Vendredi 15 février 2008

J. revint assez tard dans la nuit. Je ne dormais pas : les événements de la soirée, le harcèlement, la persécution et les menaces de L. m’avaient profondément bouleversé. Et puis, je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours, me contentant de thé brûlant pour réchauffer mon corps las, en hypothermie.
Je lui racontai de nouveau ce qui avait eu lieu quelques heures auparavant : il parut très embarrassé et effrayé. Quand je voulus lui faire entendre le message qu’L. avait laissé sur le répondeur, j’étais d’une telle nervosité que j’appuyai malencontreusement sur la touche d’effacement. Je n’avais désormais plus aucune preuve, recevable par la police, pour étayer la plainte que je comptais déposer le lendemain. Tout recours à la justice légale contre L., malgré le tourment acharné qu’il continuait de me faire subir, devenait impossible. J’étais fatigué. J. semblait de plus en plus contrarié. Je comprends aujourd’hui que je l’avais fait pénétrer, en lui demandant asile, dans un univers où il n’aurait dû tenir aucune place et qu’être mêlé soudainement à la folie et à la brutalité de L., avec qui il n’avait absolument rien à voir, remettait en question l’accueil sympathique qu’il m’avait réservé jusqu’à présent. Je ne pouvais attendre de lui l’attitude d’un ami de longue date. J’en ai bien conscience aujourd’hui.
J. se coucha dans l’état décrit, pensif et ennuyé. Il était inutile que j’imagine, quant à moi, me mettre au lit : je savais pertinemment que je ne fermerais pas l’œil de la nuit. Je pris quelques manuels scolaires dans le cartable de J. et entrepris de me rendre utile en rédigeant une correction détaillée, destinée à ses élèves, de quelques exercices, afin de le remercier comme je pouvais et lui épargner quelques heures de travail : je lui devais bien ça…
Le lendemain matin, au réveil, il me trouva assis à la table de la cuisine, en pleine rédaction du corrigé d’un nouvel exercice. J’avais consacré toute la nuit à cela. Il ne fit aucun commentaire. Son visage s’était refermé. Avant de partir pour le collège, il me dit simplement qu’il ne souhaitait pas me voir chez lui à son retour. Autrement dit, il me jetait dehors.
Je me hâtai de faire ma toilette, déjeunai d’un thé et refermai la porte derrière moi. Je devais glisser la clef de la serrure dans la boîte à lettres. J’oubliai. Quand je fus sur le parking, les menaces proférées la veille au téléphone par L. me revinrent violemment en mémoire :   ma voiture, neuve, était dans un état méconnaissable ! Il s’était acharné sur la carrosserie à coup de poings et de pieds : elle était cabossée et de grandes éraflures laissaient apparaître le métal à nu. Les quatre pneus avaient été effectivement transpercés par une longue lame et les deux rétroviseurs latéraux pendaient, arrachés, leur miroir en morceaux, de chaque côté de la voiture, suspendus par un ressort…L’essuie-glace arrière avait disparu.
Je dus contacter un garagiste qui passerait remorquer la voiture dans la journée. Je ne pouvais plus partir : les réparations mettraient un certain temps, encore indéfini. Heureusement, j’avais toujours la clé de l’appartement de J. sur moi. Je retournai, penaud, dans le lieu duquel on m’avait proscrit. Je n’en pouvais plus. Comme l’avait écrit CELINE, « c’était beaucoup trop pour un seul homme », malade de surcroît, nourri depuis plusieurs jours d’’anti-dépresseurs, d’anxyolitiques et de thé. J’avais oublié chez moi mes anti-inflammatoires intestinaux que je ne prenais donc plus.
Je fus pris de douleurs abdominales : il fallait s’y attendre et fus contraint de me rendre aux toilettes au moins une fois par heure. J’avais essayé en vain de joindre J. Je n’avais pu obtenir que son répondeur. J’appelai mon amie et collègue de mathématiques C. et lui racontai mes déboires. Elle m’invita chez elle dès que les réparations de ma voiture seraient achevées.
Je ne savais pas quoi faire pour passer le temps. J’étais épuisé, abattu, déprimé. Je pris un anxyolitique et écrivit jusqu’à en ressentir le bienfait. Je ne sais quelle pulsion m’incita à en prendre un second, puis un troisième. J’éprouvais un sentiment d’abandon, de rejet, d’impuissance, accru par la fatigue et le jeûne prolongé. Je pris tout le contenu de la boîte sans songer aux conséquences. Je dus bientôt aller m’étendre sur le lit dans la pièce voisine : je ne tenais plus debout. Je sombrai dans un sommeil sans rêves.
Je sentis, tout à coup, que l’on me secouait. Quelqu’un appelait mon nom. Je parvins à ouvrir les yeux et découvris, hagard, le visage d’une collègue de français du collège, l’amie intime de J. Je ne l’avais jamais appréciée, la jugeant froide, distante, méprisante et intéressée. J. se tenait sur le seuil de la chambre. Entre eux deux, un homme inconnu, probablement le petit ami de la collègue qui n’arrêtait pas de me secouer, en vociférant. Il me fallut un long moment avant de saisir la situation, de me rappeler la prise des anxyolitiques. Je me redressai péniblement. Je remarquai du sang sur le coussin où reposait mon bras droit dont le poignet était serré dans un mouchoir ensanglanté. J’essayai à plusieurs reprises de me lever. Je voulais quitter les lieux, m’enfuir puisque ma présence n’était pas désirée : J. me l’avait clairement fait comprendre au petit matin. C m’attendait, elle, au moins, m’accueillerait à bras ouverts. Je chancelai jusqu’à la cuisine, vindicatif et abruti par les médicaments.
Une brigade du S.A.M.U apparut dans l’appartement. Deux hommes et une femme me parlèrent avec douceur, lentement, de manière didactique, comme s’ils s’adressaient à un enfant. Je refusai de les suivre. Je bafouillai que j’étais libre de me suicider si j’en avais envie. Je disais n’importe quoi et accusai J. de tous les maux. Il m’avait lâchement abandonné quand j’étais dans l’adversité. Je tentai de le leur expliquer et les suivit finalement sans résistance, reconnaissant qu’ils me soutiennent, chacun par un bras, en descendant l’escalier car je sentais mes jambes se dérober sous mon poids.
Dans l’ambulance, je perdis connaissance. Il paraît que ma sœur, prévenue par je ne sais qui, m’appela à mon arrivée à l’hôpital de N. J’inventai une fiction où j’étais la victime d’un complot universel. Quand je me réveillai dans la chambre impersonnelle de l’hôpital, une infirmière me força à avaler un litre d’une boisson infecte. Le lavage d’estomac avait été inutile, tous les comprimés s’étant répandus dans mon sang. Ce breuvage avait pour but d’absorber les toxines contaminant tout mon organisme par le réseau sanguin.
Très rapidement, je manifestai ma volonté de quitter l’hôpital. Je pensais que ma voiture devait être réparée et que j’allais pouvoir me réfugier chez mon amie C. Je l’appelai. Je tombai sur son fils de dix-huit ans qui suivait des cours pour devenir professeur de sport. Nous convînmes qu’il passerait me chercher dans l’après-midi, à l’hôpital, afin de m’amener chez le garagiste pour y récupérer ma voiture. Je dus signer une décharge de responsabilité afin que l’on m’autorisât à quitter l’hôpital.

J’attendis sa venue sur un banc, au soleil, devant le grand bâtiment. L’air était tiède et les rayons du soleil réchauffaient mon corps meurtri. A la cafétéria je m’étais acheté une bouteille d’eau. J’étais déshydraté et je bus abondamment. Je ne savais pas si je reconnaîtrais le fils de mon amie, qu’en raison de ses études à l’université, je n’avais pas revu depuis un an.

par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (5)    recommander
Jeudi 14 février 2008
 JE SUIS DESOLE DE N'AVOIR PAS PU ACHEVER A CETTE HEURE DE LA JOURNEE MES 4 PAGES QUOTIDIENNES. EN EFFET, LES REDIGER ME DEMANDE UN VERITABLE TRAVAIL - QUE J'ACCOMPLIS AVEC UN TRES VIF PLAISIR - DE 4 HEURES ENVIRON...MA SANTE NE ME PERMETS PAS CE TRAVAIL AUJOURD'HUI. J'ESSAYERAIS APRES MON RENDEZ-VOUS EN FIN D'APRES MIDI CHEZ LE MEDECIN DE REDIGER UNE OU DEUX PAGES.
JE VOUS REMERCIE DE VOTRE FIDELITE ET DE VOTRE COMPREHENSION.
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Jeudi 14 février 2008

