Jeudi 6 décembre 2007

Béni soit mon généraliste qui m’a montré le verre à moitié plein à moi qui ne le voyais qu’à moitié vide ! Le pré cancer, dans ses propos, est devenu un cancer non encore advenu donc une absence présente de cancer. La muqueuse adénomateuse s’est transformée en une membrane favorable aux polypes mais régulièrement explorée et traitée par leur ablation systématique. Il m’a donné l’exemple du vaccin contre l’hépatite c qui était destiné à prévenir son apparition comme les nombreuses coloscopies me préservent de la formation d’une tumeur maligne. « Moi, m’a-t-il confié, j’ai plus de cinquante ans et n’ayant pas fait de coloscopie, je suis peut-être en train de développer un cancer du colon alors que toi tu es suivi de façon a n’en avoir jamais. »

Son discours m’a revigoré et profondément rassuré. Il est incroyable que la lecture d’une même feuille d’analyses médicales puisse donner lieu à trois interprétations différentes !
Quant au traitement conséquent, il s’est abstenu de tout commentaire lorsque je lui ai fait part de la décision de la gastro-entérologue, ses lèvres formant une moue très dubitative. De toute façon, il ne connaissait pas le fameux professeur auquel elle allait me recommander, ce qui sous-entendait que sa réputation, et donc ses éventuelles compétences, n’étaient pas si exceptionnelles que tous les médecins en aient entendu parler. Autrement dit, toujours la même dissonance entre mes trois thérapeutes…
C’est vrai que la réalité est bien telle que je la perçois. Aucune objectivité possible, le monde dans lequel j’évolue - mon appartement, les rues de ma ville, les anonymes croisés, la famille, les amis - est une pure fiction. La couleur de mes pensées revêt le réel d’une parure de fête ou d’un linceul. Hier, je mourais. Aujourd’hui, le bonheur de vivre fait battre mon cœur plus fort. Et si je ferme les yeux, la réalité disparaît au profit des souvenirs qui eux aussi transfigurent le réel selon les caprices de ma mémoire. Rien n’est vraiment tangible ni immuable. Chacun se construit un monde au gré de sa sensibilité et de son imagination. Le psychotique vit dans un univers dont les formes et les sons résultent de la diffraction causée par sa pathologie. Il ne peut en mettre en question la réalité auquel cas il ne serait pas fou mais simplement névrosé, conscient des maux dont il souffre, lucide quant à la métamorphose que sa maladie fait subir au réel. Notre subjectivité est notre douce folie. Je regarde le monde au travers du filtre que mon patrimoine génétique et l’histoire de ma vie intercalent entre lui et moi.
Je me souviens de ma déception en découvrant, au matin de Noël, le vélo avec un cadre féminin qui m’avait été offert quand j’espérais posséder la même bicyclette de course que celle sur laquelle le fils des voisins paradait chaque jour. Ma singularité, que je pressentais vaguement, se trouvait confortée par cet achat que mes parents et mes parrains avaient dû effectuer en fonction du montant disponible pour les fêtes sur leur compte en banque et non pour me laisser entendre que j’étais différent des autres garçons de mon âge. Je ne sais plus si je l’utilisai souvent. Je me rappelle juste ma déconvenue et le cheminement de mon esprit pour justifier ce choix. Le voisin en question était grand et large d’épaules. Il incarnait la virilité. Moi j’étais petit de taille et assez fluet. Lorsque je participais à un match de foot improvisé sur le terrain en friche qui jouxtait l’école, mon équipe perdait immanquablement si j’avais été désigné comme gardien de buts. Je ne brillais pas plus à un autre poste. C’était comme à la fête foraine sur le manège dont le propriétaire agitait un pompon qu’il laissait descendre à portée de main avant de le remonter prestement, tandis que tournaient les chevaux, les voitures de sport, les camions, les carrosses qui le composaient, et que tous les enfants se dressaient sur leur siège pour s’en saisir et gagner ainsi un tour gratuit. J’ignorais ce qui me retenait de faire de même. Malgré toute la bonne volonté de l’animateur de la boule de tissu à longues franges rouge, la peur, la honte, la maladresse ou le manque d’équilibre inhibaient un geste que je finissais par n’ébaucher que gauchement. Je n’ai jamais gagné un tour gratuit. Ma mère devait certainement s’étonner de mon comportement, laisser échapper des questions qui restaient probablement sans réponse. Ni l’adresse, ni l’audace, ni la témérité ne me caractérisaient, loin de là. J’étais un petit garçon timide qui n’osait pas rivaliser avec ses pairs. Je n’avais pas appris à temps, à la maternelle, trop peu et trop tardivement fréquentée, les règles qui régissent les relations entre enfants. La prescience de mon homosexualité me paralysait. La vie en société m’était pénible car j’étais un piètre acteur du rôle que jouent les petits garçons. Sans doute est-ce la cause du désintérêt que manifestait mon père à mon égard. Je ne lui ressemblais pas et il en concevait du dépit. Les quelques fois où il m’emmenait avec lui au café derrière lequel se trouvait un terrain de boules pour jouer à la lyonnaise, qui diffère par ses règles de la pétanque marseillaise : nous habitions alors le nord de la France, je m’ennuyais assis au bar sur un haut tabouret, à siroter une Orangina. Tous les hommes fumaient et le lieu empestait le tabac brun des gauloises. Quand il pleuvait et qu’ils ne pouvaient donc pas se livrer à leur passion, ils s’asseyaient autour des tables pour jouer à la belotte. Ils vociféraient en jouant, gesticulaient et buvaient de nombreux verres de pastis. Mon père avait les yeux qui brillaient et les joues en feu. Il ne s’occupait pas de moi. Je n’aimais pas l’accompagner au café mais je me contrains à le faire à plusieurs reprises parce que si ce n’était pas moi qui allais avec lui, c’était ma sœur et j’étais trop jaloux de l’affection qu’il lui portait pour ne pas essayer de prendre sa place dans son cœur.
Je n’aime toujours pas aller au bar. Prendre le soleil assis à la terrasse oui mais rester enfermer à suffoquer dans la fumée stagnante, je ne le supporte pas. Adolescents, nous les fréquentions, ma sœur, nos amis et moi. Mais j’y étais vraiment très mal à l’aise. J’éprouvais les mêmes sentiments que lorsque j’étais enfant : je fuyais le regard des hommes, même s’ils m’intéressaient beaucoup plus que les femmes, redoutant qu’ils décèlent en moi le monstre honnis. J’étais alors persuadé que mon homosexualité se lisait en moi comme en un livre ouvert. J’avais entendu trop de propos et de plaisanteries homophobes pour que je puisse penser être seulement même toléré en silence. Je m’imaginais sifflé, conspué, achevé à coups de pieds sur le sol. Je ressentais une angoisse viscérale tout le temps que nous y demeurions. Quand je sais aujourd’hui combien d’homosexuels sont mariés et père de famille, qu’ils exhibent leur hétérosexualité de façade en compagnie des amis hétérosexuels qu’ils singent consciencieusement, les regards qui parfois alors se fixaient sur moi me paraissent sujets à caution. J’en ai connu beaucoup, racolant leurs amants à couvert sur les sites gays. Au début je les méprisais de trahir ainsi celle qu’ils avaient épousée. Puis avec les années et la sagesse acquise, je me demande s’ils ne souffrent pas bien plus que moi ou autant, leur véritable nature finissant toujours par éclater au grand jour, éclaboussant de honte femmes et enfants et frappant publiquement les maris de déshonneur.
par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 5 décembre 2007

 

Elle n’a cessé de me répéter que si elle me dirigeait vers le grand professeur d’un hôpital de Marseille, ce n’était pas parce que mon état de santé s’était tellement dégradé qu’elle n’était plus capable de me soigner elle-même. Elle a prétendu que ce ne serait pas pratique pour elle de faire des allers-retours de Marseille où elle résidait à l’hôpital de la ville où se trouve son cabinet pour assurer elle-même mon nouveau traitement. Elle venait de m’annoncer que les dernières biopsies réalisées lors de ma seconde coloscopie en quelques semaines avaient mis en évidence l’existence d’un polype précancéreux. Il n’y avait plus de danger puisqu’il avait été retiré avant de devenir une tumeur maligne mais la polypose adénomateuse révélée, c’est-à-dire l’accumulation de polypes prédisposant au cancer susceptible de survenir à tout moment, nécessitait une prise en charge dans le cadre hospitalier. Ma psychanalyste, après avoir lu avec une extrême attention le compte rendu des analyses effectuées, me parle comme si je n’avais pas compris que mon état de santé était très sérieux. Je ressors de son cabinet terriblement angoissé, ce qui est un comble ! Suis-je en sursis ? Et que signifie la conclusion, « seul un traitement chirurgical est envisageable », de la définition de « polypose » sur le site de Futura-sciences ? Suppression des polypes en question ou bien ablation du colon ? Je vis dans l’attente du coup de fil de ma gastro-entérologue qui m’a dit se charger de la prise de rendez-vous avec le spécialiste marseillais, dans l’attente de son diagnostic et l’appréhension du traitement que mon médecin m’a dit être probablement le Remicade sous perfusion de deux heures à l’hôpital et que ma psychanalyste a désigné par le mot alarmant de chimiothérapie.
