurs se joignent, la couture primitive entre les âmes est restaurée, de vous à moi la réalité est nos mains les unes vers les autre tendues. Avoir été, juste pour cette prise de conscience souveraine, vaut la déchirure de la mise au monde, la souffrance de la maladie et l’apparente vanité d’exister.

 

par ANTONIO MANUEL
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