Cela fait maintenant plusieurs mois que je m’alimente de façon anarchique, ne sachant plus si j’ai faim ou bien envie de manger, mangeant et régurgitant peu après la nourriture ingérée parce qu’ elle le fut en excès, poursuivant pendant plusieurs jours une diète hypocalorique affamante et succombant un soir à un accès de boulimie, durant lequel je vais m’autoriser à manger tous les aliments bannis les jours précédents,  après quoi il me faudra vomir jusqu’à la sensation d’avoir vidé mon estomac. Alors je remplirai un très grand verre ou un bol de Contrex ou d’Hépar, j’ajouterai à l’eau diurétique ou laxative deux doses de Turbo Draine Men, une boisson que sa publicité destine aux hommes car formulée en vue de sculpter les muscles abdominaux par l’activation du « drainage global de l’organisme », la tonification du corps et sa purification ; une dose de Détox, un concentré composé de dix plantes qui sont sensées « aider l’organisme à évacuer les toxines et les déchets accumulés » en stimulant « l’élimination via les reins, la peau, les intestins et le foie » ; une autre dose d’un « complex–dit-phyto-remodelant »,encore dénommé :« destockeur :brûle-graisses intensif » ; et enfin, un sachet d’un « thé minceur » à base « d’extraits de thé noir, thé vert, maté et guarana ». Dans cette préparation je laisserai se dissoudre un comprimé de « Supradyn Intensia » contenant onze vitamines, huit oligo éléments et quatre minéraux essentiels et un autre de « Juvamine Fizz » contenant, pour sa part, de la vitamine c et du calcium.
J’ai toujours une bouteille de deux litres à portée de main, de cette mixture, sans sucre, mais très fortement édulcorée à l’aspartame. J’en bois approximativement deux à trois bouteilles par jour. Si j’ai trop froid - du fait de mon alimentation à base de substituts hyperprotéinés sous forme de poudre que je prends mélangée à 250 millilitres de soja à boire, à raison de deux à trois par jour avec une pomme ou une orange, parfois quelques légumes cuits sans sel ni corps gras - j’ai également à disposition un thermos d’un litre de thé vert chaud auquel a été adjoint un sachet de tisane RICHTER, contribuant « à l’évacuation des déchets organiques du corps » et facilitant « une activité homogène et équilibrée de l’organisme », le tout aromatisé d’un jus de citron frais.
Je décris tout cela avec une précision scrupuleuse afin que l’on se représente ce que peut-être le quotidien d’un individu souffrant de troubles du comportement alimentaire. Je ne suis aucunement animé par une quelconque complaisance narcissique. Je témoigne, je rends compte par l’écriture de ma perception de la réalité de la vie d’un homme, régentée par la maladie. Je mets à distance mes faits et gestes journaliers dans l’acte même par lequel je m’expose aux regards. Je ne me juge pas. Je ne cherche pas la compassion, la pitié. J’essaie juste de comprendre le conflit de pulsions antonymiques qui coexistent en moi, en décrivant les actes qu’il suscite et leur répétition névrotique.
J’ai suivi la prescription de la gastro-entérologue vue à l’hôpital nord de Marseille : j’ai effectué l’osteodensitométrie recommandée. Elle avait effectivement raison. Bien que les résultats n’aient pas été encore interprétés par mon médecin, le radiologue m’a néanmoins dévoilé l’insuffisance de ma masse osseuse qui confirme le diagnostic posé par la gastro-entérologue d’une persistance de la maladie déjà diagnostiqué il y a cinq ans. Pour son traitement des comprimés de calciun enrichi en vitamine D m’avaient été prescrits. Le radiologue n’a pas voulu me dire si mon état s’était aggravé depuis la radio précédente ou s’il n’avait simplement pas évolué. Il m’a renvoyé à l’interprétation du médecin.
 Il y a cinq ans, le rhumatologue avait estimé que ma densité osseuse était celle d’une personne âgée de quatre-vingts ans et que les risques de fractures étaient donc très élevés. Je pensai que ce spécialiste de l’ostéoporose savait ce qu’il disait et j’ai, jusqu’à ce jour, suivi son traitement sans qu’aucun examen ne m’ait été préscrit ni par ma propre gastro-entérologue ni par mon généraliste dans l’intervalle des cinq ans séparant les deux radiographies.
En sortant de la consultation médicale, j’éprouvai un soulagement paradoxal. En effet, on ne peut pas vraiment dire que je suis dans une forme éblouissante mais bavarder avec le médecin qui me connaît depuis plus de quinze ans et auquel je suis resté fidèle malgré ma mutation de dix années dans le nord de la France,  crée des liens que je ne pourrais plus désormais nouer avec aucun autre médecin. La même réflexion conviendrait, d’ailleurs, à ma psychothérapeute.  
Il a pris le temps, malgré les trois patients qui m’ont précédé et m’ont permis, en attendant mon tour, de progresser de plusieurs chapitres dans la lecture du très intéressant témoignage de PATRICK DILS, de m’expliquer ce que révélaient les résultats de mon analyse de sang et ceux de mon ostéodensitométrie.  Je n’entrerai pas inutilement dans le compte rendu technique et fastidieux de la définition du « T-score », du « Z- score » ni  dans celle des sigles hermétiques, pour nous pauvres profanes, « DXA » qui complète la dénomination de l’examen ou « CMO » qui apparaît dans les tableaux chiffrés des « résultats dérivés » de la radiographie du rachis et des fémurs. Je reprendrai simplement la conclusion en termes compréhensibles du médecin : il s’agit bien d’une ostéoporose, avec une atteinte prédominante au niveau des vertèbres.  Un traitement m’a été prescrit qui, m’a averti le thérapeute, provoquerait très certainement un courrier du comité médical de la Sécurité Sociale car il est, d’ordinaire, recommandée aux femmes ménopausées dont on connaît la fragilité osseuse. La Numération de la formule sanguine, NFS, révéla une anémie ferriprive du fait de la taille trop réduite des globules rouges, signe d’une réserve en fer de l’organisme insuffisante : du Tardyféron B9 pallierait cette insuffisance. Ainsi, la terminologie scientifique médicale se vit-elle traduite dans une langue que j’étais à même de comprendre : savoir la cause de ma fatigue, de ma pâleur et de mes sudations nocturnes glaciales, par exemple, mit fin aux pensées alarmistes sournoises. Il ne me reste plus qu’à appeler ma gastro-entérologue afin de lui soumettre les résultats des deux examens et de commencer le traitement par immunosuppresseurs.
Je n’ai toujours pas reçu la notification de la décision du comité médical départemental au sujet de ma prise en charge par l’Education Nationale, ni de réponse au message envoyé à mon syndicat pour savoir, au cas où le congé de longue durée me serait refusé, si mes troubles du comportement alimentaire justifient son obtention.
 La confiance de mon généraliste, perceptible dans le ton catégorique du certificat médical qu’il rédigea pour appuyer ma demande, et la conviction affirmée de ma gastro-entérologue que la décision ne pouvait aller que dans ce sens, me laissent sceptiques car en contradiction avec ce que m’a dit le spécialiste qui a défendu mon cas devant la commission. Le délai est de deux mois pour faire appel en cas de refus.
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Mercredi 13 février 2008