Dans une vingtaine de jours nous fêterons la Noël et la nouvelle année. Tout le monde a commencé a cherché à savoir quel cadeau plairait aux membres de la famille ou aux amis. Je ne peux pas réclamer la santé ou le retour au temps d’avant la maladie…Je ne sais pas très bien ce que j’attends de l’écriture. Elle est le seul moyen dont je dispose pour me délivrer du présent.
Depuis un mois, la prescription de deux Prozac quotidiens cumulée avec la diminution des doses de cortisone m’ont fait basculé dans une forme douce de l’anorexie : je continue de m’alimenter mais de quelques pommes seulement et d’un substitut hyper protéiné au déjeuner. J’ai perdu quelques kilos sans avoir encore atteint le poids qui me conviendrait bien qu’il soit plus proche de la limite inférieure de l’indice de masse corporelle que de son maximum. Je suis heureux malgré tout d’être enfin débarrassé des crises de boulimie provoquées par la cortisone et de retrouver progressivement mon corps d’adolescent. Mes séances de yoga journalières m’aident à apprécier sa dextérité, son aisance et sa fermeté dans la prise et la conservation des postures.
Il me faudra faire un effort pour participer à la joie collective des fêtes de fin d’année en savourant les mets raffinés confectionnés pour l’occasion. Comme tout un chacun, Noël me ramène à l’effervescence jubilatoire de mon enfance, cette hâte que le jour tant attendu arrive enfin, l’espérance que les paquets déposés au pied du grand sapin illuminé, dont le sommet effleure le plafond lambrissé du salon, contiennent les présents souhaités. La jouissance la veille autour de la grande table apprêtée du séjour, la famille entière réunie, les rires, les visages rayonnants, le brouhaha des conversations, le cliquetis des couverts au contact des assiettes et l’éclat chaud du vin dans les verres de cristal. Mon enfance, ce chapitre de l’histoire de ma vie que je suis le seul à pouvoir écrire, bien protégée dans l’épaisse étoffe de ma mémoire. Ma sœur, mon aînée de trois ans, tant aimée, jalousée, admirée. Mes quatre frères dont le cadet est né quatorze ans avant moi et le plus âgé, mon parrain, deux décennies avant que je ne vois le jour. Enfant, je les considérais un peu comme mes oncles. Et son fils, mon neveu, le partenaire idéal de mes jeux et de mes découvertes puisque seuls trois ans nous séparent et que ma mère le gardait lorsque ses parents travaillaient. La famille, berceau soyeux de mon enfance, autrefois si soudée autour du patriarche, le pater familiae, et de son épouse, ma mère.
Ma mère comme une figure de proue, la reine du pays de mon enfance, la nourrice, la corne d’abondance, la bienveillante.
Si mon père n’est plus, elle demeure, belle et triste, effrayée par le nombre de ses années qui la rapproche toujours plus des limites scandaleuses de la condition humaine. J’aimerais tant que la magie lui rende les quarante et un ans qu’elle avait lors de ma naissance ! Qu’elle ne souffre plus de l’arthrose qui endolorit tout son corps, de l’angine de poitrine qui ralentit encore sa marche, des rides contre lesquelles elle peste chaque matin et lutte en vain, appliquant chaque jour sur son visage ces crèmes dont la publicité vante les propriétés miraculeuses, des perversions de l’âge en fait qui nous amène lâchement jusqu’à la fin.
La nuit dernière, j’avais peur de m’endormir et de ne plus me réveiller. Je luttais contre le sommeil induit par les gouttes de Théralène, contre la fatigue, la tête envahie d’images macabres. Je voyais le visage figé par la mort et dévasté par la maladie du frère de ma belle-sœur, décédé le mois dernier, dans son cercueil ouvert avant sa crémation. Je me souvenais du corps de mon père sur son lit d’hôpital, comateux, la respiration difficile, râlant, agité malgré la morphine en intraveineuse. J’avais peur qu’il n’y ait rien après la souffrance, que l’âme ne soit qu’une création légendaire pour expliquer l’inconcevable. L’amour infini, le réveil au cœur du divin de l’hindouisme me glaçaient d’effroi. Je ne pouvais arrêter le déroulement anarchique de mes pensées aimantées par l’idée du cancer, de l’acharnement thérapeutique et de la mort malgré les soins longs et douloureux dispensés. J’avais déjà failli franchir le seuil quelques années auparavant. Les médecins me croyaient perdu dans l’obscurité complète du néant. J’ai émergé du coma comme l’on reprend conscience après une anesthésie : le souvenir d’une vacance de mémoire, un trou noir. Et s’il n’y avait rien, absolument rien en lieu et place de l’éblouissant paysage du paradis ? Si le mensonge se transmettait de génération en génération pour conjurer la terreur de la mort ?
Mais l’amour est bien plus fort que la mort. Le phénix renaît de ses cendres. Chaque nuit de décembre les rues s’habillent de lumière et clignotent de toutes leurs couleurs. Un homme meurt, un enfant naît. Les arbres récupèrent leurs feuilles en automne tombées, les bourgeons ouvrent leur corolle resplendissante, l’herbe repousse, les animaux sortent de leur hibernation, de la poussière la vie s’invente de chair et de sang.
Dans trois semaines environ nous célébreront la naissance de Jésus Christ. Il a vécu pour sauver le monde de sa fin. Je le reconnais dans le regard aviné du clochard, dans les yeux émerveillés des enfants et dans la main tendue d’une âme charitable. Il est la ferveur de l’amour qui nous unit, le seul espoir que derrière nos paupières closes définitivement nous découvrions un nouveau monde.
par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 16 novembre 2007

JE VOUS INVITE A LIRE LE TROISIEME EXTRAIT DU ROMAN PAR AMOUR DE PATRICE MOINJI DONT LES COORDONNEES FIGURENT CI-CONTRE.

par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 15 novembre 2007

JE VOUS INVITE A VOUS RENDRE SUR LE BLOG DE PATRICE MOINJI DONT VOUS TROUVEREZ CI-CONTRE LES COORDONNEES POUR Y LIRE LA SUITE DE SON ROMAN.

par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 14 novembre 2007
Sentiment de pénurie. Manque de mots pour éclairer le vide que j’éprouve. Diarrhées, migraines et lassitude.
Le frère de ma belle-sœur est mort samedi d’un cancer qui l’a progressivement détruit, envahissant tout l’être, essaimant dans l’organisme ses cellules assassines. Toujours la même question posée : quel est le sens de tout cela ? Une épouse, deux enfants, une vie et son terme arbitrairement fixé à l’âge de quarante-six ans. Qu’hommage ici lui soit rendu.
Je ne pourrai pas écrire trop longtemps : je sens la douleur enserrer mon cerveau et pour éviter que la migraine ne s’installe et résiste aux antalgiques et aux triptants, il me faut y remédier maintenant. Je sais donc que dans moins d’une heure, je ressentirai une détente générale qui nuira à la connexion entre mes neurones et sera la cause de trous de mémoire car toute médication entraîne ses effets non souhaités.
