Je rencontrai L. un soir de déprime en discothèque. L’ami avec lequel j’avais partagé cinq années de mon existence, de
l’université à ma mutation sur un poste fixe dans un collège du nord de la France, où il m’avait suivi, venait de me quitter, juste une semaine avant le jour de l’an. Nous avions d’ailleurs prévu
de passer la soirée du réveillon ensemble, avec ma sœur et quelques amis intimes, dans un cabaret. Il s’était lui-même proposé d’organiser les festivités puisqu’il était celui qui connaissait le
mieux la capitale, où nous avions choisi de réveillonner, y ayant trouvé un emploi depuis le mois de septembre. Il m’avait téléphoné pour me dire qu’il souhaitait mettre un terme à notre
relation. Il voyait un autre homme depuis plusieurs semaines. Il pensait en être amoureux. Il n’y avait rien à ajouter. Je ne suis pas du genre à retenir l’amant désireux, comme la chèvre de
monsieur Seguin, - une nouvelle lue en dernière année d’école primaire, comme quoi certains souvenirs sont tenaces – d’aller caracoler dans la campagne verdoyante, loin du pré d’herbe
abondante où la sécurité prime sur la découverte de paysages inconnus. Comme l’ingénue libertine de DAUDET, il paya chèrement sa faim d’autres pâturages, mais ceci est une autre
histoire…
L. m’aborda quelques mois après ma rupture amoureuse, alors que je ne parvenais pas à faire le deuil de mon amour défunt, dans
une discothèque du centre de cette belle ville de l’Oise au style second empire où nous avions élu domicile G. et moi, un peu plus d’un an auparavant. Sans lui, je me sentais déserté, inutile et
désespéré. Je n’avais jamais connu la solitude et l’ivresse des fins de semaine m’aidait à peupler ma vacuité.
J’étais donc ivre, mon moral était au plus bas, quand il prit place à côté de moi. Je ne me souviens plus de ce qu’il put bien
me débiter comme banalités et peu m’importe. Le lendemain matin, au réveil je le trouvai dans mon lit et je le laissai s’immiscer dans ma vie. Très rapidement, il m’envahit. Je ne l’aimai pas.
Mon histoire avec G. pour moi n’était pas terminée, je pensais bien trop souvent à lui pour avoir du temps à consacrer à L. qui ne me plaisait physiquement pas et que j’avais la lâcheté de
ne pas congédier comme il l’eût fallu. Mais on ne récrit pas l’histoire…
C’est ainsi qu’un jour il décida de venir habiter chez moi et que je ne l’en empêchai même pas. De toutes façons, il passait
déjà toutes ses nuits en ma compagnie, partant le matin à l’aube pour se rendre sur son lieu de travail en plein cœur de Paris et rentrant fourbu en fin de journée. Je ne vis, en fait, pas la
différence si ce n’est qu’il déménagea la moitié des affaires qu’il conservait dans sa voiture et l’autre moitié qu’il gardait dans un appartement, officiellement partagé avec un ex
amant, mais où il ne mettait quasiment plus les pieds depuis qu’il m’avait rencontré. Ainsi pénétra-t-il dans ma vie, en catimini, sournoisement et je dois dire que cette façon de s’imposer et de
se rendre indispensable fut efficace puisque je le subis durant sept ans !
De l’appartement que nous avions choisi G. et moi, il eut rapidement assez, se heurtant sans cesse aux objets que G. m’avait
abandonnés et que j’avais conservés superstitieusement. Son grand corps maigre et dégingandé d’adolescent attardé, bien qu’il fût âgé de vingt-cinq ans, réclamait un plus grand espace que je
reçus pour mission de trouver sous la forme d’une maison de ville avec étage, cave, garage, salon, salle à manger, cuisine, deux chambres, salle de bain, plus un jardinet. Après trois ans
d’aménagements, de réfections et l’achat de nombreux meubles à mes frais, de la maison il se lassa aussi. Il voulait que nous fussions propriétaires d’une demeure plus vaste, destinée à abriter
un amour finalement partagé mais houleux, au parcours déjà accidenté et qu’un événement survenu quelques mois après notre rencontre aurait dû enterrer mort-né.
Ma sœur, avec qui, depuis l’université, je partais en vacances estivales chaque année, m’avait proposé de louer, avec une amie
commune, un meublé donnant sur la méditerranée. Cela lui permettrait de surcroît de faire la connaissance de L. Nous passions donc un très agréable séjour dans les Pyrénées orientales, quand un
soir l’envie nous prit d’aller dîner à Collioure à quelques kilomètres de notre lieu de villégiature. Je m’habillai de vêtements d’été anodins qui déplurent à L. qui les trouva trop suggestifs
car ils laissaient à découvert une partie de mon buste qu’il estimait devoir être le seul à voir. Je crus qu’il voulait plaisanter mais il était très sérieux. Comme il était hors de question que
je change de tenue pour lui complaire, il refusa de nous accompagner à Collioure. Nous nous y rendîmes sans lui, un peu embarrassés à l’idée de le laisser seul toute la soirée mais c’était son
choix et nous jugions son comportement incompréhensible.