Je passai ainsi la journée à écrire, buvant de longues gorgées de thé pour me réchauffer. J’avais froid, je n’avais rien avalé depuis quelques jours et je me disais qu’il était inutile de nourrir ce sentiment de désespérance mêlée d’exaltation qui m’animait. Je me demandais ce que J. pouvait bien penser de moi, ce qu’il ressentait à mon égard. Je m’accrochai à l’idée que peut-être l’amour était en train de naître entre nous et trouvais cette pensée réconfortante. J’aurais voulu néanmoins en être convaincu, l’entendre m’avouer que dès qu’il m’avait aperçu, lors de la réunion de pré-rentrée, il avait su que j’étais celui qu’il n’avait jamais cessé d’attendre. J’avais déjà quitté, d’une certaine façon, la réalité bien plus prosaïque dans laquelle je m’enlisais toujours plus depuis mon départ de cette maison qui était la mienne et dont l’approche désormais m’était interdite. Je trouvais cela injuste et révoltant. C’était lui le fautif : le despotisme, la violence, la jalousie, la haine, la folie, tout cela le concernait lui et uniquement lui. Ca ne m’avait concerné que dans la mesure où j’avais tenté de toutes mes forces d’y remédier, croyant que grâce à ma psychothérapie, au yoga, à ce long et lent travail de développement personnel que j’effectuais, j’allais être en mesure de l’en guérir, comme si mon simple positionnement dans la relation allait le contraindre à abandonner la place forte depuis laquelle il exerçait sa volonté de totale maîtrise de l’autre, en l’occurrence moi, et de domination. Il n’en fut évidemment rien et j’avais beau essayer de vouloir tout comprendre et trouver la résolution de tous nos problèmes relationnels, mes efforts restaient vains : il avait conquis le trône sur lequel il était assis depuis l’enfance et il n’en bougerait pas. Vaincu, épuisé, discrédité à mes propres yeux, moi qui avais même tenté d’obtenir un D.E.U.G. de psychologie par l’intermédiaire du Centre National D’éducation à Distance, trouvant l’énergie d’étudier encore, de consacrer aux cours par correspondance les heures excédentaires dans mon emploi du temps très chargé d’enseignant des lettres et de professeur de yoga, je finis par admettre l’inanité de ma démarche, de ma conviction insensée qu’en accédant à un degré supérieur d’entendement du psychisme des individus, en commençant par l’étude de mon propre fonctionnement mental, j’allais transformer notre quotidien misérable de rancœurs et d’incompréhension en une association harmonieuse de nos forces et de nos faiblesses. J’étais sorti de la grotte et à l’ombre projetée de mes fantasmes s’était substituée une réalité toute autre : il n’était pas en mon pouvoir de métamorphoser un reptile en mammifère…
Terrible déconvenue au terme de tant d’années d’une ferveur inébranlable. Mais révélation salutaire. Je laissai derrière moi l’angoisse, la douleur, la peur et le désespoir et investis, sans prendre le temps de la réflexion, le peu de vie qu’il me restait en la personne méconnue et même presque étrangère de J.
A son retour, il s’informa des occupations de ma journée et exprima le désir de lire ma prose. Je ne me souviens plus vraiment du contenu du texte produit ce jour là. Il me semble avoir  voulu écrire de façon métaphorique ce que j’éprouvais face au bouleversement de mon existence : je me retrouvais là, chez un collègue de travail que je ne connaissais qu’assez superficiellement, dépossédé de tous les objets qui avaient compté pour moi jusqu’alors, sans mes livres, sans aucun vêtement de rechange, sans trousse de toilette, bref à la limite du dénuement le plus complet. Je crois que mon texte célébrait un empereur présidant un opulent festin dans une salle luxueuse et je m’étais appliqué à décrire la profusion des mets et des vins, les coupes en or débordant de fruits, les fleurs et leur parfum capiteux, les musiciens, entourant le banquet, dont les notes alanguissaient les corps et berçaient l’âme. Un tableau baroque peint avec des mots somptueux, clair comme l’eau jaillissante d’une fontaine, mêlant le pourpre et l’ambre, tous les plaisirs des sens, voluptueux, ciselant mes mots comme un orfèvre, épris des échos infinis de leurs sonorités et de leur sensualité opaque. J. lut mon texte avec une attention aiguë et son regard se posa sur moi, surpris et admiratif. Je n’oublierai jamais le compliment qu’il m’adressa : c’était la première fois depuis longtemps – il me faut remonter aux louanges de mes professeurs à l’université – que je n’avais pas été ainsi reconnu, dans ce qui constituait, pour moi, l’essentiel et l’accomplissement de toute ma vie, comme un écrivain talentueux. Il employa précisément les mots « un véritable écrivain » qui me touchèrent plus que je ne saurais le dire, venant d’un professeur de lettres tout comme moi, un de mes pairs et après tant d’années d’insultes et de dépréciation…
Le lendemain matin, je lui confiai mon arrêt-maladie afin qu’il le remît à la principale du collège. Il m’avertit qu’il rentrerait tard, devant se rendre à une réunion syndicale.
 Je ne me rappelle pas ce que je fis ce jour là. Peut-être est-ce que j’allai chez le coiffeur, marchant en musardant dans les rues de la ville ? J’ai toujours aimé porter les cheveux très courts e je déteste les voir repousser. Quoiqu’il en soit,  les événements de la soirée qui clôtura la journée ne sont pas prêts de s’effacer de ma mémoire.
En effet, il devait être vingt et une ou vingt-deux heures quand j’entendis frapper à la porte. Je regardai par le judas et découvris, horrifié, L., debout sur le palier dans sa tenue bleu foncé d’agent de sécurité. Il devait être venu directement chez J. après son travail. Mais comment avait-il su où je me trouvais ? Il frappa à la porte de nouveau. J’avais éteint toutes les lumières et baissé le son de la télévision. Je retenais ma respiration en espérant qu’il allait partir, dépité de n’avoir trouvé personne dans l’appartement. Mais il avait probablement vu ma voiture sur le parking et aperçu peut-être de la lumière dans l’appartement depuis l’extérieur. Il prononça mon nom une première fois. Je demeurai silencieux. Puis il m’appela en haussant le ton. Je ne fis pas un geste et cessai presque de respirer. Il se mit alors à hurler derrière la porte qu’il savait que j’étais là, que j’avais intérêt à lui ouvrir, que j’étais un lâche. Il s’énervait et une pluie d’injures traversa la porte qui tremblait des coups portés par ses chaussures aux extrémités renforcées par une coque d’acier.
J’avais gagné le fond de la chambre, bouleversé d’avoir aperçu sa silhouette honnie se dessiner sur le palier, déformée par la lentille du judas mais nettement reconnaissable. J’avais peur. La panique s’empara de moi. J’éprouvai cette terreur qui m’étreignait quand j’entendais mon père faire craquer les marches de l’escalier en bois pour me corriger de sa ceinture à cause d’une bêtise d’enfant. Je me glissai autrefois sous le lit pour qu’il ne puisse pas m’attraper malgré l’utilisation du manche du balai pour me déloger. Je n’étais plus un enfant, je me ruai sur le téléphone et composai le numéro du poste de police. J’expliquai la situation à un homme qui m’assura que je n’avais rien à craindre tant que je n’ouvrais pas la porte, qu’ils étaient trop occupés pour se déplacer. Je raccrochai à peine quand le téléphone sonna : j’entendis le répondeur se déclencher et, après le bip sonore, sa voix rageuse qui exultait en m’annonçant qu’il venait de crever mes quatre pneus et que j’allais être surpris le lendemain matin quand je verrais ma voiture en plein jour. Je regardais le plus discrètement possible par la fenêtre en écartant légèrement le rideau. Le parking était désert. Je composai de nouveau le numéro du poste de police et le même homme me demanda si j’avais constaté les faits et avait été témoin de ce dont j’accusai L. Je répondis que je n’allais pas me risquer à sortir de l’appartement avant le jour. Il m’affirma que, sans témoin, c’était sa parole contre la mienne. Je pensai alors au répondeur qui avait enregistré ses aveux sarcastiques et haineux. Il me conseilla de passer au commissariat le lendemain avec la cassette contenant ses propos et de déposer une plainte.
Les mains tremblantes encore de l’émotion, la colère et la contrariété qu’avait suscitées en moi toute cette scène, je cherchai fébrilement le numéro de téléphone que J. m’avait laissé dans le cas où il me serait nécessaire de le joindre. Je le dérangeai en pleine réunion. Informé de ce qui s’était passé, il me demanda qu’elle avait été la réaction des voisins et me dit qu’il ne tarderait pas.    
 
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander
Mardi 12 février 2008

 