La semaine dernière j’ai reçu l’information selon laquelle à partir du 2 décembre, je ne percevrai plus que cinquante pour cent de mon salaire. Bien sûr ma mutuelle comblera partiellement la différence mais les divers crédits, engendrés par le fait de vivre dans une société ou exister ne se peut concevoir qu’en étant consommateur, n’en seront pas pour autant diminués, ni le montant de mon loyer, ni les prélèvements mensuels de l’impôt sur le revenu, de l’assurance de ma voiture et il va de soi qu’à moins de commencer une grève de la faim, pour protester contre la maladie qui me place dans une situation financière difficile, le montant des courses du mois sera toujours le même. A l’angoisse suscitée par la maladie s’ajoute la peur viscérale de ne plus pouvoir faire face sur le plan pécuniaire. Le regard que je pose sur les clochards dans la rue reflète mon appréhension de devenir un jour l’un des leurs, semblable à cet individu sans âge qui traversa la place, hier, chaussé de sandalettes exposant ses pieds nus à la tramontane et vêtu d’un mince pardessus élimé…
Une faim vive, aiguë s’est logée au creux de l’estomac. Elle s’ajoute à ma migraine et semble l’accentuer. Je n’ai pas envie d’y céder pour répéter sans fin le scénario dicté par la boulimie. Ma tête est vide. Les médicaments ont initié leur tâche d’assoupir la douleur tout en ponctionnant le contenu de mon cerveau. J’ai faim, mal à la tête, mal au ventre et ne puis rien écrire d’autre que cette lamentable litanie. La source serait-elle tarie ? Comme Rimbaud a vingt-ans, serais-je condamné à ne plus savoir parler ?
Quoiqu’il en soit, j’ai repris mes séances quotidiennes de yoga et les bienfaits immédiats tels que le relâchement des tensions musculaires, l’apaisement de la respiration, la conscience accrue du schéma corporel, la perception des  postures que le corps adopte machinalement, m’ont fait regretter de m’en être privé pendant presque trois semaines, moi qui le pratique depuis quinze années avec assiduité ! Ceux qui n’en ont pas personnellement fait l’expérience ne peuvent vraiment saisir l’abandon dont il est question. La séance débute par un retrait des sens qui se focalisent sur le ressenti corporel et se détournent ainsi des sollicitations du monde extérieur. Ce sas d’entrée dans l’univers paisible du yoga s’effectue debout de préférence, les yeux clos, les plantes des pieds bien posées sur le sol, le bassin en rétroversion, les épaules basses, la nuque longue, le menton légèrement rentré et la colonne vertébrale étirée des vertèbres lombaires jusqu’au cervicales, le corps assumant la rectitude de sa verticalité. Puis les postures, ou asanas en sanscrit, s’enchaînent, lentes, conscientes, dans une harmonie parfaite avec l’inspiration et l’expiration qui portent les mouvements comme un vent léger l’aile d’un oiseau. Les noms des différents et innombrables asanas expriment le lien que le yoga cherche à rétablir avec le monde animal, végétal et minéral, la volonté de connexion avec l’énergie universelle ou prana. La séance de yoga s’organise autour de postures d’étirements verticaux, latéraux, écartés, d’extensions, de flexions, de torsions, d’inversions, d’équilibres et de recentrages destinés à écouter l’écho produit à l’intérieur du corps après chacune des postures. L’alternance des postures du chien et du chat, par exemple, couplée à l’expiration en arrondissant le dos et à l’inspiration en le creusant détend merveilleusement la colonne vertébrale. Le cobra ou bhujangasana ouvre la poitrine. La sauterelle ou salabhasana complète la précédente en sollicitant la partie inférieure du corps. La flexion du buste sur les cuisses, pada hastasana, rétablit l’équilibre physiologique en faisant se succéder un mouvement de fermeture du corps à deux asanas visant son ouverture. La demi-torsion vertébrale, ardha matsyendrasana, réalise une rotation de la colonne vertébrale. La chandelle, sarvangasana, au-delà de ses nombreux effets bénéfiques sur la santé, permet, comme toutes les postures d’inversion, d’appréhender le monde à l’envers, bouleversant nos habitudes et nous autorisant ainsi à envisager la réalité d’une manière neuve. Le triangle, ou trikonasana, évoquant symboliquement le divin, étire le corps latéralement. L’arbre, enfin, assure un recentrage de l’énergie que figure la jonction des deux mains, en namasté, au niveau du cœur.
Ce passage en revue succinct des asanas susceptibles de composer une séance de yoga, qui se terminera toujours par une relaxation, condition indispensable à la méditation, a pour ambition de montrer, à ceux qui n’ont jamais pratiqué le yoga, ce qu’il peut être. J’ai bien conscience de l’abstraction des mots pour évoquer ce qui se vit essentiellement, dans un premier temps tout au moins, sur un plan corporel. Il est malaisé de vouloir, en quelques phrases, rendre compte d’années durant lesquelles, quotidiennement, j’ai reproduit les mêmes postures ou des postures similaires, dans le but de faire taire les pensées multiples qui empêchent l’accession au diamant brut de la conscience cosmique qui accorde notre respiration au souffle sidéral. Aucune phrase ne saurait traduire le bien-être éprouvé durant une séance de yoga, persistant longtemps après la fin de la séance. Mais de quel autre moyen est-ce que je dispose  pour témoigner des innombrables bénéfices, aussi bien physiques que psychologiques, procurés par cet art millénaire ?
C’est la nuit. La faim est toujours présente mais ma volonté ne s’est pas pliée à sa tyrannie. Je voudrais qu’un jour de joie se lève, sans l’anarchie de la faim et de la maladie. Juste connaître, un jour, le bonheur d’être vivant sur la Terre. Que le sentiment d’amour ineffable que le yoga accorde fugacement contamine mes jours et mes heures. J’écris dans le silence de la nuit, dans la solitude qui est comme une porte grande ouverte aux cauchemars que l’on fait éveillés. Quinze jours me séparent encore des résultats de l’analyse des biopsies, du choix, par ma gastro-entérologue, du nouveau traitement. Je rêve que le temps s’évapore et que j’ai vingt ans une nouvelle fois : balayées la maladie, la vieillesse et la mort ! Avoir vingt ans mais sans l’incertitude face à l’avenir, sans cette sensation diffuse que le temps déjà m’est compté. Vivre mes vingt ans dans une complète insouciance, dans un acquiescement serein à la vie. En fait, il me semble n’avoir jamais su m’abandonner aux forces vives de l’existence, enfermé dans la crainte permanente du surgissement d’un danger. La faim lovée au creux de moi remplace la peur. Obsédé par la nourriture, je ne suis plus disponible à l’angoisse : manger est un substitut de l’anxiété. Et c’est vrai que la plénitude ne laisse la place à aucun autre affect. La béatitude du bébé repu me dispense de tout anxiolytique. En revanche, l’oisiveté de ma digestion active une angoisse sans cause apparente que je soupçonne d’être responsable, en partie, de ma pathologie, même si les médecins ignorent encore son étiologie précise. Depuis l’enfance je porte en moi les germes de ma maladie. Un peu comme le code génétique, des prédispositions psychologiques ont favorisé son éclosion. Prédispositions psychologiques à la fois héréditaires et acquises par mon éducation. Celui que je suis aujourd’hui est le prolongement logique du jeune homme que j’étais à vingt-ans. A quoi bon dans ce cas mes quinze ans de psychothérapie ?