Notre sortie nous enchanta : la ville était vraiment ravissante avec son château royal illuminé, son église du XVII è au
bord de l’eau, et sa population bigarrée composée essentiellement d’estivants flânant dans les allées d’un marché nocturne de spécialités locales. Nous n’étions pas du tout préparés à ce qui se
produisit à notre retour à l’appartement.
L. était d’une humeur exécrable, vexé et furieux que nous ayons eu l’audace de partir sans lui. Une discussion s’engagea dans
laquelle je tentai à la fois de l’apaiser et de démêler le véritable motif de sa colère. Je ne savais pas encore qu’il était d’une jalousie maladive, capricieux, autoritaire et incapable de
maîtriser son agressivité. La gifle que je reçus me renseigna amplement sur sa personnalité. En quelques minutes, je découvris celui qu’il était réellement : il était parvenu, pendant plus
de six mois, à me dissimuler sa véritable nature. Ma sœur, témoin de notre altercation, s’emporta à son tour à juste titre et l’insulta copieusement. La scène prit fin quand, après avoir fait ses
valises, il s’enfuit avec ma carte bleue. J’eus le tort, dès que je m’en rendis compte, de simplement la déclarer perdue. Je venais de faire preuve de la faiblesse qui m’embourba dans une
relation passionnelle destructrice.
Quatre ans plus tard, nous devînmes acquéreur d’une maison isolée à l’extrémité d’un village, au bord d’un champs, nichée dans
un verger de quatre mille mètres carrés. J’eus quelques difficultés à trouver la banque qui accepta notre demande de crédit, à la condition que je me porte garant de son remboursement et en
hypothéquant la maison. L. avait, en effet, démissionné du poste qu’il occupait à Paris et ses revenus mensuels étaient désormais insuffisants pour qu’une banque se risquât à nous prêter la somme
nécessaire à cet achat sans prendre certaines précautions. Pendant trois ans, je dus supporter son intolérance, sa tyrannie, ses accès de violence. Il chercha à me détacher de ma famille en
pestant et marmonnant chaque fois que ma mère ou ma sœur m’appelait. Il était odieux au téléphone lorsque je profitais d’une semaine de congés pour retourner parmi les miens que je ne voyais
pas sinon de toute l’année scolaire. A mon retour, il oubliait une fois sur deux de venir me récupérer à Paris, me contraignant à prendre le métro et une correspondance qui ne pouvait me conduire
qu’à dix kilomètres de chez nous. Pendant plusieurs jours, ensuite, il ne m’adressait la parole qu’ironiquement, jaloux du caractère indéfectible du lien d’amour que ma famille et moi
entretenions malgré sa désapprobation alors que nous recevions sa famille très régulièrement. Il n’était venu chez mes parents qu’une seule fois. Il était allé jusqu’à passer une nuit entière
dans sa voiture pour une raison que lui seul pourrait révéler. Ma sœur qui lui tenait toujours rigueur de la gifle qu’il m’avait donnée sous ses yeux, le détesta, bientôt suivie par ma mère. Mon
père ignorait tout de mon homosexualité ou bien il agissait comme tel. Il ne renouvela heureusement jamais son séjour dans ma famille.
Un jour, j’en eu assez de la vie que je menais par sa faute et du fait de ma faiblesse, de la peur de ses menaces de révéler
mon homosexualité à mon chef d’établissement, de déchirer les copies de mes élèves si j’étais en désaccord avec lui, de la violence avec laquelle il avait une fois fait exploser, d’un coup de
poing, la vitre de ma voiture, alors même que je me trouvais au volant, me couvrant d’éclats de verre. Je quittai la maison et allai me réfugier chez un collègue de travail devenu un ami avec le
temps. Parce qu’il était homosexuel et qu’il le savait, L. se douta du lieu où je me cachais : il fit un esclandre devant la maison de mon ami, m’obligeant à en sortir et me gifla pour la
seconde fois avec une force inouïe, si bien que j’eus la lèvre fendue, le nez ensanglanté et un œil au beurre noir. Je portai plainte. Le résultat, plusieurs semaines plus tard, fut la réception
d’une proposition de tentative de conciliation !
Je regagnai donc la maison après deux mois d’absence et tout recommença.