Il est minuit. Ma mère dort dans la chambre voisine de la mienne, enfin de celle que j’occupe quand je vis avec elle. Je suis, en effet, de retour chez nous. Je ne sais plus si je dois dire « chez nous » pour désigner son appartement, « chez ma mère » ou »chez moi » comme je le fais, par erreur, la plupart du temps, obligé alors de préciser pour les autres que je suis, en fait, chez ma mère.
Je me suis rendu compte, ce soir, pendant que nous regardions la télévision, qu’elle n’entendait presque plus : j’étais dans la cuisine en train de me préparer un thermos de thé – je ne supporte pas le thé que l’on boit dans les bars, trop infusé ou, quand le sachet est présenté fermé à côté de la tasse, accompagné d’une théière d’une taille ridicule à mes yeux, moi qui ai l’habitude d’en boire un litre pour un seul sachet. Ainsi, je préparais un litre de thé brûlant, lorsque je perçus un sifflement suraigu que je pris d’abord pour un acouphène, mais son intensité et sa durée m’indiquèrent qu’il provenait de la prothèse auditive que ma mère porte dans l’oreille gauche, la seule qui lui permette encore d’entendre, l’audition de la droite ayant été presque complètement anéantie par la fièvre typhoïde qu’elle contracta dans sa jeunesse passée à Sidi-Bel-Abbès, en Algérie. Après une inondation, elle avait été atteinte par la maladie et contrainte de rester couchée, elle avait déliré du fait d’une très forte fièvre qui perdura plusieurs semaines après lesquelles elle se réveilla à demi sourde. Je lui criai du seuil de la cuisine que son appareil sifflait et je compris simultanément qu’elle ne l’entendait pas.
Je rectifie donc mon énoncé en substituant « chez ma mère » à toute autre locution désignant son appartement, si j’évoque les périodes de plus en plus longues que je passe chez elle. Nous avons vécu séparément dix années. J’ai retrouvé ma mère, seule dans cet appartement désormais trop grand pour elle, quelques mois avant la notification de mon affectation dans l’académie des Bouches-du-Rhône. Elle m’avait recueilli comme l’enfant prodigue de la parabole du texte sacré.  Reconnaissant et heureux, je partageai sa vie quotidienne trois années consécutives. Vint un moment où je ressentis la nécessité d’avoir un logement pour y abriter mon intimité. Je louai donc un studio dans la ville qu’habitait ma sœur. Famille, quand tu nous tiens… Mon long séjour chez ma mère m’avait permis de renouer avec une complicité que nous n’avions, en réalité, jamais perdue. Mais je n’avais plus l’âge des ébats amoureux confinés dans l’espace d’une voiture et je voulais retrouver une relative autonomie.  
Cependant, chez elle cela reste chez moi pour mon inconscient qui me trahit par mes lapsus répétés. D’ailleurs, je ne ferais que songer à vivre à l’étranger, en Espagne par exemple, où naquirent mes grands-parents paternels aussi bien que maternels, et ne réaliserais pas ce projet, de son vivant, si c’en était un. Je ne peux m’imaginer trop loin d’elle, plus de cinquante kilomètres excéderaient la distance que m’accorde un amour trop inquiet. Lui survivre simplement m’est inconcevable. Le sacrifice consenti, pour ses enfants, de la liberté de choisir sa destinée, elle nous l’a trop souvent répété pour que je ne me représente pas comme un devoir de lui vouer la mienne. Et puis passer ma vie à écrire tandis qu’elle vaque à ses occupations ménagères le jour et veiller sur son sommeil les yeux rivés sur l’écran de mon portable afin de poursuivre la tâche pour laquelle je suis né, la nuit, ne m’effraie pas. Au contraire, je trouve cette idée rassurante, apaisante pour mon angoisse perpétuelle d’exister ou bien de n’être plus, je ne sais pas. Les deux causes me paraissent concurrentes pour justifier mon mal être. Je me sens bien, incliné sur les touches de mon clavier, cherchant le terme et la formulation les plus adéquats pour exprimer ce qui me fait durer et durer grâce à l’acte par lequel j’en rends compte. La rédaction d’ « une œuvre consubstantielle à son auteur » m’est une jouissance incomparable. Je suis malheureux à l’idée qu’un jour peut-être ma mère ne puisse plus s’activer dans l’appartement pendant que j’écris ni même se mettre seule au lit, comme ma tante, mais savoir que je demeurerais à ses côtés, parce que je n’envisage aucune autre solution, diminue mon appréhension.
La semaine dernière ma petite cousine est venue s’occuper de sa grand-mère une semaine. La rémission qu’elle a ainsi offerte à ma tante était spectaculaire. Son visage rayonnait de voir à son entière disposition la petite fille pour qui elle a toujours éprouvé une affection particulière – sans doute parce qu’elle lui témoignait, elle aussi, cette affection précieuse. Elle chantonnait, en sa présence, des mélodies d’autrefois, répondait qu’elle se portait très bien à la question concernant son état de santé, lui demandait avec insistance qu’elle restât pour toujours à ses côtés, exigeait en plaisantant, au téléphone, que son petit-fils ne vînt pas chercher son épouse à la fin de son séjour chez elle, le lui répéta en riant quand il fut là. Cette métamorphose de son comportement réchauffait le cœur et me persuada que j’avais raison d’imaginer la possibilité d’un avenir heureux, avec ma mère, quoiqu’il advînt.  
Cela fait plus de deux heures que j’écris dans le but que demain ce texte soit en ligne sur mon blog. Je le fais parce que ma sœur viendra demain matin très tôt pour passer la journée chez ma mère et que je désire être disponible et profiter de sa présence sans éprouver du remord à la pensée que je vous ai fait défaut, car je sais que JEANNETTE, pour ne citer qu’elle, attend la publication sur le net de mes quelque trois pages quotidiennes chaque matin. Je ne voudrais pas la priver, de ce qu’elle m’a confié être un plaisir pour elle et laisser germer en moi un sentiment de culpabilité tout le jour si je ne m’exécutais pas. Ce sentiment serait également la conséquence de l’engagement pris avec moi-même de me consacrer à l’écriture toute la durée de mon congé maladie sans exception sinon celle due à la manifestation éventuelle de symptômes trop invalidants pour que j’y souscrive.
Ainsi la maladie m’a fait découvrir une vocation à laquelle je n’osais croire. Rares sont les écrivains vivant de l’écriture et je ne possède aucune rente qui m’autoriserait à exister sans travailler. Comme j’ai compris que, pour moi, vivre et écrire sont interdépendants et que seule la maladie me le permet, j’ai soudainement saisi qu’il s’agissait d’une grâce accordée par le principe de ce qui est, de toute éternité, le commencement et la fin. Confiant dans l’avènement de ce qui doit être, par la seule volonté de ce principe même, j’ai envoyé le manuscrit constitué par la première partie du texte mis en ligne sur ce blog à plusieurs maisons d’édition. De leur réponse dépend notre avenir commun, à ma mère et à moi. J’écris comme si demain la maladie m’emportera si la publication des mots, nés du silence derrière la vitre duquel j’ai regardé passé ma vie, n’a pas lieu à la suite des envois effectués. Depuis le mois de décembre, je ne perçois plus que cinquante pour cent de mon salaire. Cette somme est insuffisante pour que j’honore toutes les factures, les achats, les règlements et les prélèvements divers inhérents au simple fait de vivre : chauffer mon appartement qui n’est équipé que de radiateurs électriques est depuis lors au-dessus de mes moyens, mon loyer n’incluant pas cette charge. La dignité exige que les besoins issues de notre socialisation soient comblés. La société elle-même a engendré ces besoins et leur entretien est le moteur qui fait progresser l’humanité. Privés de la satisfaction de ces besoins, les hommes sont marginalisés et l’espèce humaine appelée à disparaître. Le devoir revient aux dirigeants de notre planète, et donc à nous qui les élisons, de préserver l’humanité de chacun, sa dignité. Ecrire cela s’apparente à une profession de foi, foi en l’Homme, foi en Dieu, quel que soit le contenu de ce vocable, dans la mesure où il renvoie à l’origine de toute chose. Foi dans le pouvoir des mots que je consigne ici de vous « captiver » comme me l’a si généreusement affirmé une lectrice, après avoir découvert l’existence de mon blog par l’une de mes participations au forum d’un site dont je suis un habitué. 
 
       
 
 
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander
Lundi 11 février 2008

 