Le jour s’est levé. La lumière du ciel pâli a chassé les monstres et les rêves. Adieu mes vingt ans retrouvés : il me faut affronter le nombre de mes années, la maladie, le vieillissement et l’inquiétude. Ma psychanalyste considère que l’âge adulte est source d’une liberté dont on ne pouvait jouir adolescent puisque dépendant matériellement sinon affectivement de nos parents. Le temps passant, je constate les méfaits de l’âge, les multiples responsabilités, les obligations, les interdits qui lui sont inhérents. La liberté est tributaire des finances dont on dispose : demandez à une personne vivant du R.M.I. si elle apprécie les loisirs que lui permettent son oisiveté…Vieillir nous fait découvrir le fonctionnement d’un corps dont on n’ avait auparavant aucunement conscience. Ce qui nous paraissait aller de soi, propre à la nature même de notre humanité, se révèle fragile et fugitif. Les pannes et les ratés de l’organisme se multiplient et l’on comprend dans la douleur que la jeunesse était un état de grâce. Ma mère et son âge avancé m’aident à anticiper les maux que la vieillesse accumule jour après jour : la baisse de l’acuité visuelle, de l’audition ; la perte de la souplesse et la survenue de l’arthrose dévorant des articulations déjà rongées par l’ostéoporose ; la diminution de l’endurance, la fatigue générale au lever et plus particulièrement celle du cœur dont les battements n’ont plus la régularité d’antan ; la perturbation du sommeil qui impose de se coucher peu après la nuit tombée et de se lever avant l’aube ; les siestes d’après le déjeuner, l’ankylose au réveil et la souffrance de la reprise de la mobilité du corps. Autant de dysfonctionnements liés à l’usure d’un organisme dont l’âge nous rapproche de sa fin et augmente la nostalgie de la verdeur de la jeunesse.
Mais aujourd’hui est jour de grand deuil et la vieillesse ne peut en être incriminée. La mort fauche les corps au hasard : s’en offusquer n’y change rien. C’est mercredi. Cet après-midi les enfants joueront dans la rue en laissant éclater leur joie à grands rires et à grands cris.   

 

par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 9 novembre 2007
Je m’interroge beaucoup sur la fonction éventuelle de ma maladie comme si j’en étais responsable. De mon statut de patient, je passe, dans mes réflexions, à celui d’agent. La psychanalyse prête à toute pathologie quelle qu’elle soit un bénéfice. Je me demande souvent quel profit je tire de cette invalidante pathologie. Peut-être réside-t-il justement dans le fait qu’elle soit invalidante, c'est-à-dire qu’elle m’interdit de vivre une existence ordinaire, me dispensant de travailler pour vivre, même si je sais que ce n’est que très provisoire, me permettant d’écrire, déroulant devant moi quatre longues semaines de temps libre, un temps dont je puis disposer à ma guise, un temps rien que pour moi ! Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Le prix à payer n’est-il pas disproportionné par rapport à l’avantage acquis ? Car bientôt un nouveau traitement me sera proposé et, si tout se déroule au mieux, je reprendrai le chemin qui conduit tout droit à mon travail. Alors les quelques mois de farniente grappillés font-ils le poids en regard de toute une vie contaminée par la maladie ? Si jusqu’à présent je devais pâtir des effets indésirables engendrés par la prise de cortisone, quels seront ceux provoqués par le traitement à venir ?
La liberté d’écrire sans délai prescrit, sans sujet imposé, sans le souci de séduire le futur lecteur, nécessaire acheteur de mon livre, vaut-elle la contrainte à laquelle je suis soumis de prendre deux anti-diarrhéiques pour assurer la tranquillité de la moindre de mes sorties ? La peur, l’angoisse, le voile d’incertitude jeté sur l’avenir sont-ils compensés par ces heures qui, après tout, sont occupées par un véritable labeur et non destinées à la pratique sereine d’un quelconque loisir ou encore consacrée au repos comme me l’a conseillé ma gastro-entérologue ou à l’oisiveté ?
Je repense au vœu pieux inscrit par ma mère sur ma fiche d’orientation en classe de troisième : à la question de savoir quelle profession je souhaitais exercer une fois adulte elle avait noté « médecin »…Sans doute le fait que je ne sois pas devenu médecin a-t-il pesé sur mon inscription tardive, comme pour respecter une promesse non tenue, en D.E.U.G. de psychologie. Les injonctions parentales ont une influence qu’on ne soupçonne pas ! Non sans sourire me revient à l’esprit la proposition du conseiller d’orientation, la même année, au terme d’un entretien obligatoire, que je poursuive des études courtes en vue de devenir garde-forestier ! J’avais répondu à l’une de ses questions que j’aimais la nature et les animaux et que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau…Il est certain qu’écrire des vers n’est pas d’une grande aide pour envisager son futur métier. Mais de là à me voir crapahutant à travers les arbres et les fourrés, il devait tout de même avoir une féconde imagination…Quoiqu’il en fût, le conseil de classe de fin d’année me proposa la classe de seconde comme orientation à court terme et je m’empressai de l’accepter.
Vouloir à tout prix trouver le bénéfice procuré par ma recto-colite hémorragique, n’est-ce pas tenter de la rendre moins hasardeuse, moins aléatoire, plus juste ? Comme si, d’une certaine façon, elle ne m’était pas imposée par un destin cruel mais se révélait être le fruit d’un processus qui, bien qu’à demi-conscient, me laisse ma part de responsabilité dans l’étiologie de ma maladie. Sans discours scientifique pour en expliquer la cause – ce qui est le cas de la plupart des affections auto-immunes – une forme de mythologie personnelle se charge d’en justifier l’existence.
La vraie question reste celle de ma raison d’être, de mon bonheur car si l’on me posait la question à brûle-pourpoint, je répondrais, de même, par la négative et le temps de la réflexion ne ferait que confirmer ma spontanéité. Non je ne me sens pas heureux : loin de moi l’idée d’apitoyer quiconque, j’essaie d’évaluer clairement ma situation existentielle. Sans recourir à des critères subtils, la simple définition que donne l’O.M.S. du concept de santé rend compte, en creux, de façon éloquente de mon mal-être : « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Non seulement je souffre d’une pathologie qui, sous un certain angle représente une infirmité, mais encore j’avoue ignorer totalement ce que doit éprouver l’individu jouissant d’ « un état de complet bien-être physique, mental et social »…L’organisation mondiale de la santé a une appréhension très exigeante du terme « santé » ou plutôt de l’état auquel il renvoie. On aura beau me rétorquer que j’ai un travail épanouissant, que je ne suis jamais demeuré affectivement seul bien longtemps, que j’ai une mère et une sœur aimantes, une famille, au sens plus élargi, qui se soucie sans doute un peu de mon devenir, que je mange à ma faim – et même au-delà – que j’ai un toit, de quoi me vêtir et poursuivre ainsi indéfiniment la liste des conditions qui contribuent au bonheur, je n’ai qu’à citer quelques noms célèbres pour que l’on comprenne que même la gloire et l’argent ajoutés aux conditions qui précèdent ne suffisent pas à faire en sorte que l’on se sente heureux de vivre. D’ailleurs l’inutilité de la psychanalyse à cet égard est tellement flagrante que j’ai décidé de suspendre provisoirement mes séances de psychothérapie. Analyser mes faits, mes gestes, mes paroles, mes pensées et en saisir toute la portée, comprendre que derrière telle angoisse se dissimule un désir refoulé, que si j’ai proféré tels mots c’est que la situation me renvoyait à une scène vécue de mon enfance qui s’était inscrite en moi de façon traumatisante, que ma faim inassouvie à pour cause un manque pathologique de tendresse et d’affection lié à une expérience génératrice d’un trouble profond lors de mon allaitement ne m’aident aucunement à supprimer l’angoisse, substitut du désir refoulé, à prononcer d’autres mots si je suis de nouveau confronté à une situation qui évoque un souvenir blessant de mon enfance ou à gouverner cette faim insatiable qui, malgré la reprise des vomissements après chaque crise de boulimie, augmente chaque jour le poids affiché par ma balance. Quel intérêt que de déceler au-delà des propos de mon ami la peur qui les lui dicte inconsciemment ? Qu’ai-je gagné à savoir que mes peurs n’ont pas pour objet les éléments de la situation présente mais d’autres, rappelés par analogie, et dépourvus de tout autre lien avec le présent que cette partielle ressemblance qui active ma peur sans que pour autant, si je suis capable de l’analyser, je sois à même de la contrôler ? La psychanalyse me permet d’entendre l’écho derrière les mots de toutes les souffrances refoulées. Elle fait de moi le parfait limier expert dans l’art de remonter des pistes invisibles aux yeux d’autrui et qui me mènent trop tard à un espace-temps isolé de la chronologie par sa densité émotionnelle ; un espace et un temps que plus rien ne peut modifier mais dont l’éclairage jette son faisceau de lumière glacée sur le feu de l’actualité. En attendant, je reste le prisonnier de ma faim, vouant à mon analyste une haine à la mesure de la démence de la pulsion qui m’oblige à manger. Je nourris à son égard une rancœur égale à l’amertume démesurée qui me fait arpenter les rayons de l’hypermarché en quête d’aliments jamais capables de remplir le vide où s’est terrée ma faim. Je la hais comme on aime un enfant mort-né, désespérément, unilatéralement. Depuis quinze ans qu’a débuté mon analyse, j’ai lu FREUD, DOLTO, LACAN, YUNG, sans qu’une seule de ces lectures ne me donne la force de me pardonner d’être né. Tout au long de mon anamnèse, j’ai appris par cœur mon mythe personnel. Je saurais réciter du début à la fin, toutes les phrases du roman de mes origines. Mais aucune ne contient les mots susceptibles de remplacer l’effet anxiolytique d’un bâtonnet de Lexomil. Aucune anecdote de mon histoire ne substitue sa féérie à l’oppressante mélancolie de mes nuits. Dans le labyrinthe reconstitué de ma diégèse, les souvenirs convertis en formules plus ou moins heureuses n’amortissent pas les coups du sort. Mon corps se véhicule sans un airbag : le moindre choc projette mon crâne contre la vitre du réel. Le Prozac, pseudo pilule du bonheur au temps de son apparition sur le marché, inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine, autrement dit censé réguler les comportements alimentaires, sexuels et jouer un rôle dans la douleur, l’anxiété et le contrôle moteur, n’a sur moi aucun effet depuis l’augmentation de la dose journalière de cortisone et  ce malgré sa diminution progressive - néanmoins toujours supérieure de vingt milligrammes aux dix d’avant la poussée de recto-colite qui a motivé son augmentation. C’est comme si mon corps prenait le large, s’émancipant de l’apparente mainmise de ma conscience sur ma vie. Comme dans « L’invitation au voyage » de BAUDELAIRE, mon corps aspire à « la douceur » d’un ailleurs où « Aimer à loisir, / Aimer et mourir » / «Au pays qui (lui) ressemble ». Peut-être ce non-lieu de l’écriture que THOMAS MORE a baptisé Utopia, désignant par ce néologisme grec la société idéale qu’il décrit dans l’œuvre du même nom. En tout cas, un pays aussi idyllique que l’abbaye de Thélème de RABELAIS, l’île des esclaves de MARIVAUX ou l’Eldorado de VOLTAIRE.    