Quelques mois après avoir rencontré L., j’avais reçu, un soir, un coup de fil de ma mère m’informant de l’hospitalisation de mon père, en urgence, pour une hépatite. Je ne sais ce qui m’alarma, peut-être l’angoisse qu’elle ne pouvait contrôler dans le ton de sa voix ou sa volonté trop évidente de ne pas m’inquiéter, je ne la crus pas. Je ne crus pas que mon père avait été hospitalisé pour une hépatite. D’emblée, j’envisageai le pire et mon intuition était juste. Il décéda une semaine après mon retour précipité chez mes parents. L. n’avait émis aucune objection quand, le lendemain du premier appel de ma mère, parce qu’elle venait de m’avertir que son état de santé semblait plus grave qu’elle ne me l’avait dit la veille, je décidai de rejoindre ma famille en pleine nuit. Il décida de m’accompagner et se mit au volant. Nous roulâmes toute la nuit. Il se comporta très dignement durant cette terrible épreuve et m’apporta le soutien et le réconfort que j’étais en droit d’attendre de celui qui partageait ma vie. Il est vrai que l’épisode de la gifle n’avait pas encore eu lieu, L. ne m’ayant montré que le masque derrière lequel il me dissimulait son vrai visage.
Je m’autorise cette analepse dans la relation des sept années de ma vie avec L., parce que je ne fus jamais dupe du fait que, dès le début de notre relation, L. avait représenté à mes yeux un avatar de l’image symbolique du père. Au fil des ans, cette incarnation s’était renforcée jusqu’à ce que je finisse par confondre les deux visages, celui de mon père et celui de L.
L’angoisse et la terreur que m’inspira L. dans les moments les plus douloureux de notre relation, étaient celle qu’enfant j’avais nourri à l’égard de mon père. C’est pourquoi après avoir été maltraité, meurtri, humilié par L. au point de ne plus avoir de moi que la représentation de l’ homme sans valeur, inutile, incapable qu’il s’efforçait d’ imprimer dans mon esprit, je revins comme un chien battu apeuré et honteux me coucher à ses pieds.
J’avais changé de psychothérapeute, préférant au psychiatre qui avait succédé à mon psychanaliste à la retraite, une psychomotricienne, spécialiste en relaxation. Je souffrais dans mon corps et j’éprouvais le besoin qu’on le caressât, le soignât, que l’on guérît les plaies qui le gangrénaient. Grâce à cette thérapeute qui évoquait à mon sujet l’insuffisance d’un bercement initial, le mal être d’un enfant que l’on eût mis au monde comme on évacue un excrément, j’eus l’audace, un après-midi ensoleillé, de prendre quelques effets indispensables, mon chien, et de sortir de la maison presque en courant. Je montai dans ma voiture, le cœur battant, affolé qu’il ne revînt avant ma délivrance et franchis le grand portail en bois vert-laurier le plus vite que je pus. Je ne respirai un peu plus amplement qu’après m’être suffisamment éloigné du village qui avait été la scène d’un drame où j’avais tenu autrefois le rôle de la victime.
Je me réfugiai chez l’ami, professeur d’anglais, qui avait été le complice de ma précédente fuite. Il m’accueillit à nouveau, sachant bien que c’était chez lui que se présenterait L. dès qu’il comprendrait quelle démarche j’accomplissais pour la seconde fois. Nous décidâmes donc d’appeler un autre collègue que L. ne connaissait pas, avec qui j’avais quelques fois discuté dans un bar près du collège où nous enseignions, que nous savions en outre être un membre syndical très actif et qui, nous le pensions à juste titre, serait sensible à ma détresse. Il m’attendait sur la place de la ville voisine où il demeurait. C’était aussi la ville où se trouvait la M.J.C. où je donnais deux séances de yoga par semaine depuis cinq ans. Je ne m’y sentais pas en terre inconnue, le yoga concrétisant en outre la tentative de libération que tout adepte de cette pratique entreprend lors de son initiation et me renvoyant, par là même, au cheminement de mon existence personnelle.
J. ne me demanda aucune explication. Je le suivis jusqu’à son appartement où je lui racontai brièvement les circonstances qui m’avaient amené à lui demander son aide. Il accepta de m’héberger quelques jours. Nous travaillions dans le même établissement scolaire depuis plusieurs mois sans nous être pour autant fait de confidences sur nos vies respectives. Néanmoins, j’avais perçu chez lui des signes que j’étais enclin à interpréter comme le partage de mœurs qui nous étaient communes. Il me confirma par la suite son homosexualité. Ce soir là nous bûmes un peu et nous couchâmes assez tard alors que le lendemain n’était pas un jour férié. Il se leva de bonne heure et m’embrassa sur le front avant de partir travailler. Nous devions avoir quatre ou cinq ans d’écart. J. était un jeune homme charmant dont certaines collègues n’auraient pas refusé les avances qu’il ne leur avait bien entendu pas faites. Lors de la réunion pédagogique de la pré-rentrée, je le vis pour la première fois et reconnus intérieurement qu’il avait un physique très avantageux et un charisme indéniable.
Je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours et je me sentais très affaibli. Je me levai néanmoins et, une tasse de thé bue, je me rendis chez mon médecin traitant, au courant de mes déboires, à qui je fis le récit pitoyable de ma seconde tentative pour échapper à l’emprise d’un homme qui cherchait à me réduire à néant tant le sentiment de son infériorité, sa volonté de me dominer, sa violence et sa cruauté étaient grands. Elle constata mon amaigrissement et ma mauvaise mine. J’étais en pleine poussée de recto-colite hémorragique et dans un état d’anxiété extrême. Elle parla de risque de dépression malgré le prozac qu’elle m’avait prescrit sur le conseil de ma psychothérapeute qui m’avait assuré qu’il m’insufflerait l’énergie de quitter L. dont la présence était une source d’angoisse puissante mais duquel je ne parvenais pas à envisager la séparation sans une angoisse équivalente. Je savais qu’il m’était nuisible, que je ne pouvais plus subir son emprise néfaste mais quelque chose en moi résistait à l’idée de la séparation. Elle me replongeait dans la douleur de la perte de ma grand-mère, à l’âge de six ans, dans l’effroi consécutif permanent de perdre un jour aussi ma mère, me ramenait à des expériences traumatisantes de mon enfance qui avaient ébranlé ma confiance en la capacité d’être aimé et m’incitaient à rechercher une réassurance constante, allant jusqu’à mettre ma vie en péril.  Elle décida que je ne pouvais pas continuer à travailler dans cet état et m’arrêta pour quinze jours. Il me fallait remonter la dose de cortisone quotidienne, me nourrir correctement, me reposer et régler la situation dans laquelle je me débattais rapidement. Je passai au Monoprix faire quelques courses et retournais chez J. qui ne rentrerait pas avant la fin de l’après-midi. Je me préparai un litre de thé Yunnan Tuocha au ginseng, que je venais d’acheter, et m’installai à la table de la cuisine de son deux-pièces pour y écrire ce qui me viendrait à l’esprit car je ne pouvais pas me concentrer pour lire, ni rester passif devant un quelconque programme télévisé. En revanche, écrire m’apaiserait et m’autoriserait l’évasion dans l’intimité tiède des mots.        
 
 
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander
Vendredi 8 février 2008

Je rencontrai L. un soir de déprime en discothèque. L’ami avec lequel j’avais partagé cinq années de mon existence, de l’université à ma mutation sur un poste fixe dans un collège du nord de la France, où il m’avait suivi, venait de me quitter, juste une semaine avant le jour de l’an. Nous avions d’ailleurs prévu de passer la soirée du réveillon ensemble, avec ma sœur et quelques amis intimes, dans un cabaret. Il s’était lui-même proposé d’organiser les festivités puisqu’il était celui qui connaissait le mieux la capitale, où nous avions choisi de réveillonner, y ayant trouvé un emploi depuis le mois de septembre. Il m’avait téléphoné pour me dire qu’il souhaitait mettre un terme à notre relation. Il voyait un autre homme depuis plusieurs semaines. Il pensait en être amoureux. Il n’y avait rien à ajouter. Je ne suis pas du genre à retenir l’amant désireux, comme la chèvre de monsieur Seguin, -  une nouvelle lue en dernière année d’école primaire, comme quoi certains souvenirs sont tenaces – d’aller caracoler dans la campagne verdoyante, loin du pré d’herbe abondante où la sécurité prime sur la découverte de paysages inconnus. Comme l’ingénue libertine de DAUDET, il paya chèrement sa faim d’autres pâturages, mais ceci est une autre histoire…
L. m’aborda quelques mois après ma rupture amoureuse, alors que je ne parvenais pas à faire le deuil de mon amour défunt, dans une discothèque du centre de cette belle ville de l’Oise au style second empire où nous avions élu domicile G. et moi, un peu plus d’un an auparavant. Sans lui, je me sentais déserté, inutile et désespéré. Je n’avais jamais connu la solitude et l’ivresse des fins de semaine m’aidait à peupler ma vacuité.
J’étais donc ivre, mon moral était au plus bas, quand il prit place à côté de moi. Je ne me souviens plus de ce qu’il put bien me débiter comme banalités et peu m’importe. Le lendemain matin, au réveil je le trouvai dans mon lit et je le laissai s’immiscer dans ma vie. Très rapidement, il m’envahit. Je ne l’aimai pas. Mon histoire avec G. pour moi n’était pas terminée, je pensais bien trop souvent à lui pour avoir du temps à consacrer à L. qui ne me plaisait physiquement pas et que j’avais la lâcheté de ne pas congédier comme il l’eût fallu. Mais on ne récrit pas l’histoire…
C’est ainsi qu’un jour il décida de venir habiter chez moi et que je ne l’en empêchai même pas. De toutes façons, il passait déjà toutes ses nuits en ma compagnie, partant le matin à l’aube pour se rendre sur son lieu de travail en plein cœur de Paris et rentrant fourbu en fin de journée. Je ne vis, en fait, pas la différence si ce n’est qu’il déménagea la moitié des affaires qu’il conservait dans sa voiture et l’autre moitié qu’il gardait dans un appartement,  officiellement  partagé avec un ex amant, mais où il ne mettait quasiment plus les pieds depuis qu’il m’avait rencontré. Ainsi pénétra-t-il dans ma vie, en catimini, sournoisement et je dois dire que cette façon de s’imposer et de se rendre indispensable fut efficace puisque je le subis durant sept ans !
De l’appartement que nous avions choisi G. et moi, il eut rapidement assez, se heurtant sans cesse aux objets que G. m’avait abandonnés et que j’avais conservés superstitieusement. Son grand corps maigre et dégingandé d’adolescent attardé, bien qu’il fût âgé de vingt-cinq ans, réclamait un plus grand espace que je reçus pour mission de trouver sous la forme d’une maison de ville avec étage, cave, garage, salon, salle à manger, cuisine, deux chambres, salle de bain, plus un jardinet. Après trois ans d’aménagements, de réfections et l’achat de nombreux meubles à mes frais, de la maison il se lassa aussi. Il voulait que nous fussions propriétaires d’une demeure plus vaste, destinée à abriter un amour finalement partagé mais houleux, au parcours déjà accidenté et qu’un événement survenu quelques mois après notre rencontre aurait dû enterrer mort-né.   
Ma sœur, avec qui, depuis l’université, je partais en vacances estivales chaque année, m’avait proposé de louer, avec une amie commune, un meublé donnant sur la méditerranée. Cela lui permettrait de surcroît de faire la connaissance de L. Nous passions donc un très agréable séjour dans les Pyrénées orientales, quand un soir l’envie nous prit d’aller dîner à Collioure à quelques kilomètres de notre lieu de villégiature. Je m’habillai de vêtements d’été anodins qui déplurent à L. qui les trouva trop suggestifs car ils laissaient à découvert une partie de mon buste qu’il estimait devoir être le seul à voir. Je crus qu’il voulait plaisanter mais il était très sérieux. Comme il était hors de question que je change de tenue pour lui complaire, il refusa de nous accompagner à Collioure. Nous nous y rendîmes sans lui, un peu embarrassés à l’idée de le laisser seul toute la soirée mais c’était son choix et nous jugions son comportement incompréhensible.
Notre sortie nous enchanta : la ville était vraiment ravissante avec son château royal illuminé, son église du XVII è au bord de l’eau, et sa population bigarrée composée essentiellement d’estivants flânant dans les allées d’un marché nocturne de spécialités locales. Nous n’étions pas du tout préparés à ce qui se produisit à notre retour à l’appartement.
L. était d’une humeur exécrable, vexé et furieux que nous ayons eu l’audace de partir sans lui. Une discussion s’engagea dans laquelle je tentai à la fois de l’apaiser et de démêler le véritable motif de sa colère. Je ne savais pas encore qu’il était d’une jalousie maladive, capricieux, autoritaire et incapable de maîtriser son agressivité. La gifle que je reçus me renseigna amplement sur sa personnalité. En quelques minutes, je découvris celui qu’il était réellement : il était parvenu, pendant plus de six mois, à me dissimuler sa véritable nature. Ma sœur, témoin de notre altercation, s’emporta à son tour à juste titre et l’insulta copieusement. La scène prit fin quand, après avoir fait ses valises, il s’enfuit avec ma carte bleue. J’eus le tort, dès que je m’en rendis compte, de simplement la déclarer perdue. Je venais de faire preuve de la faiblesse qui m’embourba dans une relation passionnelle destructrice.
Quatre ans plus tard, nous devînmes acquéreur d’une maison isolée à l’extrémité d’un village, au bord d’un champs, nichée dans un verger de quatre mille mètres carrés. J’eus quelques difficultés à trouver la banque qui accepta notre demande de crédit, à la condition que je me porte garant de son remboursement et en hypothéquant la maison. L. avait, en effet, démissionné du poste qu’il occupait à Paris et ses revenus mensuels étaient désormais insuffisants pour qu’une banque se risquât à nous prêter la somme nécessaire à cet achat sans prendre certaines précautions. Pendant trois ans, je dus supporter son intolérance, sa tyrannie, ses accès de violence. Il chercha à me détacher de ma famille en pestant et marmonnant chaque fois que ma mère ou ma sœur m’appelait. Il était odieux au téléphone lorsque je profitais d’une semaine de congés pour retourner parmi les miens que je ne voyais pas sinon de toute l’année scolaire. A mon retour, il oubliait une fois sur deux de venir me récupérer à Paris, me contraignant à prendre le métro et une correspondance qui ne pouvait me conduire qu’à dix kilomètres de chez nous. Pendant plusieurs jours, ensuite, il ne m’adressait la parole qu’ironiquement, jaloux du caractère indéfectible du lien d’amour que ma famille et moi entretenions malgré sa désapprobation alors que nous recevions sa famille très régulièrement. Il n’était venu chez mes parents qu’une seule fois. Il était allé jusqu’à passer une nuit entière dans sa voiture pour une raison que lui seul pourrait révéler. Ma sœur qui lui tenait toujours rigueur de la gifle qu’il m’avait donnée sous ses yeux, le détesta, bientôt suivie par ma mère. Mon père ignorait tout de mon homosexualité ou bien il agissait comme tel. Il ne renouvela heureusement jamais son séjour dans ma famille.
Un jour, j’en eu assez de la vie que je menais par sa faute et du fait de ma faiblesse, de la peur de ses menaces de révéler mon homosexualité à mon chef d’établissement, de déchirer les copies de mes élèves si j’étais en désaccord avec lui, de la violence avec laquelle il avait une fois fait exploser, d’un coup de poing, la vitre de ma voiture, alors même que je me trouvais au volant, me couvrant d’éclats de verre. Je quittai la maison et allai me réfugier chez un collègue de travail devenu un ami avec le temps. Parce qu’il était homosexuel et qu’il le savait, L. se douta du lieu où je me cachais : il fit un esclandre devant la maison de mon ami, m’obligeant à en sortir et me gifla pour la seconde fois avec une force inouïe, si bien que j’eus la lèvre fendue, le nez ensanglanté et un œil au beurre noir. Je portai plainte. Le résultat, plusieurs semaines plus tard, fut la réception d’une proposition de tentative de conciliation !
Je regagnai donc la maison après deux mois d’absence et tout recommença.      
 
 
par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (6)    recommander
Jeudi 7 février 2008

 

Plaisir ce matin de flâner dans les allées du marché sur la grande place du centre ville avant la bousculade et la cohue. Respirer la fraîcheur de l’air matinal, apprécier sa vivacité tonifiante, tempérée à peine par un doux soleil intermittent. Caresse de son impalpable présence sur la peau et dynamisme souriant des marchands parachevant l’installation de leur stand.
Le vieux monsieur chinois à qui j’achète ma tisane bienfaisante s’était absenté pour quelques instants. Parmi les effluves de rôtisserie, longeant un comptoir de raviolis, de nems et de beignets frits, évitant la sollicitation de viennoiseries en abondance, je me surpris à fouiner dans des caisses de livres d’occasion sauvés du pilon in extremis. L’autobiographie intitulée « Le ruisseau des singes », de JEAN-CLAUDE BRIALY, retint mon attention le temps de la lecture décevante de la quatrième de couverture. Je parcourus les titres d’une dizaine de « Que sais-je ? » obsolètes et tombai par hasard sur le récit de PATRICK DILS : « Je voulais juste rentrer chez moi ». L’accroche au dos du livre joua efficacement son rôle : je l’emportai pour cinq euros. Lorsqu’il fut accusé du meurtre de deux enfants en septembre 1986, je n’avais pas été particulièrement interpellé par l’affaire qui avait ému la France entière et captivé les journalistes du fait de ses nombreux rebondissements et du jeune âge de l’adolescent, seize ans, qui avait fini par avouer être l’auteur de ce double homicide. Je ne sais quelle curiosité m’incita ce matin à connaître dans ses détails les plus intimes les circonstances de l’arrestation et les quinze années d’emprisonnement de celui qui fut finalement innocenté ? Peut-être l’intuition de l’épaisseur du silence dans lequel on l’avait muré pendant tant d’années…
Cette nuit, j’ai rêvé que l’enseignante qui me remplace au lycée était inspectée. Je ne me souviens plus du verdict de l’inspection. Sans doute, ce rêve s’explique-t-il par l’accueil particulièrement froid de mes collègues lorsque j’avais repris mon poste après mes longs mois d’arrêt en longue maladie et le traitement injuste qu’ils me réservèrent jusqu’en juin parce qu’ils désapprouvaient le refus que j’avais opposé à la proposition de ma remplaçante d’effectuer mon retour en classe à ses côtés. J’avais perçu cela comme une régression dans l’histoire de ma carrière qui faisait d’elle la tutrice présentant son stagiaire aux élèves de façon qu’ils fissent preuve d’une certaine indulgence pour mon inexpérience. Elle n’avait en fait jamais informé les élèves de son statut de titulaire académique de zone de remplacement, occupant, provisoirement, le poste d’un professeur en congé maladie : moi, en l’occurrence. Je comprenais très bien les motifs de cette omission qui n’avait nul autre but que d’asseoir, dès la rentrée scolaire, son autorité. Mais je ne voulais pas que cette stratégie compromît la mienne. Mes collègues de lettres me tinrent rigueur de ma décision jusqu’à la fin de l’année, c'est-à-dire qu’ils ne me saluèrent pas lorsque nous nous croisions en salle des professeurs ou dans les couloirs du lycée, bavardaient entre eux sans tenir compte de ma présence, bref, ils me boycottèrent, me faisant sentir ainsi le regret qu’ils éprouvaient de l’absence de ma remplaçante avec laquelle ils avaient noué des mois durant d’excellentes relations. Cette pénible expérience est certainement à l’origine du rêve de la nuit passée. Après avoir gravi les échelons de ma profession et reçu les félicitations de mon inspectrice, me nommant à trois reprises conseiller pédagogique de collègues stagiaires, il est vrai que je reçus sa proposition comme un affront.
La semaine dernière, alors que je me trouvais chez ma mère, ma cousine l’appela en fin de journée pour qu’elle vînt tenter de calmer ma tante. Ma mère avait rendu visite à sa sœur l’après-midi comme à l’accoutumée et celle-ci lui avait demandé qu’elle l’emmène avec elle chez elle, car depuis qu’elle avait subi son grave accident vasculaire cérébral, chez elle c’était ailleurs que l’appartement, dans lequel lui avait été aménagé une vaste pièce médicalisée, qui était le sien depuis plus de vingt-cinq ans et où elle avait d’ailleurs été victime de son accident cérébral, une nuit, plus d’un an auparavant. Son comportement ce jour là n’avait donc troublé personne outre mesure. Le coup de téléphone de ma cousine était justifié par sa persistance à vouloir retourner chez elle, le déni qu’elle manifestait devant toute tentative de persuasion qu’elle s’y trouvait bien, les insultes qu’elle adressait à sa fille et la conviction d’être la victime d’un complot visant à lui faire croire qu’elle habitait depuis son départ de Haute-Savoie, plus d’un quart de siècle en arrière, ce lieu qui n’était en fait autre que la chambre d’une maison de retraite où ses enfants l’avaient abandonnée après toutes les années de sa vie qu’elle leur avait sacrifiées.
Nous la trouvâmes sur le fauteuil dans lequel son hémiplégie la contraignait de rester, quand elle ne dormait pas, depuis sa thrombose, les yeux baignés de larmes, la voix déchirante, dans une agitation et une confusion extrêmes. Ma mère s’assit à ses côtés. Elle lui enveloppa les épaules de son bras gauche tandis qu’elle lui caressait tendrement le visage de la main droite. Elle s’enquit de ce qui arrivait à cette sœur aînée tant aimée d’une voix douce où perçait à peine l’angoisse qui l’étreignait face au désolant spectacle de ma tante en proie à un accès de démence sénile. Elle avait quinze ans de plus que ma mère et je ne pouvais m’empêcher de constater leur ressemblance malgré les sillons et les joues creuses qui trahissaient sa vieillesse et les progrès fulgurants de la maladie. Ma mère se souvenait-elle, à cet instant, des nombreuses fois où elle l’avait fait pleurer par la dureté de son caractère autoritaire ou bien revoyait-elle plutôt, dans le regard terrifié de sa sœur, ma grand-mère, emportée par une pathologie similaire, entièrement paralysée sur son lit d’hôpital, prenant ses petits enfants les uns pour les autres ?