par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 8 novembre 2007
 
Tout a commencé par une émotion dont l’intensité excédait la cause : la contemplation fascinée de la beauté vouant toute tentative de circonvolution à l’échec. La carnation d’un visage, la courbe d’un nez, des lèvres ou des paupières, l’harmonie de l’ensemble, la finesse et la force des mains, le reste du corps que l’on devine, qui se dévoile et se rétracte : il y a de quoi là intimer l’ordre à la faim de se taire pour protester contre le pouvoir tyrannique de la beauté qui réveille le serpent du désir lové à la base de la colonne vertébrale.
Tout continue par l’évolution sur la scène de l’Olympia de GREGORY dont l’aisance et l’évidence, le charme juvénile, le mystère de la voix me délivrent un enseignement que je suis incapable d’intégrer : il me reste extérieur comme la beauté du corps de GREGORY me demeurera toujours étrangère malgré la proximité des divers et multiples plans offerts par le D.V.D. Mystère et scandale de l’émotion suscitée comme à regret par un corps dont la vie exulte et dont la voix exalte la jouissance d’être en vie sur la Terre.
Tout se poursuit juste après le sourire de ma gastro-entérologue, rayonnante ce matin, jeune et vraiment souriante, douce et précautionneuse car la rectoscopie a lieu sans anesthésie. Elle me propose de tourner légèrement la tête pour pouvoir observer sur un écran l’intérieur de mon rectum et la pince articulée qui prélève des fragments de ma muqueuse de façon étagée. A plusieurs reprises, elle me demande si tout va bien, si je ne souffre pas. Sans doute sont-ce les anxiolytiques et les somnifères avalés généreusement hier soir mais je ne ressens rien que de très supportable. Elle me félicite et m’assure que j’ai été très courageux : je me sens redevenu enfant dans le cabinet de ma dentiste qui m’avait arraché une dent saine mais surnuméraire et m’avait félicité de mon courage en m’offrant une pièce de dix francs ! Me voilà arrêté de nouveau pour un mois le temps d’obtenir les résultats des biopsies et de décider, en conséquence, du traitement le plus approprié.
Alors je reprends la plume bien décidé à ce que vous assistiez à mon jeûne programmé, débuté mais interrompu et remis à l’ordre du jour depuis cet après-midi : ne plus rien avaler que des boissons dépuratives, drainantes et observer l’effet de cette nouvelle diète imposée à mon corps qui a tout de même enflé de dix kilos depuis que je lui ai lâché la bride…
Ainsi, peut-être en effet serez-vous les témoins de ma progressive déliquescence jusqu’à ma mort en direct. Tout cela a le pathos de la chanson de DALIDA où elle affirme vouloir « mourir sur scène, devant les projecteurs », (…) « en chantant jusqu’au bout ». Seulement, je n’ai ni la beauté, ni la talent de DALIDA et de plus je n’ai que des mots privés de mélodie à offrir en guise de requiem.
Parce que vous m’avez confié vous être plongés dans la lecture des Fleurs du mal, de BAUDELAIRE, à la suite de la lecture d’un texte où j’y faisais allusion, les premiers vers du poème « Le chat », utilisés par une publicité vantant les mérites d’un luxueux pâté pour chat, me reviennent en mémoire : « Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ; / Retiens les griffes de ta patte, / Et laisse moi plonger dans tes beaux yeux, / Mêlés de métal et d’agate. ». Je n’ai jamais été fanatique des chats : il faut dire que j’ai découvert à l’occasion d’un cadeau, qu’une amie m’avait fait pour l’anniversaire de mes dix-huit ans - un magnifique chaton siamois - que je souffrais d’allergies aux poils de ce félin. Néanmoins l’amour du poète pour cet animal auquel il a consacré plusieurs poèmes où l’animal est plus ou moins assimilé à la femme aimée, lascive, indolente, aux griffes effilées comme lui et comme lui aux yeux oblongs et brillants, mélange de flamme et d’eau, attire en moi l’esthète en quête d’une définition du beau où la mort et l’amour se mêlent. « Dos élastique, corps électrique, regard profond et froid », douleur de Baudelaire qui évoque par le truchement de ce portrait d’un chat la cruauté de l’aimée qui attise son désir malgré le danger de ce regard qui « coupe et fend comme un dard ». Même s’il est « dangereux », le parfum, l’ « air subtil » qui « nagent autour de son corps brun », envoûtent le mangeur d’opium que les effluves exotiques de l’amante mulâtresse excitent et retiennent auprès de celle qu’il baptise la « Vénus noire ». Tentative d’approche indirecte, analogique de l’aimée comme une chatte aux yeux de ciel mouillé, souple et câline, rétive et redoutable, au corps long et brun d’insulaire, souvenir du voyage à l’île Maurice, l’ « île paresseuse où la nature donne / Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; / Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, / Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne. » comme la décrit le poème intitulé « Parfum exotique » qui évoque le processus de la réminiscence à la faveur de l’odeur exhalée par le « sein chaleureux » de l’aimée.
Que d’entrelacs pour essayer de dire cela qui échappera toujours aux mots choisis pour le nommer. La beauté se dérobe à la poésie même : ni les mètres, ni les rimes ne parviennent à exprimer l’ « amour / éternel et muet » qu’elle inspire au poète. Pourtant, il récidive et récidive encore car il sent bien que dans l’émoi né de l’œil d’une « passante », d’ « Une femme (…) / Agile et noble, avec sa jambe de statue », qui passe, « d’une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; » ; il sent bien que « Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, / La douceur qui fascine et le plaisir qui tue » sont les forces occultes avec lesquelles il lui faut rivaliser pour saisir en « Un éclair »(…) la « Fugitive beauté ».
Beauté d’un tout autre ordre, anatomique, viscérale, vivante et sanglante que celle de la muqueuse de mon rectum dont la camera miniaturisée montrait les sinuosités, les chairs pâles puis rougies par le sang de la blessure causée par le prélèvement de cellules pour les biopsies. Sensation étrange que d’être là présent dans son corps et d’en voir l’intérieur offert à l’œil de la caméra mobile et restituant sur l’écran le film de son trajet dans le plus intime de moi auquel sans elle je n’aurais pas ainsi accès…Rappel d’un autre texte de BAUDELAIRE où les chairs, en l’occurrence putrescentes, de la « Charogne » exhibée rivalisent avec le teint frais de la fugace « reine des grâces » qui accompagne le poète un « beau matin d’été si doux », de cette « beauté » dont « la vermine » aura tôt fait de s’emparer sous « l’herbe et les floraisons grasses ». Mais il n’existe aucune putrescence capable d’affronter victorieuse le souvenir de « la forme » et de « l’essence divine » que le poème a immortalisé.
GREGORY chantera toujours qu’il est « en vie », glorieux, jeune et séduisant. BAUDELAIRE comme RONSARD avant lui promettra pour l’éternité à sa maîtresse qu’il l’a parée pour traverser les siècles et moi je resterai ébloui par le soleil de l’art qui nous fait miroiter comme le GONCOURT à LEROY ou le RENAUDOT à PENNAC que quelques mots précisément élus pour essayer d’exprimer l’ineffable équivalent au nectar et à l’ambroisie qui confèrent aux Dieux de l’Olympe leur immortalité.
En fait, je ne peux pas jeûner. J’avais oublié un détail que mon estomac s’est chargé de me rappeler âprement : la dizaine de médicaments que je suis contraint de prendre trois fois par jour, à jeun a, si la nourriture ne fait pas office de tampon qui les absorbe, le même effet que si je buvais un jus de citron l’estomac vide ! La cortisone quotidienne et les antalgiques associés aux Triptans que j’avale régulièrement pour calmer la migraine me déclenchent acidités gastriques et reflux gastro-œsophagiens. Impossible dans ce cas de ne pas m’alimenter si je persiste à avaler trois fois par jour ce que ma psychanalyste appelle ma chimiothérapie. M’abstenir de le faire équivaudrait à un lent mais sûr suicide, particulièrement douloureux de surcroît ! La vie et ce qu’elle a de plus trivial se heurte aux fantômes de nos livres d’adolescence quand les protagonistes se mouraient d’amour ou bien d’un nénuphar croissant dans leur poitrine et dont le seul remède était d’inhaler le parfum d’une multitude de fleurs…Jolie métaphore pour évoquer la pieuvre du cancer progressant malgré l’amour, l’argent et la beauté de la nature. Triste mais poétique fin que celle de Chloé et de colin les deux héros de L’Ecume des jours de BORIS VIAN. Quand en réalité votre maladie vous impose des heures d’attente à l’hôpital vêtu d’une robe de papier crépon portée à même la peau, étendu sur un lit à roulettes et barreaux latéraux puis, après le toucher rectal effectué au bloc opératoire par la gastro-entérologue, l’introduction d’une caméra fût-elle miniaturisée dans le rectum et des ponctions étagées en vue d’analyser de quelles cellules votre muqueuse est composée.
Depuis deux heures que je suis levé, j’entends ma mère gémir des douleurs provoquées par l’arthrose au réveil qu’elle ne peut faire taire d’un Cartrex à cause de la tachycardie qu’il lui occasionne et qu’elle redoute de voir déclencher une crise d’angine de poitrine. Puis elle se plaint de la difficulté de se chausser engendrée par un ongle incarné pourtant soigné, essaie plusieurs paires de chaussures en râlant et finit par arracher le pansement dont j’avais, à sa demande, enveloppé l’orteil malade de son pied gauche et sort ainsi sans protection.
Je me dis que « la vraie vie », « la vie immédiate » c’est cela et non tout ce dont on nous rebat les oreilles dans les livres. « Nathanaël, jette mon livre ; », s’écrie ANDRE GIDE dans Les nourritures terrestres ».(…) « Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ;». Non, nul autre ne détient le secret de nos vies dès lors qu’on a pris la peine de s’en assurer en s’imprégnant de tous les livres écrits.
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Lundi 5 novembre 2007
Ne plus s'alimenter pour devenir léger comme la feuille de l'arbre emportée par le vent au gré de ses rafales...Jeûner pour délivrer l'âme du cachot du corps. Sentir le poids comme un fardeau dont l'abstinence nous libère. Attendre dans le froid du corps sevré de nourriture qu'un signe nous interpelle et que la mort advienne. Mais en attendant jêuner pour être dans l'ivresse de l'extrême légèreté, dans la prudente expectative de la dernière fatigue et des mouvements ultimes. Les yeux clos se souvenir du baiser sur le front le soir avant que le sommeil ne nous efface du monde de tous ceux là qui vivent encore intensément quand notre souffle apaisé, régulier, imperceptible nous entraîne dans un état de conscience modifié. Jeûner pour oublier qu'il est vitale de se nourrir et refuser de voir le soleil de l'aube qui point tandis que l'on pénètre dans la nuit. JEÛNER POUR MOURIR EN DIRECT.
par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 2 novembre 2007
Je pourrais faire miens les vers liminaires du poème  Brise marine  de MALLARME : « La chair est triste, hélas! Et j’ai lu tous les livres. » En ce jeudi 1ER novembre, jour de la Toussaint, mon ciel est « bas et lourd » et le vol des oiseaux se heurte violemment à des murs de prison. Cela fait plus d’une semaine que je ne me suis pas pesé. Depuis que je me suis interdit de vomir après mes crises de boulimie – la morsure douloureuse de la phalange de mon index m’aidant à ne pas céder – mon poids n’a cessé d’augmenter. Je suis victime de ce qui dans la liste des effets secondaires de la cortisone est désigné sous les termes de « syndrome de Cushing », autrement dit « obésité de la face et du tronc ». J’attends que la diminution de la dose journalière de Solupred calme mon appétit. Je n’ai pas pratiqué de yoga depuis bientôt trois semaines : je me sens gonflé, ankylosé, privé de toute énergie comme si mon corps la maintenait au niveau de l’abdomen afin de mener à bien la fastidieuse et épuisante tâche de digérer la nourriture trop souvent ingérée et en trop grande quantité. Je n’évoquerai même pas les qualités nutritionnelles des aliments ingérés ni leur digestibilité…Je me sens moche, gros et vieux. Pour parachever ce tableau misérable, le temps est maussade aujourd’hui, gris, un temps de Toussaint propice à la célébration des défunts à grand renfort de Chrysantèmes, bien que les ventes de la fleur symbolique déclinent lentement mais régulièrement depuis quelques années, au bénéfice de nouvelles variétés plus modernes – comme si la mort était une mode…La fête américaine d’Halloween n’a pas trouvé un terrain favorable à son adoption en France. Les grandes surfaces s’obstinent à vouloir écouler leurs déguisements, leurs citrouilles et leurs friandises, quelques enfants vous harcèlent toute la soirée en venant sonner puis frapper, insistant impoliment, à votre porte en réclamant des bombons, des fruits ou de l’argent, mais la païenne mascarade ne trouve pas sa place parmi les traditions françaises et le 1er novembre reste - en dépit du calendrier liturgique de l’ Eglise qui fait de ce jour précis une fête au cours de laquelle sont honorés l’ensemble des saints reconnus, la fête des morts ayant été officiellement fixée le 2 novembre – le jour où l’on se rend en procession, son pot de fleurs à la main, au cimetière voisin où l’on n’a pas mis un pied depuis l’année passée, pour se recueillir pieusement sur la tombe des chers disparus. Heureusement que la pression sociale et les médias nous rappellent à l’ordre sinon nous nous hâterions d’oublier nos morts tous les jours de l’an.
La plupart des magasins sont ouverts, les fleuristes évidemment et les jardineries. C’est comme un dimanche ou un jour férié quelconque, cet après-midi tout le monde va se ruer dans les galeries marchandes et les rayons des hypermarchés ou se presser devant les aquariums, les cages et les boxes des animaleries. On ne peut rien contre l’instinct grégaire : c’est comme les chiens rendus à l’état sauvage qui suivent instinctivement leur chef s’agrégeant en une meute servile. Je me souviens d’une semaine passée dans le chalet d’une station de ski. J’avais été sidéré et prodigieusement agacé par la propension avec laquelle les vacanciers se livraient exactement aux mêmes heures, aux mêmes activités. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le comportement des baigneurs sur la plage en été. Vous les voyez s’agglutiner, étendre leurs serviettes presque les uns sur les autres alors qu’un peu plus loin un vaste espace de sable reste inexplicablement inoccupé.
Moi, ça m’interroge sur le sens de la vie. La société nous tend le miroir d’une intégration sociale modèle. Mais qu’y a-t-il au-delà des comportements semblables ? Acheter un scooter, une voiture, un appartement ; fonder une famille, acquérir une maison, faire des enfants, obtenir une promotion au sein de son entreprise, gagner plus d’argent, changer de voiture, agrandir la maison, faire construire une piscine, une véranda, renouveler le mobilier, changer la décoration, inscrire le grand dans une école de commerce privée hors de prix, vieillir, devenir grands-parents, profiter de sa retraite pour s’inscrire à des cours de langues, de gymnastique douce, participer à des randonnées, découvrir des pays étrangers, mourir. Quel est le sens de cette agitation permanente en vue d’amasser des biens matériels jamais satisfaisants, de jouir de toujours plus d’argent, de thésauriser pour dépenser et mourir ? Notre existence n’a-t-elle pour seule raison d’être que la perpétuation de l’espèce que l’on dissimule derrière l’illusion d’un épanouissement personnel passant nécessairement par une réussite professionnelle, amoureuse, familiale, sociale ? La religion conforte l’individu dans la conviction qu’il est un bon mari, un bon père, un bon citoyen. La religion a toujours été l’alliée de la force dirigeante en place. L’Eglise catholique romaine glorifie toujours les valeurs fondatrices de la politique de PETAIN : travail, famille, patrie. Les partis politiques d’extrême droite flirtent avec la devise du régime de Vichy. Quant à l’actuel président de la république française, il prône le travail comme clé de toutes les réussites en commençant par la réussite financière : plus de travail pour plus d’argent. En revanche, on ne peut pas l’accuser de glorifier le modèle d’une famille unie et forte. Son second divorce en plein mandat présidentiel, s’il le rend plus proche des nombreuses familles françaises divorcées, ne risque pas de faire de lui le chantre de la mère, épouse fidèle, fêtée par le régime de Vichy ! Il ne le sensibilise pas davantage à l’inégalité de traitement social et fiscal des couples homosexuels que la légalisation du mariage entre personnes du même sexe supprimerait. Le mariage homosexuel est reconnu en Belgique, en Espagne, aux Pays-Bas. Pourtant certains dictionnaires rétrogrades le considèrent comme une expression oxymorique, c’est-à-dire juxtaposant deux concepts contraires, ainsi que le fait BAUDELAIRE dans le titre de son célèbre recueil Les fleurs du mal, pour lequel le poète fut condamné en son temps pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et réhabilité, par un jugement de la cour de cassation, le 31 mai 1949. De même le mariage homosexuel constitue aujourd’hui une hérésie, pour le chef de l’état français et son gouvernement, en ce qu’il est impossible, selon ses opposants, d’appliquer à des personnes du même sexe ce qu’ils estiment être une spécificité hétérosexuelle, s’appuyant sur le fait qu’aucune confession religieuse ne perçoit le lien unissant deux personnes du même sexe comme sacrée quand elles jugent toutes le mariage d’un homme et d’une femme comme relevant de ce qui est religieux.
Mon ami m’a fait une réflexion qui m’a peiné : il m’a reproché de me laisser aller parce qu’il y a plus de quinze jours que je n’ai pas pratiqué ma séance quotidienne de yoga et que j’ai pris presque dix kilos. Il n’a certainement pas tort mais j’ai ressenti sa remarque comme un coup bas. C’est vrai qu’il est facile d’incriminer la cortisone pour excuser la faiblesse de ma volonté face à la faim. Il n’est pas moins vrai qu’elle est un puissant stimulant de toutes les fonctions de l’organisme, l’appétit n’échappant pas au dynamisme général qu’elle suscite. Suis-je donc si lâche que je dissimule ma faiblesse derrière l’effet d’une molécule chimique ? La honte, la tristesse et l’angoisse me submergent. Et s’il décidait de me quitter parce que je ne suis pas capable de me contrôler, de résister à la pulsion terrible de la faim ? Parce que je suis devenu obèse et détestable ? Sa réflexion déclenche en moi une rébellion contre la force d’inertie qui depuis près de trois semaines m’englue dans la léthargie de la boulimie. Bien plus efficacement que les morbides pans de graisse exhibés, sur un site Internet, par un boulimique, d’une obésité pathologique, dont j’ai photocopié la photographie dans l’espoir qu’elle joue un rôle dissuasif sur mes crises d’hyperphagie, son reproche agit sur moi comme un électrochoc. Je décide, comme il me l’a conseillé, de me « reprendre en mains » pour employer sa propre expression. Dès le repas suivant je me remets aux substituts hyperprotéinés et tant pis si j’ai des difficultés à les digérer et qu’ils me provoquent de la diarrhée. Une pomme en complément me procurera peut-être une sensation de satiété. J’espère que ma résolution ne sera pas éphémère. Je repense aux régimes que j’ai toujours scrupuleusement suivis, parfois jusqu’à l’anorexie, avant et après chacune de mes ruptures amoureuses : surtout ne pas se laisser gagner par l’indifférence à tout ce qui n’entretient pas la souffrance qui nous prouve qu’au moins on a été capable d’aimer. Refuser l’état de dépression sournois qui enlise la conscience dans une apathie grandement préjudiciable à l’équilibre physique et mental reflété par une apparence complètement négligée, un mépris total pour ce qui à trait aux soins esthétiques du corps et à son poids. Se reprendre en mains : cultiver l’estime de soi, orienter son égotisme vers le souci de son apparence et la représentation que l’on peut avoir de la façon de s’alimenter de l’homme idéal. Ignorer la maladie, la bâillonner au besoin en recourant généreusement aux anxiolytiques et aux somnifères. Me remettre au yoga à raison d’une séance journalière et décliner les invitations à déjeuner ou à dîner qui risqueraient de réduire à néant mon plan d’attaque. Voilà : je suis paré. Afin de prévenir d’éventuelles pulsions orales, agissant ainsi en désaccord avec les conseils prodigués par ma psychanalyste, je glisse sous ma langue un bâtonnet de Lexomil.
  
par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 1 novembre 2007
Dans le chapitre 13 du Livre III, MONTAIGNE nous assure que la « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste. » La sagesse du philosophe humaniste qui consiste à observer les lois de notre Mère Nature afin de se préserver des dévoiements, des excès de toutes sortes, si elle paraît séduisante et fut assez heureuse pour lui qui mourut à presque soixante ans, ce qui pour le XVIè siècle est un âge avancé, n’est pas sans poser certaines questions. En effet, si j’applique cet hédonisme à mon cas particulier, je suis obligé de constater que la nature me guidait vers la mort il y a quinze ans…Il est clair que si je m’étais contenté de vivre sainement, en respectant des règles de vie directement inspirées par la nature, je ne serais plus de ce monde depuis longtemps. Comme me l’avait clairement dit un généraliste consulté lors d’une poussée de recto-colite hémorragique, sans la cortisone, je mourrais rapidement. Je me demande d’ailleurs pourquoi je persiste à me rendre chez des homéopathes et à prendre une dose de granules différente chaque matin ? A fortiori quand ma psychanalyste, dont le mari est homéopathe et qui soignait elle-même par homéopathie du temps où elle était encore généraliste, me déclare que l’homéopathie est inefficace lorsque l’on prend de la cortisone…L’acuponcteur homéopathe, consulté avant que je ne prenne rendez-vous chez l’auriculothérapeute, m’avait pour sa part déclaré que c’était l’acuponcture qui demeurait sans effet associée à un traitement par corticoïdes mais il m’avait prescrit, sans que cela semblât lui causer un quelconque cas de conscience, force remèdes et teintures-mères. Il y a bien plus d’un mois que je suis sa prescription mais comment pourrais-je apprécier les bienfaits d’une médecine quelle qu’elle soit si seule la cortisone est à même de modifier mon état de santé selon que j’en augmente ou diminue la posologie ? Nature est un doux guide, sans doute, pour ceux qui ne sont la proie d’aucune pathologie sérieuse. Il faut nuancer également les propos du philosophe car au XVIè siècle la médecine était dans les limbes et, MOLIERE le maintenait encore un siècle plus tard dans sa comédie intitulée Le malade imaginaire, il fallait s’estimer heureux quand les traitements imposés par les praticiens de l’époque ne vous expédiaient pas dans l’autre monde avant l’heure mais se bornaient à n’être d’aucune utilité !
La leçon de vie de MONTAIGNE rend la nature bien injuste et cruelle puisqu’elle m’a programmé une mort anticipée…Heureusement que l’homme ne peut s’empêcher de jouer les Prométhée volant le secret du feu aux Dieux pour que les hommes puissent jouir de sa protection, de sa chaleur et de sa lumière en toute indépendance. D’être entrés en conflit avec la nature, quelle sanction nous est-elle imposée ? Prométhée pour avoir défié Zeus fut condamné à vivre enchaîné sur le mont Caucase et à subir chaque jour la dévoration de son foie par un aigle. Les effets secondaires des médicaments, parfois fatals à long terme, sont-ils la punition que la nature nous envoie pour avoir voulu pallier ses insuffisances, remédier à ses défaillances ? A vouloir dépasser notre condition d’homme soumis aux lois de la nature qui régissent le monde entier des vivants, nous commettons l’hybris irréparable, fruit de notre orgueil et notre démesure. Les troubles indésirables multiples résultant de la prise d’un médicament qui symbolise notre volonté de nous soustraire au verdict de la nature qui a décrété notre fin prochaine et a déjà tout mis en œuvre pour qu’il en soit ainsi, sont l’éboulement de notre tour de Babel : Dieu se venge de notre superbe. Si nous savions écouter, nous entendrions son rire énorme, ironique, songeant que notre tentative, vaine, de nous substituer à lui n’a pour effet que l’ajournement de sa sentence. Ainsi, la cortisone me maintient-elle en vie au prix d’une dizaine d’effets non souhaités dont certains tels que l’ostéoporose, le tassement vertébral, le diabète, le glaucome et surtout l’insuffisance surrénale aiguë sont graves et  susceptibles, comme l’insuffisance surrénale aiguë, d’entraîner à plus ou moins longue échéance la mort simplement différée par la cortisone pourtant prescrite pour parer à semblable extrémité. Même constat d’une vanité condamnée si je prends en considération les promesses du nouveau traitement prévu. Mon généraliste ne manifeste pas sa désapprobation sans raison quand on voit le tableau des effets indésirables allant des affections hématologiques et du système lymphatique aux atteintes hépatobiliaires, en passant par l’insuffisance cardiaque, les tumeurs malignes et les troubles lymphoprolifératifs, des infections, l’immunogénicité, et tout un éventail d’affections diverses, du système immunitaire, du système nerveux,respiratoires,etc…Mieux vaut faire l’autruche et ignorer les risques encourus. De toute façon, ai-je le choix ?
La psychanalyse ne m’a rien appris sur la mort. Elle m’a juste permis d’intégrer l’idée que ceux que l’on a aimés et qui nous ont quittés restent en nous pour l’éternité. J’ai compris cela à la mort de mon père tandis que je pleurais dans le cabinet de la psychanalyste, lui demandant de me dire où il s’en était allé. Elle m’a tout simplement répondu : « Il est en vous ». Ma douleur s’est soudain apaisée. Elle avait raison : je le sentais en moi présent plus que jamais il ne l’avait été. J’étais devenu le réceptacle de sa mémoire. Mon corps était son mausolée, plus exactement son cénotaphe, c’est-à-dire un espace sacré voué à honorer son nom mais ne contenant de lui que le souvenir que j’en avais conservé. Son corps était ailleurs et ce n’était pas mon affaire. Ce qui m’importait, c’était le devenir de celui qu’il avait été pour moi. Les souvenirs affluaient en moi, de mon père, des milliers d’images enregistrées à mon insu et qui le représentaient depuis qu’enfant j’étais parvenu à l’identifier. Il est essentiel de comprendre que nous sommes les gardiens de la mémoire de ceux que nous avons aimés. Comprendre que, sans nous, ils sont vraiment morts et que c’est à l’instant même où l’on commence à les oublier que la mort advient véritablement, parachevant son œuvre de fossoyeuse.
La mort d’ELIE KAKOU, le célèbre comique tunisien, le 10 juin 1999, à l’âge de 39 ans, m’a beaucoup touché. J’aimais ses spectacles car son humour trouvait un écho en moi. Alors lorsqu’il est mort, quelque temps après un passage dans une émission télévisée où il était apparu curieusement taciturne, sombre même, je ne restai pas indifférent. Mon frère, à l’occasion de Noël ou de l’anniversaire de ma mère, lui offrit le coffret contenant les D.V.D de tous ses spectacles car elle aussi, comme beaucoup d’entre nous, d’où son succès, appréciait la forme d’humour qu’il pratiquait. Actuellement, il rediffuse sur Paris Première l’un d’entre eux. Nous l’avons regardé ensemble, ma mère et moi, bien que nous les connaissions tous quasiment par cœur. Le voir jouer sur scène comme s’il était encore en vie, plus justement lorsqu’il était encore en vie car c’est ainsi que l’enregistrement du spectacle nous le montre : vivant, m’émeut toujours. Le paradoxe de cette vie fauchée qui exulte néanmoins sur scène génère un sentiment mélancolique, le regret nostalgique du temps où il était en vie, telle qu’il apparaît durant ce spectacle enregistré. La même émotion m’étreignait, après le décès brutal de GREGORY LEMARSHAL, en regardant le spectacle qu’il donna à l’Olympia en 2006. Il était là, debout dans la fierté et le bonheur d’exister et de pouvoir prouver, d’une certaine façon, sa vitalité par le don de cette voix rare et précieuse, si fragile et tellement juste…Cette même émotion qui me saisit quand je vois ou entends chanter FREDDIE MERCURY, en particulier dans son interprétation magistrale de la très belle chanson qu’il a écrite alors qu’il se savait contaminé par le virus du S.I.D.A. et donc en sursis : « Show must go on ». La technologie parvient à vaincre la mort. Mais elle n’y parvient que parce qu’elle est au service de l’art. Ce dernier éternise la vie dans son expression la plus sublimée, dans le sens où il en donne à voir l’essence pure, la quintessence. MALLARME a sauvegardé du naufrage dans l’oubli de la mort les artistes qu’il jugeait dignes d’accéder à une existence post-mortem. Il l’a fait grâce à la création de textes, louant leurs qualités, intitulés « Tombeaux ». Quel plus bel hommage rendu à l’art par l’art d’un écrivain dont le génie n’est plus à discuter ? Ainsi la mort s’efface-t-elle devant les « tombeaux » de GAUTIER, POE, BAUDELAIRE ou VERLAINE. Il a d’ailleurs écrit dans les « Quelques médaillons et portraits en pied » du recueil Divagations que « La divine transposition, pour l’accomplissement de quoi existe l’homme, va du fait à l’idéal ». Idéal que fixe la mort une fois pour toutes lorsque l’art transfigure la vie passée en une promesse d’éternité. Notre mémoire, sur le plan individuel, réalise ce même devoir de sauvegarde des traits de l’être que l’on a tant chéri de leur décomposition, autrement inévitable. Les souvenirs conservent au visage sa mobilité expressive. Comme le texte poétique, ils illustrent le nom du défunt en redessinant sa physionomie familière à l’aide d’images et de mots. La beauté est la caution que l’art accorde à la vie de traverser le temps bien au-delà du siècle. Je nourris le secret espoir que l’écriture saura préserver du néant la mémoire de mon père, de ma grand-mère et de tous ceux-là qui me sont chers/chair. MANET n’a-t-il pas affirmé : « La vérité est que l’art doit-être l’écriture de la vie » ? Ecrire est le geste sacré qui pérennise la vie dans son exubérance et son indigence.
par ANTONIO MANUEL
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