Je ne savais plus comment réagir à la logique de sa folie qui détournait toutes les preuves que nous lui montrions pour la convaincre, les nombreux objets lui appartenant et rassemblés dans la pièce afin de la rassurer, au profit du délire paranoïaque qui l’animait. Les souvenirs convoqués pour la détourner de son obsession, les explications rationnelles de son illusion de n’être pas chez elle : rien ne parvenait à mettre un terme à la crise qu’elle traversait. Son excitation et sa terreur étaient telles qu’elle voulait se lever, s’enfuir en courant, elle qui ne tenait pas debout sans son déambulateur ! j’inspectai fébrilement la multitude de ses médicaments dans l’espoir d’y trouver un anxiolytique susceptible de la tranquilliser. Je finis par en découvrir une boîte. Je lus la notice et proposai de lui en donner au moins un. Ma cousine qui, entre-temps, était allée chercher son frère qui habitait tout près, m’indiqua qu’elle en prenait deux au coucher. Nous parvînmes à l’éloigner de la porte d’entrée qu’elle avait atteinte en nous obligeant à la soutenir aidée de son déambulateur. Une fois de nouveau assise dans son fauteuil, elle avala ses deux comprimés pensant qu’il s’agissait de remèdes pour son cœur qu’elle sentait sans doute battre violemment dans sa poitrine et, entourée de douceur et d’amour, elle s’apaisa progressivement.

par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Mercredi 6 février 2008

Mon poids le plus élevé a été soixante-seize kilos. Je mesure un mètre soixante-seize. Selon le calcul de l’Indice de Masse Corporel, j’étais alors en surpoids. Surpoids qui n’a concerné que de rares périodes de mon existence. Jusqu’à l’âge de vingt-sept ans – je m’en souviens car c’est l’âge de mon premier cheveu blanc, du commencement d’une prise de poids qu’aucune modification de mon alimentation ne justifiait, et de ma seconde rupture sentimentale – j’ai pesé plus ou moins soixante kilos : soit un poids jugé normal selon l’I.M.C. Depuis quelque temps, ma situation d’après la classification de l’obésité et du surpoids chez l’adulte, validée par L’Organisation Mondiale de la Santé est de «  dénutrition grade I »…

Il y a quinze jours, j’avais rendez-vous avec l’expert accrédité par l’Education Nationale, un gastro-entérologue donc, afin qu’il statue sur mon état de santé. Etant en «  poussée évolutive sur fond chronique » comme l’indiquait mon arrêt-maladie, je n’avais pu reprendre mon travail à la rentrée scolaire de septembre dernier. Espérant une amélioration grâce à une augmentation conséquente de ma dose quotidienne de cortisone, je patientai, dans l’attente des résultats de la deuxième coloscopie prescrite, par mon médecin, après la réception des analyses des biopsies réalisées lors de la première. La deuxième série d’analyses confirma l’aggravation sérieuse de mon état de santé et la prévision prochaine d’un nouveau traitement plus adapté. Je fis, de ce fait, une demande de congé maladie de longue durée puisqu’un congé de longue maladie m’avait déjà été accordé moins d’un an avant ladite demande. Il faut savoir que ces deux types de congés ne donnent pas droit au même traitement salarial. En effet, le congé de longue maladie accorde à son bénéficiaire cent pour cent de son salaire ordinaire la première année de son attribution et cinquante pour cent les deux années suivantes. Le congé de longue durée, pour sa part, gratifie celui qui l’obtient de cent pour cent de son salaire pendant trois années consécutives et  cinquante pour cent les deux dernières. Ce que j’ignorais, en remplissant ma demande de congé de longue durée, c’est que celui-ci n’est octroyé que pour cinq pathologies : le cancer, la maladie mentale, la tuberculose, la poliomyélite et le déficit immunitaire grave et acquis. J’avais épuisé la période rémunérée à plein traitement d’un congé longue maladie et je croyais, naïvement, que l’ablation d’un « polype adénomateux avec image de dysplasie de bas grade, dans un contexte inflammatoire »  – traduisez un polype précancéreux – sur une muqueuse intestinale présentant des « aspects de polype adénomateux, avec images de dysplasie de bas grade », c'est-à-dire qu’il s’agit du seul polype susceptible de se transformer en cancer, lui-même précédé par une dysplasie. La «  dysplasie de haut grade » correspond au premier stade du cancer. Heureusement pour moi, la tumeur n’était encore que bénigne et la muqueuse à surveiller très régulièrement, afin d’intervenir, en cas de transformation maligne, par une ablation du colon. Tout comme le « wirsung visible » qui concluait un compte-rendu d’échographie auquel je n’avais prêter aucune attention et qui se révélait être, en langage clair, une tumeur pancréatique. Bref, si l’expert, plein de bonne volonté, jugeait peu probable que ma demande de congé de longue durée fût acceptée, ma gastro-entérologue, indécise, m’adressait à l’une de ses consoeurs de l’hôpital nord de Marseille pour obtenir un second diagnostic face à ma dépendance aux corticoïdes et devant l’existence de cette muqueuse polypoïde de bas grade. Quel était son avis quant à la mise sous IMUREL ou sous REMICADE, les deux médicaments appartenant à la classe thérapeutique des immunosuppresseurs, prescrits, entre autres, dans le traitement des maladies dues à un dysfonctionnement du système immunitaire ? Il y a une nuance très délicate entre le mauvais fonctionnement du système de protection de l’organisme, pour lequel le traitement est envisagé, et les termes précis de « déficit immunitaire grave et acquis » autorisant le maintien de l’intégralité du salaire. Je m’en remis à la décision du comité médical dont dépendaient mes rémunérations futures.

Entre temps, ma gastro-entérologue me prit elle-même rendez-vous avec la spécialiste réputée de l’hôpital nord. Celle-ci me reçut très aimablement après un véritable chemin de croix. Je ne fais pas allusion aux kilomètres qui séparent mon domicile de Marseille, mais à l’extrême difficulté de trouver une place sur le parking de cet hôpital réservé aux visiteurs. Les voitures occupaient le moindre espace encore disponible entre les véhicules correctement garés et les couloirs de circulation permettant l’entrée, la quête d’un emplacement et la sortie du parc de stationnement. Ce dernier avait un peu l’allure d’une brocante ou d’une casse tant le stationnement des véhicules était anarchique. Je parvins finalement, au bout de manœuvres infinies et grâce à la taille réduite de ma citadine, à m’insérer entre deux automobiles à la carrosserie endommagée. Ce fut alors l’attente, muni d’un ticket numéroté, dans un hall bondé, de mon tour de pénétrer dans l’une des cabines d’enregistrement, de mon nom et de mon numéro de sécurité sociale, dans le système informatique de l’hôpital. Un vieillard, traînant son cathéter monté sur roulettes comme s’il promenait un chien, nu sous sa veste blanche en papier fragile, coiffé du bonnet et chaussé des pantoufles de rigueur, de la même matière, faisait halte auprès de chacun pour lui crier à l’oreille un galimatias d’où il ressortait qu’il quémandait de la monnaie afin de s’acheter une canette de cola qu’il ajouterait aux nombreuses qu’il berçait sous son bras libre replié contre son torse. Au bout de minutes interminables, après avoir assisté à plusieurs altercations entre des patients las et irrités, je fus autorisé à rejoindre le neuvième étage où se trouvait le cabinet de mon médecin. J’attendis relativement peu. Je dus lui demander son nom lorsqu’elle s’approcha de nous dans le but de savoir qui était le suivant.

La pièce où elle me fit pénétrer était vraiment laide et misérable : meubles fonctionnels d’un gris douteux, peinture aux murs sale et écaillée. La chaleur et l’empathie de sa voix contrastaient agréablement. Elle m’expliqua, patiemment et de façon très didactique, ce dont je souffrais, les traitements actuellement disponibles, les risques de cancer chiffrés encourus par la maladie et augmentés par la prise d’un immunosuppresseur néanmoins indispensable, car, en parfait désaccord avec mon généraliste, elle estimait la persévérance du traitement par cortisone à des doses supérieures à dix milligrammes, même de quelques milligrammes seulement, dangereuse pour ma santé, ajoutant, à la longue liste des effets secondaires, que je connaissais déjà, des corticoïdes, le déclenchement d’une tuberculose, insistant sur l’ostéoporose incontestable dont je devais être atteint malgré le comprimé de calcium vitamine D quotidien, et un diabète imminent. Pourtant, je me sentais en sécurité en écoutant ses propos. La perspective d’une colectomie possible en cas d’échec des immunosuppresseurs ou d’un cancer subit n’entamèrent pas ma sérénité. Je la priai de bien vouloir envoyer un courrier à ma gastro-entérologue ainsi qu’à mon médecin traitant, me défiant de toute interprétation tendancieuse de ses dires de ma part. Elle me prescrivit une ostéodensitométrie pour confirmer que ma masse osseuse était très sévèrement réduite et le tissu altéré, à cause de la cortisone, favorisant, par exemple, une nécrose de la hanche et m’assura de sa  disponibilité si besoin était.

L’après-midi même, comme il en avait été convenu, je contactai celle qui m’avait adressée à elle et lui résumait le contenu de ma visite médicale. Elle était ravie que son éminente consoeur se rangeait à son opinion. Elle la verrait le lendemain à l’hôpital et me rappellerait ultérieurement.

par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Mardi 5 février 2008

Aujourd’hui est la journée nationale contre le suicide. Longtemps je l’ai pensé comme unique voie de transcendance des obstacles qui minaient ma vie. Dans l’habitacle de ma voiture, traversant la belle forêt de Compiègne, je me représentais éjecté dans l’air libre, délesté du poids du corps par un arbre percuté, heureux, évoluant dans l’éther dans la posture du saut de l’ange. Adolescent, je ne savais pas comment mourir. Je souhaitais ardemment tomber malade, brûler de fièvre, être ainsi dispensé de quitter ma chambre et éviter d’affronter l’aridité du monde de ma quatorzième année. Chaque jour, en rentrant du collège, en plein hiver, je passais plusieurs heures dans le froid du dehors, les cheveux, le cou, le visage mouillés, dans l’espoir que la maladie m’emporte bien loin de la douleur de les avoir quittés, mes morts, mes vivants, les êtres chers que le déménagement brutal de mes parents avaient relégués dans un passé mythologique.

Sur les questionnaires scolaires, à la question de savoir quelle profession je voulais exercer dans un avenir qui m’apparaissait inconcevable, j’avais pris l’habitude de répondre : professeur de français.

L’année de la soutenance de mon mémoire de maîtrise de Lettres modernes, je m’inscrivis contre mon gré au concours du capes. Il me permettrait d’accéder à la réalité de ce choix auquel j’avais adhéré en désespoir de cause, ignorant quelle profession intégrerait mon amour des mots et mon homosexualité. J’avais vingt-trois ans, j’obtins ma maîtrise avec mention et fut reçu aux épreuves écrites et orales du capes. J’étais devenu enseignant. Je ne l’avais pas voulu. Tout s’était enchaîné avec une rapidité et une facilité déconcertantes. Mon père et ma mère ne pouvaient plus assumer les frais d’une scolarité sans fin malgré mon poste de surveillant dans un collège à temps partiel. Après la maîtrise, je me dirigeais vers un D.E.A. quand la réalité économique m’avait rappelé à l’ordre. Je fus muté à cinq cent kilomètres de l’université où j’avais suivi mes études, au Puy-en-Velay dans la Haute Loire, pour y effectuer mon année de stage pratique. Je fus frappé par la maladie avant même d’avoir eu connaissance de mon affectation provisoire. Je perdis, en deux mois, une dizaine de kilos, les vitrines des magasins me renvoyaient l’image d’un corps amaigri, à la démarche rendue pénible par la propagation de l’inflammation de mon colon aux articulations des membres inférieures. On m’avait diagnostiqué une recto-colite hémorragique ulcéreuse et le gastro-entérologue qui l’avait décelée, grâce à une coloscopie, m’avait prescrit soixante milligrammes de cortisone pour la juguler. Dans l’attente de l’action puissamment anti-inflammatoire du médicament, je fus en arrêt-maladie durant plus d’un mois. Je ne commençai d’enseigner qu’à la mi-novembre.

Ma conseillère pédagogique était une femme d’une trentaine d’années, froide d’apparence, et d’une autorité incontestée par la classe de 1ères G d’adaptation – c'est-à-dire : constituées d’élèves en provenance du lycée d’enseignement professionnel, après la réussite du B.E.P. – qu’elle avait, entre autres, en charge. Comme c’était ma première année d’enseignement, je n’avais qu’une seule classe en responsabilité, une classe de 1ères G d’adaptation également, ce pour quoi on l’avait désignée, elle précisément, afin de m’accompagner durant mon année d’apprentissage du métier d’enseignant, en plus des cours de L’Institut Universitaire de Formation des Maîtres : l’I.U.F.M. comme le monde pédagogique désignait ce qui n’était alors qu’une tentative balbutiante pour assister dans leur dure fonction des professeurs complètement ignorants de ce à quoi ils étaient confrontés. Nous étions censés, en tant que stagiaires, ne pas avoir de classe soumise à un examen en fin d’année : l’Epreuve anticipée du baccalauréat de français attendait les élèves que l’on m’avait confiés. Ma conseillère pédagogique, pour qui je garde un souvenir ému et reconnaissant, était en réalité une personne sensible, cultivée, scrupuleuse et incarnant sa fonction de tutorat avec tout le sérieux et le soucis de bien faire que l’on pouvait attendre d’elle. Bien qu’elle me félicitât régulièrement pour la tâche qui m’incombait et m’épaulât du mieux qu’elle put, je conservai à son égard une distance admirative et respectueuse. Et puis, mon homosexualité m’interdisait une proximité que le caractère très catholique et austère de la ville ne favorisait pas. A mes yeux, et sans doute à tort, elle symbolisait la respectabilité, la dignité et la rigueur intransigeante qui enveloppait le Puy-en-Velay. La semaine précédant chaque congé scolaire, je trouvais dans mon casier un recueil de poèmes dédicacé par l’auteur, originaire du lieu et enseignant tout comme nous. Elle n’avait pas manqué de remarquer que j’affectionnais la poésie, ayant d’ailleurs consacré mon mémoire de Maîtrise à l’étude de deux recueils de Paul ELUARD. Pour ces gestes, qu’elle soit à nouveau ici remerciée et pour le soutien sans faille qu’elle m’apporta, les conseils éclairés qu’elle me prodigua, durant cette première année d’exil.

Après ma brillante année de stage, l’Education Nationale eut l’heureuse idée de m’éloigner de ma famille de quelque cinq cent kilomètres supplémentaires. Je fus muté dans l’Académie d’Amiens, alors déficitaire, c'est-à-dire manquant de professeurs volontaires pour vivre dans le verglas, le brouillard, la pluie et le froid, sous un ciel d’une grisaille uniforme. J’allais y rester dix années de ma vie, et ce malgré mes vœux préférentiels du début de ma carrière d’enseignant, répétés chaque année. Quatre mois après l’installation dans mon poste d’un collège de l’Aisne, réputé, entre autres, pour ses résultats catastrophiques au B.E.P.C., je fus inspecté et titularisé : je devins professeur certifié de Lettres modernes, nommé comme titulaire de mon poste. Pendant quatre ou cinq ans, je me persuadai que ce n’était qu’un travail provisoire, que j’allais trouver le moyen d’échapper à l’indiscipline et à l’insolence des élèves des classes de quatrième et de troisième, sachant que la plupart d’entre eux ne connaîtraient que le L.E.P, dans le meilleur des cas, étant donné leur comportement et leurs très piètres résultats. J’avais une excellente relation avec les petits de sixième et de cinquième qui, en levant la main, m’appelaient parfois « maman »…Mais le collège prévu pour accueillir six cents élèves, en recevait plus de mille et nous devions nous partager tous les niveaux.

La solitude loin des siens, de sa famille, de ses amis, et la pénibilité des conditions de cet enseignement, conduisent progressivement vers la déprime, la dépression et sur le divan du psychanalyste, même s’il m’avait été recommandé pour d’autres motifs : la chronicité de la recto-colite hémorragique que j’allais subir toute ma vie.     

 

par ANTONIO MANUEL
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander