Mercredi 27 février 2008

Mon ami vient-il de me signifier, au téléphone, la fin de notre relation ?
Après tout ne lui avais-je pas moi-même conseillé de me quitter s’il estimait que j’étais une source, pour lui, de tourments plutôt que de joie ?
Je l’ai laissé parler. Je sentais qu’il en avait besoin. Il me reprocha, pour la troisième fois depuis le week-end suivant la Saint-Valentin, c'est-à-dire depuis précisément dix jours, ma décision, le matin même, de ne plus me rendre avec lui au restaurant, ni pour dîner, ni pour déjeuner, ce samedi choisi, en raison des impératifs de son emploi du temps, pour célébrer ensemble cette fête des amoureux.
Il m’avoua, ce que je n’étais pas déjà sans savoir, je ne suis ni stupide, ni insensible, la peine que lui causa mon refus, s’attarda sur ses sentiments, ses émotions, incriminant ma maladie et son cortège de troubles divers tels que la boulimie et l’anorexie qui ce jour là m’interdît de partager avec lui ma satisfaction de l’avoir rencontré…Il me reprocha, dans la foulée, la crise de boulimie avec régurgitation, que je me repentis aussitôt de lui avoir révélée, de la veille au soir, après son départ, à treize heures, le dimanche précédant la rentrée des vacances scolaires d’hiver. Il conclut qu’il avait besoin de temps pour « digérer » tout cela. J’ignore s’il attendait un quelconque commentaire de ma part. Je ne le pense pas. Je lui répondis que je lui laissais le temps nécessaire. Et ce fut tout.
La veille, il y avait eu exactement dix mois qu’il me rejoignait, tous les week-ends, dans mon studio.
Je savais que mon état de santé était une plaie qui gangrenait notre relation. J’avais cessé de lui parler de mes accès d’hyperphagie depuis longtemps déjà, ayant lu, sur un site consacré à ce trouble du comportement alimentaire, qu’il valait mieux ne pas en informer l’entourage. Je ne pouvais malheureusement pas lui dissimuler ma chute de poids vertigineuse : avoir perdu vingt kilos se voit nécessairement…
En fait, il était difficile de faire abstraction, en sa présence et durant tout le week-end, de l’alimentation car lui-même contrôlait strictement ce qu’il mangeait. Lorsque nous faisions les courses, il vérifiait scrupuleusement la composition des aliments qu’il achetait. Il comparait longuement la déclinaison, sous différentes marques, d’un même produit afin de trouver celui qui lui conviendrait, en fonction de sa teneur en lipides et en protides. Il avait été obèse, par le passé, et supportait assez mal les stigmates que cette maladie avait laissés sur son corps. Il évoquait souvent l’éventualité d’une opération de chirurgie esthétique pour les effacer. Moi, ces marques ne me gênaient en aucune façon. Pour l’heure, il souhaitait perdre encore quelques kilos, en plus du nombre impressionnant de ceux dont il s’était délesté avant notre rencontre.
Je pensais que quelqu’un qui avait lui-même connu des troubles du comportement alimentaire, d’une sévérité telle qu’ils l’avaient conduit à l’obésité morbide puis à l’anorexie mentale, saurait se montrer compréhensif à mon égard. Mais il est difficile de voir en l’autre le reflet de celui que l’on fut ou que l’on ne cesse pas, dans le fond, d’être… Il souhaitait atteindre, en effet, le poids exact qu’il faisait, selon ce qu’il m’avait rapporté, lorsqu’il était tombé malade en raison de sa sous-alimentation.
Pourquoi ne s’était-il pas ouvert à moi de tout cela le week-end précédent ? Pour quel motif, me critiquait-il ainsi soudainement au téléphone ? Il est vrai que cette fin de semaine, du vendredi soir au dimanche midi, avait été semblable à toutes les autres ou presque. Cela faisait plusieurs mois que nous n’avions plus de relations sexuelles. Il s’en était plaint une nouvelle fois : cela devenait un leitmotiv de sa conversation. Je comprenais que ne pas se sentir désiré puisse l’affecter vraiment. Mais qu’y pouvais-je bien faire ? Chaque fois que j’avais abordé le problème devant ma psychothérapeute, elle s’était plus ou moins défilée. Quand j’avais, agacé, insisté, elle m’avait dirigé vers un psychothérapeute, spécialiste en sexologie. Le jour où, perturbé par les réflexions récurrentes de mon ami à ce sujet, je décidai de prendre rendez-vous, j’échouai dans mes tentatives pour le contacter. Il n’était pas joignable et aucun répondeur ne se déclenchait après les nombreuses sonneries de son téléphone fantomatique. Ma psychanalyste m’expliqua qu’il venait juste de quitter son cabinet. Je me dis qu’un autre sexologue avait bien dû prendre le relais et que je m’en informerais.
Troublé par mon absence de désir sexuel, je consultai quelques sites internet érotiques pour m’assurer que rien ne parvenait effectivement à m’exciter. Ces derniers temps, l’évolution de ma maladie, l’anorexie, l’anémie, mon ostéoporose, on ne pouvait pas dire que les conditions avaient été optimales pour susciter chez moi une frénésie sexuelle… je découvris avec stupeur que ma capacité à avoir une érection n’était pas en cause, pas plus que l’âge, l’anorexie ou les médicaments.
Mon ami et moi, partagions un amour indubitable. Alors comment rendre compte de ce manque de désir entre nous ? Il ne m’était pas imputable à moi seul. Si nous nourrissions l’un envers l’autre une grande tendresse, une affection sincère, Eros n’était pas plus présent chez lui que chez moi ! Ce constat du manque de désir qu’il témoignait, en tout cas à mon égard, m’avait frappé dès la première étreinte. Mais parce qu’il m’avait dit être uniquement passif, bien que je réprouve ces classifications réductrices, transformant l’acte amoureux en quelques gestes mécaniques, j’avais mis cela sur le compte de sa passivité. Après tout je n’avais pas une expérience sexuelle exhaustive et je n’avais jamais considéré ceux qui m’avaient accompagné, plus ou moins longuement, sur mon chemin de vie, comme des objets sexuels, jouant un rôle actif ou passif dans notre relation. D’ailleurs, les hommes qui commençaient par se définir de la sorte, je les avais toujours évités. L’amour, même d’un soir, ne pouvait se résumer à ce scénario rudimentaire qui singeait la relation hétérosexuelle. J’en attendais tout autre chose, heureusement. Et je ne restreignais pas sa dimension à un ébat corporel.
Aussi, lorsque le désir pour mon ami m’avait-il fait défaut, avais-je pensé n’en être pas entièrement responsable. J’avais attendu, au début, qu’il m’expliquât son mode de fonctionnement amoureux. Et puis, les baisers, la tendresse, les mots avaient comblé ce manque de part et d’autre et j’avais fini par m’habituer à cette relation qui correspondait si bien à la définition que ma psychanalyste donnait à ce qu’elle nommait AGAPE : le sentiment amoureux le plus élevé sur son échelle affective.
 
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Mardi 26 février 2008

Ma mère était au bout de la route qui me conduisit du C.H.U. à ma ville natale. Elle avait parcouru huit cent kilomètres dans l’angoisse et la nuit pour me secourir. Elle m’apparut dans l’encadrement de la porte, comme ma grand-mère autrefois dans l’un de mes souvenirs vivace, inquiète et souriante, le visage marqué par la terreur récente de perdre un enfant, soulagée, en larmes.
C’est ainsi, du moins, que l’écriture me la restitue lors de mon retour à la maison, après ma tentative de suicide ratée.
Elle me prit dans ses bras, me serra contre son cœur. Son amour et la chaleur de son étreinte me submergèrent. J’avais quatre ans, ma grand-mère n’était pas morte encore. Elle me consolait d’un chagrin immense, un désespoir d’enfant. Je pouvais sentir le tissu humide et tiède, du grand tablier dont elle protégeait sa blouse, contre ma joue. Je ne parvenais pas à entourer de mes bras son vaste corps. Elle me réconfortait, me consolait, les deux mains sur ma tête qu’elle pressait doucement contre son ventre.
Cette nuit là, je dormis avec ma mère, dans le lit que nous avions partagé ma sœur et moi, après le décès de ma grand-mère. Je tremblais, j’avais peur, j’avais froid. Je me blottissais contre ma mère pour apaiser le tremblement incontrôlable de mon corps, l’entrechoquement de mes dents, ces frissons qui parcouraient ma peau malgré les couvertures. Sur le point de m’endormir, le choc soudain du défibrillateur me faisait sursauter. Je finissais par sombrer dans un sommeil traversé de cauchemars violents, peuplé de hideurs et de figures livides, avant de tomber dans l’épaisseur d’une obscurité dont je reconnaissais le néant.
Au petit-déjeuner, pris en tête à tête avec ma mère, puisque mon frère et son épouse travaillaient, je ne parvins pas, sans difficultés de déglutition, à manger plus d’une demi-biscotte. Je mâchais avec soin chaque bouchée que je réussissais à avaler avec une gorgée d’eau.
Le médecin passa dans la matinée. Celui de mon enfance avait pris sa retraite depuis bien longtemps. Le jeune homme qui se présenta à nous, le médecin de famille de mon frère, se fit longuement expliquer mon état de santé. J’avais du mal à m’exprimer, la sécheresse de ma bouche collant ma langue à mon palais. Mais assistée de ma mère, qui intervenait pour compléter mon discours, et grâce à la bienveillante patience du praticien, je conclus par la conséquence logique de tout ce que je lui avais dit précédemment : il ne me restait plus aucun médicament.
Il m’avait écouté attentivement. Il n’avait pas été sans remarquer le ton rauque de ma voix, mon essoufflement, mes mains tremblantes, ma maigreur et la pâleur maladive de mon teint. Il rédigea rapidement une ordonnance. Il m’expliqua qu’il fallait mettre un terme brutal et définitif à mon accoutumance médicamenteuse qui m’avait amené à l’escalade fatidique et au geste qui avait failli me coûter la vie. Il ne me prescrivit donc ni anxiolytiques, ni anti-dépresseurs, ni bêtabloquants. Il me recommanda de m’en tenir au seul traitement indispensable à ses yeux : celui de ma recto-colite hémorragique ulcéreuse.
Ma mère le raccompagna à la porte. La perspective du brusque sevrage qu’il m’imposait m’effrayait. Je prenais du Lexomil depuis l’âge de quatorze ans, précisément à la suite des bouleversements qu’avait engendrés dans ma vie le déménagement de mes parents. Comment allais-je pouvoir affronter, seul, l’épreuve que je traversais ? J’avais retrouvé ma famille, ma mère qui m’avait tant manqué depuis quinze ans, même si je lui avais rendu visite à chaque vacance scolaire, mon frère. Mais j’avais abandonné, une nouvelle fois, ma maison, mes amis, le collège où je travaillais depuis de si nombreuses années…je perdais, de nouveau, tous mes repères habituels. Car cette ville, cette maison, son jardin, ses pièces, sa rue, s’ils me ramenaient à mon enfance et au début de mon adolescence, ils n’étaient pas ceux que ma mutation professionnelle, après l’obtention du C.A.P.E.S, m’avait contraint à habiter, à fréquenter, à apprendre et à aimer.
Je me sentais perdu, exilé, angoissé. Et je ne pouvais rien prendre pour apaiser mon anxiété. Je ne sortais pas de la maison. Je faisais quelques pas dans le jardin, je restais assis sur les marches quelques minutes. Je passais le plus clair du temps que nous demeurâmes, ma mère et moi, chez mon frère, à regarder passivement la télévision en sa compagnie.
Ma mère renouait, un peu plus chaque jour, avec la vie qu’elle avait connue peu après son retour, forcé et précipité, d’Algérie, en soixante deux. Elle bavardait avec les voisines en allant, avertie par les coups de klaxon de la camionnette du boucher ou du boulanger, acheter de quoi préparer le déjeuner que mon frère prenait avec nous. Elle s’affairait dans la cuisine toute la matinée, mettait une machine en marche, balayait, lavait, rangeait…
Moi, j’essayais de vivre sans la molécule chimique que m’avait prescrite le médecin à quatorze ans parce que je souffrais d’un mal être auquel il ne savait pas remédier autrement. Mes amis d’enfance avaient quitté la ville. Ils s’étaient tous mariés et ils travaillaient pour payer la vie qu’ils avaient voulu ressemblante à celle que leur avait offerte leurs parents, ou un peu meilleure : travail, épouse, maison, enfants.
Je me sentais aussi différent d’eux désormais que j’avais pu l’être des adolescents de la cité de banlieue où nous avions emménagé, à l’époque de mes quatorze ans. Notre intimité, notre complicité, passées, n’étaient plus qu’un souvenir. Je redoutais de les rencontrer par hasard dans la rue, lorsqu’ils rendaient visite à leurs parents qui, eux, étaient restés fidèles à la maison qu’ils avaient eu tant de mal à acheter. Aujourd’hui qu’elle leur appartenait, ils n’étaient pas prêts de la quitter.
J’éprouvais envers eux le même sentiment d’exclusion d’un monde qui n’était pas le mien, de préoccupations qui m’indifféraient, le même sentiment d’étrangeté que celui qui m’avait tenu à l’écart des garçons et des filles du quartier populaire qui avait fait soudainement irruption dans ma vie d’adolescent. Et la béquille donnée par le médecin, alors, pour m’aider à supporter cela, m’était refusée.
Je percevais de nouveau mon homosexualité comme le signe infamant que personne ne pouvait ne pas remarquer. Je n’osais pas franchir le pas de la porte d’entrée. Je regardais le monde à travers le rideau de la fenêtre du salon, qui avait été notre chambre à ma grand-mère et à moi jusqu’à mes six ans.
Je me demandais comment, à la faveur d’un banal déménagement, j’avais pu changer à ce point. Comment le garçon discipliné bien qu’un peu espiègle, intelligent, charmeur, socialement très bien intégré, heureux au sein de sa famille, à l’école, avec ses nombreux amis, avait-il pu se convertir en l’adolescent anxieux et effacé, maladroit, si emprunté parmi ses pairs, que j’étais devenu ? Il refaisait surface, en moi, à l’occasion de cette nouvelle fêlure de ma vie. Il était là, vulnérable, malingre, malade, souffreteux. Le sevrage médicamenteux lui avait livré passage. Je comprenais qu’il n’avait jamais réellement disparu. Les anxiolytiques puis les bêtabloquants et enfin les anti-dépresseurs l’avait emmuré vivant. Ils l’avaient gardé dans sa camisole chimique, protégé de lui-même par des parois capitonnées. J’avais perdu la mémoire de sa voix, de son maintien voûté, cette posture de soumission et d’effacement qu’avait naturellement adoptée son corps pour être en harmonie avec son esprit torturé. Je le retrouvais victorieusement inchangé. Il avait vécu au-dedans de moi durant toutes ses années où je m’étais efforcé de prendre les rênes de ma vie, plus fermement de succès en succès. Etudes, profession, vie privée, extérieurement j’avais réalisé un rêve de réussite. Même sur le plan spirituel, le yoga m’avait conféré une aura très appréciée des élèves, adultes, du cours que je dispensais à la M.J.C. Je pensais, sincèrement, que mes années d’analyse, ma pratique du yoga, que l’école destinée à la formation des enseignants de cette philosophie de vie, avait intensifiée et approfondie, son enseignement pendant cinq ans et les dures et longues années d’apprentissage de ma profession d’enseignant dans ce collège difficile de l’Aisne, avaient fait de moi un autre.
J’avais commis l’erreur de croire que je pouvais guérir de moi-même, en écartant de ma vue celui que j’étais devenu et que, d’une certaine façon, je n’avais certainement jamais dû cesser d’être depuis ma naissance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Lundi 25 février 2008
 

J’avais rendez-vous vendredi matin à neuf heures avec ma gastro-entérologue. Elle me dit avoir discuté avec la spécialiste que j’avais vue à l’hôpital nord de Marseille, cette dernière lui ayant conseillé de commencer sans tarder le traitement par IMUREL, à condition que je me soumette aux fréquents bilans, sanguins et autres, et que j’accepte de subir une coloscopie tous les six mois. Je n’y voyais aucun inconvénient. Elle prit connaissance des résultats de l’analyse de sang et de ceux de l’ostéodensitométrie. Si l’ostéoporose manifeste qu’elle révélait, flagrante au niveau du rachis, la confortait dans sa décision de démarrer rapidement le nouveau traitement, en revanche, l’hémogramme l’inquiétait par le taux sanguin trop élevé des globules blancs qu’il mettait en évidence. Il fallait procéder à une nouvelle analyse de sang avant de débuter la mise sous immunosuppresseur, et réaliser, également, une exploration  ophtalmique approfondie, pour éliminer tout soupçon d’atteinte oculaire dont la corticothérapie serait responsable. Une fois ces précautions indispensables prises, l’attente serait environ de deux mois avant de savoir si mon organisme tolérait le médicament et s’il permettait l’arrêt de la cortisone.

Je lui fis part, tandis qu’elle m’auscultait et me demandait de mettre un terme à la diminution continue de mon poids, qu’elle constatait à chaque visite, de l’avis émis par le comité médical. Elle jugea scandaleux qu’il ait refusé ma demande de congé de longue durée, préférant prolonger l’octroi du congé de longue maladie de six mois supplémentaires à compter de la rentrée de septembre. Elle me raconta qu’un grand nombre de ses patients, contraints de prendre une dizaine de médicaments par jour, souffrant d’une pathologie très invalidante, se trouvaient dans la même situation que moi. Elle estima qu’il était grand temps que l’administration remît à jour la liste des maladies ouvrant droit à un congé de longue durée. Après quoi, elle rédigea un courrier pour l’ophtalmologiste et une prescription pour le bilan sanguin.

Elle me raccompagna à l’accueil où je me retrouvai seul avec la secrétaire. Elle attendait des précisions de ma part afin que les deux certificats médicaux, indispensables au dossier à fournir pour la nouvelle demande de prorogation de congé,  les six mois accordés arrivant à échéance le deux mars, soient conformes aux exigences de l’administration et à celles du comité médical. Les nouvelles données, concernant l’anémie et l’ostéoporose, ajoutées au précédent certificat destiné au gastro-entérologue désigné par l’Education Nationale, je sortis enfin du cabinet médical.

A six heures, le lendemain matin, le réveil sonnait. J’essayai de me doucher et de m’habiller le plus discrètement possible pour ne pas réveiller mon ami, en vain. Trois quart d’heures plus tard, je traversai la ville à jeun, dans l’air sec et froid. A sept heures quinze, une infirmière me demandait si je souffrais de maux de ventre. A sept heures et trente minutes, mon sang remplissait plusieurs flacons en attente d’analyse. Je pourrais passer au laboratoire dans la journée de lundi pour la récupérer.

Le week-end ne s’annonçait pas de tout repos. Je me promenai dans la ville, s’éveillant à peine du sommeil de la nuit, dans l’espoir d’accorder à mon ami, qui, je l’espérais, avait dû se rendormir, le bienfait de quelques minutes supplémentaires de repos. Je me sentais satisfait du devoir accompli. La veille, le dossier de demande de prorogation de congé avait été envoyé au lycée, qui le ferait suivre. Lundi, j’appellerais mon généraliste afin d’obtenir une prolongation de mon arrêt-maladie qui expirait à la fin de la semaine, afin que ma demande en cours, non immédiatement traitée, n’entraînât pas la suspension du versement des cinquante pour cent de mon salaire. Je contacterais mon ophtalmologiste, afin de tenter d’avancer la date de mon rendez-vous, prévu pour la fin mars. Et je continuerai d’espérer, en poursuivant la rédaction de la seconde partie de mon récit, une réponse favorable d’un éditeur. Pour l’heure, je résistai à l’odeur de pain frais et de croissant au beurre qu’exhalaient les boulangeries et achevai mon tour de la ville. J’avais faim mais mon ami avait décliné ma proposition de petit-déjeuner à base de pains au chocolat, de croissants et de pains aux raisins. Je me concentrai donc sur le substitut  de repas au caramel  que j’allais préparer dans mon shaker et grimpai prestement encore, la journée ne faisant que commencer, les deux étages jusqu’au studio.

Maintenant, je suis seul dans l’appartement. Mon ami est parti plus tôt qu’il n’en a l’habitude : demain matin, il doit se lever tôt et reprendre le rythme des cours quotidiens. Les vacances d’hiver sont terminées.

Je suis heureux car je pense qu’en septembre prochain, je reprendrai une vie normale. Un peu triste aussi, à l’idée que ces longues heures d’écriture ne me seront plus permises par la solitude et l’inactivité. La solitude  nécessaire à l’écriture qui y remédie, d’où l’importance de la création de ce lecteur virtuel impatient de lire le texte à venir. Ce lecteur virtuel que l’on désire tant voir s’incarner dans l’assurance que notre livre plaira, qu’il sera lu, qu’il aura été retenu par un éditeur…

Sur un site de psychanalyse en ligne, une psychothérapeute a répondu à ma question de savoir si l’on peut guérir de la boulimie ou de l’anorexie. Je reproduis ici le contenu exact de ce qu’elle a écrit, réponse d’ailleurs toujours disponible sur le site en question et lisible par n’importe quel visiteur intéressé par le sujet : « On ne guérit pas de sa mère, on l'accepte, on la comprend tout au plus, on l'intègre et la digère, on la défèque et la vomit enfin sur un divan, on accouche de sa mère en la douleur en rêve, puis on revit en...fin en ayant intégrer l'inacceptable... Jolie petite histoire... ».

A l’attention d’une lectrice du site, qui s’interrogeait sur l’hermétisme de cette réponse, aux yeux de quelqu’un à qui elle n’est pas destinée, et pensait ne pas avoir perçu un éventuel jeu de mots sous-jacent, elle ajouta : 

« Il n'y a pas de jeux de mots(…).
L'anorexie comme la boulimie est une prise de contrôle sous forme de révolte  (tournée vers soi ) qui traduit la plupart du temps une carence,  une douleur que l'enfant a perçu , et qui génère des troubles actifs dans des actes de manquement vis à vis de soi-même sous forme de mise à l'épreuve de soi.
On parle de mère nourricière... Lorsque le "lait" de la mère devient poison cruel, l'enfant le rejette ...et cela bien plus tard.
Nourrir un enfant ce n'est pas seulement le nourrir de son lait, c'est aussi le nourrir de paroles, de souhaits, de douleurs et de désirs inconscients... »

La dimension, à la fois très personnelle et théorique, de  cette brève interprétation, me subjugua. Je la remerciai de la clairvoyance dont elle avait fait preuve. Ses propos étaient évidemment pertinents. J’en éprouvai la véracité dans mon corps. Pourtant, je savais qu’ils ne changeaient rien pour moi, qu’ils ne remédieraient en aucune façon aux troubles du comportement alimentaire dont je souffrais. Elle avait dit juste. J’en avais d’autant plus la certitude que je l’avais toujours su, qu’elle ne m’apprenait rien, qu’elle avait simplement mis en mots des maux qui m’affectaient. Le problème précisément est que c’était elle qui avait procédé à la conversion de ma douleur de vivre en sa formulation linguistique. Cela rendait l’opération inefficace. Il eût fallu pour que la révélation parvînt à bouleverser mon être et transformât ma vie, que je fusse le parturient de cette vérité. Je l’avais obtenue par procuration, du fait même de mon impatience de la connaître. Elle me rendait, ainsi délivrée, stérile. J’étais orphelin de moi-même, dans l’éblouissement d’une révélation qui m’aveuglait.

par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 21 février 2008

 

J’étais désemparé. Je voulus revenir sur mes pas. Il m’était de plus en plus difficile de marcher. Respirer réclamait toute mon énergie. Mes jambes étaient lourdes, mes pieds semblaient adhérer au sol. Le froid envahit brusquement tout mon corps. Je devins une statue de marbre. Je savais que la vie se retirait progressivement de moi. Mon frère arriva sur les lieux en même temps que l’ambulance du S.AM.U. On me transporta dans le véhicule sur une civière. Je croisai son regard. Je lui demandai qu’il pardonnât mon geste mais de ma bouche ne sortit aucun son. Il dut lire la terreur dans mes yeux : il me prit la main. Puis les portes de l’ambulance se refermèrent.
Le trajet jusqu’au C.H.U. voisin dura une éternité pendant laquelle, un jeune homme, qui avait placé un masque à oxygène sur ma bouche, ne cessa pas de me parler. Je n’avais qu’une envie : dormir. Dès que mes paupières se fermaient, il m’interpellait, il insistait pour que je le regarde, que je l’écoute. Il ne me laissait pas tranquillement sombrer dans le sommeil dont j’avais tant besoin. Je m’efforçais de lui obéir. Je clignais des yeux à chacune de ses questions.
Je dus malgré tout perdre connaissance. Je me réveillai en caleçon, assis sur un tabouret, une femme s’adressait à moi durement. Il y avait du monde autour d’elle, plusieurs personnes qui s’activaient dans l’exécution de je ne sais quelle tâche. Je pris soudain conscience qu’elle était en train de m’enfoncer un tuyau énorme dans la gorge. Ca avait l’air de lui causer une sorte de jouissance sadique. Elle jubilait, espérant à voix haute que j’avais mal. Je me dis qu’elle pouvait toujours me torturer autant qu’elle voudrait, je ne ressentais plus rien.
Puis ce fut la nuit, dense. Un anéantissement de tout mon être. Je me souviens d’une lumière aveuglante chaque fois que je jaillissais de l’obscurité étale et silencieuse. Un homme penché au-dessus de moi me hurlait des questions dont je ne comprenais pas l’intérêt : ton nom ? Ta date de naissance ? On est en quelle année ? Où tu habites ? Et puis celle-ci qui revenait, qui revenait et à laquelle je fournissais toujours la même réponse : qu’est-ce que tu as pris ? Quels médicaments ? Je pensais qu’il voulait connaître le nom précis des cachets que j’avais avalés mais je me rappelais uniquement leur classe pharmaceutique : des bêtabloquants. Après quoi, je disparaissais de nouveau dans une eau épaisse et sombre. Plus rien n’existait : aucune odeur, aucun son, pas la moindre sensation. Une absence absolue de la conscience.
J’appris, bien après, que cette nuit là les médecins avaient appelé mon frère pour lui dire qu’ils ne parvenaient pas à me récupérer, qu’il fallait envisager le pire. Toute ma famille avait été alertée, au beau milieu de la nuit, mes frères se téléphonant les uns aux autres pour s’informer de l’évolution de la situation, pour se rassurer…Ma mère prit le premier T.G.V. à destination de la Somme.
Pendant ce temps, je ne saurais dire où je me trouvais. J’avais quitté mon corps ou bien c’est lui qui s’était libéré de moi. Je ne me vis pas dans un tunnel de lumière, ébloui par le rayonnement d’une sagesse intense, enveloppé de chaleur, habité par une ineffable sérénité. Pas un de mes morts ne vint à ma rencontre. Tout s’était arrêté. Le monde avait pris fin.
Je me réveillai d’un coma qui ne m’avait laissé que le souvenir de ces allers-retours répétés entre la salle d’interrogatoire où il me harcelait de questions stupides et le néant. Dès qu’une infirmière pénétra dans ma chambre, je me plaignis du traitement inhumain dont j’avais été victime et exigeai une explication. J’étais sous perfusion et je pouvais entendre le battement paisible de mon cœur par l’intermédiaire du moniteur auquel j’étais relié. Un médecin finit par surgir du couloir, dont je pouvais, depuis mon lit, observer le va et vient permanent. En fait, je compris plus tard que je me trouvais dans le service de cardiologie, dans une salle des urgences de l’hôpital. Mon cœur s’était arrêté de battre un instant, dans la nuit, et après les chocs du défibrillateur, on m’avait donc placé sous une surveillance constante. Le médecin fut précis, concis et impassible. Je le remerciai. Je savais tout. Enfin, tout ce qu’il était en mesure de me révéler à propos de mon état de santé en entrant à l’hôpital et de ce qui avait eu lieu du fait même de sa dégradation très rapide : le lavage d’estomac avait été inutile, la substance chimique avait traversé la muqueuse fine de l’intestin et s’était mélangée au sang. Ce que je n’avais pas pu leur dévoiler parce que je l’avais complètement oublié, ignorant la durée de vie dans l’organisme de la molécule composant le lexomil, c’est qu’outre les deux plaquettes de Propanolol dosé à quarante milligrammes, j’avais également pris la totalité d’un tube de cet anxiolytique trois jours auparavant : le cocktail avait bien failli m’être fatal. C’est de cette information, cruciale pour eux comme pour moi, qu’ils avaient eu besoin pour me garder en vie. J’avais été incapable de la leur fournir. Je le regrettai amèrement mais quelques jours plus tard le même médecin me déclara que je ne garderais aucune séquelle de mon arrêt cardiaque.
Mon séjour à l’hôpital n’excéda pas une semaine. Une fois que je fus hors de danger, le comportement des infirmières, attentives et patientes les premiers jours, se modifia sensiblement. Elles changeaient la perfusion sans ménagement, me réveillant ainsi plusieurs fois par nuit. Un matin, je me retrouvai couché dans des draps trempés, parce qu’elles n’avaient pas enfoncé correctement dans la veine l’aiguille de la perfusion dont le contenu s’était répandu dans le lit. Elles me faisaient sentir, par la sécheresse de leurs gestes et leur amabilité discutable, qu’elles estimaient que je n’avais plus aucune raison de demeurer dans le service de réanimation. Mais il n’y avait aucun lit disponible dans le service où un psychologue et une diététicienne m’auraient normalement pris en charge. Chaque jour, je demandais à avoir un entretien avec un psychothérapeute. Je ne m’alimentais plus et n’éprouvais aucune envie de manger. Il me fallait recevoir l’aide et les conseils de spécialistes, non pas du cœur mais du psychisme et de la nutrition.
Face à l’inertie qui m’entourait et comprenant la vanité de ma demande réitérée, je décidai de quitter l’hôpital. Je retirai la perfusion de glucose de mon bras et commençai à m’habiller avec les quelques vêtements que contenait l’armoire. Ceux qu’ils m’avaient retirés à mon arrivée, en fait. Je réunis tout ce qui m’avait été apporté lors des visites de ma famille et celle de mon collègue d’anglais, accompagné de son ami, dans un sac en plastique et descendit à l’accueil. Là on me fit signer un formulaire dégageant l’hôpital de toute responsabilité dès l’instant où je quittais les lieux sans l’autorisation d’un médecin. Je parvins à joindre ma belle-sœur au bureau où elle travaillait et attendit à l’extérieur qu’elle puisse se libérer pour rentrer avec elle.
par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 21 février 2008
 

J’ai parcouru d’un pas vif les allées du marché : juste histoire de me dégourdir les jambes et de prendre un peu l’air. Ciel de coton, soleil absent, température en baisse. Je sais bien qu’on est en février mais on a connu des jours meilleurs !

J’ai appelé ma mère à huit heures, après avoir regardé TELE MATIN. Je suis chez moi depuis vendredi soir, tant pis pour la facture d’électricité. D’ailleurs je l’ai déjà reçue : ahurissant de constater qu’il est presque impossible  de se chauffer…Quand je pense à son montant exorbitant, je me demande combien il me faudrait payer pour vivre chez moi tout l’hiver. Je partage mon temps de façon très inégale entre mon appartement et celui de ma mère, privilégiant les jours où je suis avec elle, réservant les week-end à ma vie privée. En deux mois, soit approximativement une quinzaine de jours, j’ai consommé de l’électricité pour un montant de 153,98 euros TTC. Prochaine facture vers le 13 avril 2008…

Ma mère m’a dit qu’elle manquait de café, de céréales au chocolat pour son petit déjeuner et de TAILLEFINE FIZZ aux agrumes. Je lui ai demandé pourquoi elle n’en avait pas acheté plusieurs bouteilles, plusieurs boîtes et plusieurs paquets lorsque je l’avais emmenée à l’hypermarché  la semaine dernière. Elle m’a assuré que ce n’était pas grave, elle irait à la superette en bas de chez elle. Si ce n’est pas grave, pourquoi a-t-elle éprouvé la nécessité de me le signaler ? Ca y est, je suis harcelé par un sentiment viscéral de culpabilité. Le cadet de mes quatre frères aînés habitent la même ville que ma mère. Elle n’a qu’à lui passer un coup de fil et ma belle-sœur ou  lui s’arrangera pour aller lui faire quelques courses en attendant mon retour. Ils l’accompagneront si elle préfère choisir elle-même les produits auxquels elle est habituée. Elle sait pertinemment que cela ne les dérangera pas, mon frère le lui a répété de nombreuses fois, qu’elle n’hésite pas à faire appel à eux si besoin. Mais voilà, c’est à moi qu’elle fait part de son manque de café, de céréales et de boisson gazeuse… je suis celui de ses six enfants qu’elle a élu pour lui tenir lieu de bâton de vieillesse. Il me faut avouer à sa décharge que depuis six années que j’ai obtenu ma mutation et suis retourné vivre avec elle, elle m’a énormément soutenu, affectivement et matériellement. Si j’avais pu me sentir redevable, avant cela, de tout ce que mes parents avaient fait pour moi, je considérais désormais comme un devoir filial d’être présent à ses côtés.

Je n’avais jamais manqué de rien, même si nous fûmes toujours bien loin de faire parti des privilégiés assujettis au paiement de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune. J’avais été aimé, choyé par ma grand-mère et par ma mère, vêtu correctement, logé bien au chaud dans une maison confortable, j’avais mangé à ma faim et mes parents s’étaient sacrifiés pour que je poursuive de longues études, constatant que j’avais de bons résultats scolaires et que je ne rechignais jamais à faire mes devoirs consciencieusement.

L’école n’avait pas su passionner mes frères qui avaient préféré trouver rapidement un travail dès que cela leur avait été possible. Ma sœur a toujours pensé qu’elle fut mal conseillée dans l’orientation à donner à ses études et  dut supporter deux ans dans une section technologique qui ne lui convenait absolument pas. D’où l’échec au baccalauréat et le refus, malgré l’insistance de mes parents, de se présenter à la session de rattrapage étant donné qu’elle n’avait échoué que de quelques points. Je suis heureux, qu’après quelques années de stages inutiles sur le plan éducatif, elle soit parvenue, seule, à la décision courageuse de reprendre ses études en passant, avec succès, l’Examen Spécial d’Entrée à l’Université, choisissant la voie littéraire, obtenant brillamment, alors qu’elle attendait un enfant depuis huit mois lorsqu’elle  passa les épreuves à Paris, le concours faisant d’elle une enseignante dévouée et volontaire.

Mais je suis le seul enfant de la famille à n’être pas marié. Le seul à attendre de ma mère qu’elle me prouve une fois pour toutes qu’ apprendre qu’elle était enceinte il y a quarante ans, la remplit d’une joie extrême et qu’elle me porta amoureusement durant toute sa gestation. Car je sais que je ne fus ni attendu, ni désiré. On ne peut modifier le passé. Alors je tente éperdument, mu par un besoin de reconnaissance extrême, vital, de la satisfaire quoiqu’il m’en coûte et de lui témoigner ainsi mon amour pour elle infini. Je ne supporterais, en aucun cas, qu’elle puisse penser que je suis un fils ingrat.

Il m’est nécessaire de la savoir comblée. Qu’elle me parle d’un quelconque manque réveille en moi une carence affective profonde. En l’entendant se plaindre au téléphone, j’éprouve aussitôt le désir de la retrouver, de la serrer dans mes bras, de la satisfaire. Mais, dans le même temps, je me souviens que j’ai perdu presque deux kilos depuis que je suis chez moi : elle va le remarquer, s’inquiéter, m’angoisser, me culpabiliser à l’idée que, par ma faute, elle est malheureuse. Comme si j’étais le centre de son univers, comme si je souhaitais l’être inconsciemment en occupant sa pensée, même par le soucis que lui cause ma santé, en permanence. Puisqu’elle est ma boussole, mon obsession, je veux l’être également pour elle. Mais cette exigence me prive de moi-même.

J’ai contacté mon syndicat cette semaine. Une voix féminine m’a conseillé, après s’être amplement informée du motif de mon appel, de remplir une nouvelle fois le formulaire de demande de prolongation de congé de longue maladie : qu’il s’agisse d’une première demande ou d’une prolongation d’un congé déjà octroyé, le formulaire à envoyer à l’Inspection Académique, via l’établissement scolaire où l’on enseigne, est le même. Un courrier en provenance du Rectorat m’a confirmé, ce matin, l’urgence de la procédure. J’avais déjà rendez-vous avec ma gastro-entérologue pour démarrer le traitement par immunosuppresseurs lundi prochain, mais j’ai jugé qu’il valait mieux, pour respecter les délais impartis, que je la voie au plus vite car c’est elle qui doit rédiger les deux certificats médicaux à joindre obligatoirement à la demande : l’un la justifiant, l’autre détaillant, sous pli confidentiel adressé au Comité Médical Départemental, l’évolution de la maladie qui la justifie. J’ai donc rappelé la secrétaire de mon médecin, et j’ai réussi à obtenir un rendez-vous pour le vendredi de cette semaine. J’appréhende un peu sa réaction quand elle va se rendre compte que j’ai encore maigri. La dernière fois qu’elle m’avait ausculté, elle m’avait un peu sermonné, c’était son rôle, en observant ma maigreur. J’avais dû lui avouer que je souffrais de troubles du comportement alimentaire. Elle m’avait écouté et parlé avec une mansuétude et une douceur que je ne lui connaissais pas. Je devais lui inspirer de la compassion. Elle ne me jugea pas, ne me condamna pas. Elle ne comprenait pas les raisons à l’origine du traitement que je faisais subir à mon corps. Je lui rappelai que j’étais en thérapie depuis plus de quinze ans et que ma psychanalyste, si elle détenait une explication autre que celle que je pouvais moi-même donner, ne m’aidait pas vraiment à modifier mon comportement. Elle ne m’approuva pas, elle m’encouragea simplement à poursuivre ma thérapie, m’assurant que j’étais entre de bonnes mains. Elle devait réellement le penser bien que ce soit ma psychanalyste qui m’ait dirigé vers cette gastro-entérologue en particulier, et que son opinion puisse en être quelque peu influencée. Vendredi j’aurais sûrement encore un peu maigri  me contentant d’un fruit et d’un substitut hyperprotéiné, par jour, depuis que je suis chez moi, seul à décider de ce que je vais ou non manger, sans que ma mère s’en scandalise et ne me fasse une scène. Ce qui a généralement pour conséquence, une augmentation du nombre de repas quotidiens et le déclenchement de crises de boulimie, suivies de vomissements.

J’ai posé, indirectement, à ma psychanalyste la question de savoir si ces troubles du comportement alimentaire pouvaient donner lieu à une prise en charge en tant que maladie de longue durée. Elle ne s’est pas prononcée. Je crois qu’elle redoute qu’une réponse positive de sa part n’ait un effet néfaste sur mon comportement actuel, déjà passablement perturbé. Ne serait-ce pas me convaincre que ce dont je souffre n’est pas susceptible d’une amélioration prochaine ? Mais me déclarer que je suis mal dans mon être et victime d’un blocage qui empêche que ma psychanalyse ne prenne fin, ne m’est pas d’une grande utilité.

Interrogé,par l’intermédiaire d’un site de psychanalyse en ligne, un psychothérapeute m’ a suggéré que cette thérapie sans fin pourrait être interprétée comme l’assimilation, que j’aurais faite, entre ma mère et ma thérapie…Je ne peux pas dire que cette hypothèse ait trouvé un écho en moi. Etant donné qu’elle se réfère à un phénomène inconscient, j’ignore si c’est effectivement le cas.

 

par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 20 février 2008
 

Ma fuite désespérée me conduisit chez mon frère, dans la maison que mes parents lui avaient cédée au moment du déménagement qui me transporta, à l’âge de quatorze ans, du nord au sud de la France. J’échouai là par évidence. J’étais né dans cette maison et j’y avais passé toute mon enfance. Des souvenirs fondateurs m’y ramenaient et l’assurance d’être en sécurité entre ses murs.

Après avoir passé, chez mon amie et collègue de mathématiques, une nuit d’insomnie, hallucinée par l’apparition soudaine de son fils, par le récit qu’il me fit de ses jeunes années traumatisantes et l’évocation du  calvaire plus récent qu’avait subi toute sa famille, j’avais besoin de repos, de quiétude, de l’affection inconditionnelle des miens.

Mon frère m’attendait, averti de mon arrivée par le coup de fil inquiet de mon amie. Je n’étais pas dans un état rassurant quand je la quittai dans la matinée. L’alcool et les anxiolytiques ne font pas bon ménage…Je me garai en travers du trottoir devant la maison. J’étais harassé, à jeun depuis plusieurs jours. Je ne contrôlais plus vraiment ni mes actes ni ma pensée. Je les retrouvai, son épouse et lui, avec joie. Il n’était plus l’heure  de déjeuner et je refusai, par un mensonge, leur proposition de manger quelque chose. Je n’aurais rien pu avaler. Mon frère retourna au garage qu’il dirigeait en association avec un ancien collaborateur qui avait débuté, comme lui, en tant que simple représentant chez un concessionnaire automobile. Je ressentis monter en moi une angoisse qui eût nécessité la prise d’un lexomil mais j’avais avalé toute la boîte le jour de ma tentative de suicide au domicile de mon collègue de français. Soit trois jours auparavant. La dose massive que j’avais prise me provoquait une sensation de manque insupportable. J’étais comme un drogué sans sa came. J’essayai vainement de contacter un médecin pour qu’il me prescrivît le médicament devenu indispensable. Nous étions un samedi après-midi et bien sûr seules des voix enregistrées répondirent à mon appel. J’essayai de compenser le manque par la prise d’un bêtabloquant qui m’avait été conseillé par ma généraliste pour soigner des migraines rebelles.  J’en dénichai un peu plus d’une plaquette dans le fond de la pochette contenant les seuls effets personnels que j’avais emportés. Il me sembla que mon angoisse diminuât. Je racontai alors à ma belle-sœur, qui me connaissait depuis l’enfance, puisque j’étais le cadet de la famille, né une dizaine d’années après mes quatre frères, les événements qui m’étaient advenus depuis mon départ de la maison que je partageais avec L. Mon récit l’affecta réellement. Elle suggéra que nous allions faire quelques courses en ville pour me changer les idées. Le centre ville me parut minuscule. Je trouvai les boutiques laides et les gens tristes. Sur le parking du supermarché, ce fut une nouvelle déception. Son ouverture m’ avait réjoui à onze ans : il se trouvait sur la route que j’empruntais pour me rendre au collège et tous les jours je constatais, heureux, la progression de sa construction. A partir de son ouverture, tous les matins, mes camarades de classe et moi, nous y faisions halte. La boulangerie, à droite à l’entrée du magasin, nous attiraient irrésistiblement. C’était l’époque où si l’on habitait une petite ville, il fallait se contenter des magasins artisanaux, des drogueries, des commerces modestes qui assuraient la satisfaction de nos besoins quotidiens. Aller en voiture jusqu’à la grande ville, située à une trentaine de kilomètres, était une fête et une expédition qui nous prenait la journée entière. Cela explique notre engouement pour le supermarché lorsqu’il ouvrit ses portes. Je le considérai ce jour là avec désenchantement, comme tout ce que je reconnaissais de cette ville que j’avais tant aimée.

Nous rentrâmes après quelques achats. Depuis la fenêtre de la pièce qui fut ma chambre, je voyais le jardin. Il était enclos dans les limites du grillage le séparant des jardins voisins. Un simple jardinet à mes yeux d’adulte. J’inspectai l’une après l’autre les pièces de la maison tandis que les voix et les visages d’autrefois envahissaient ma mémoire. J’étais chez moi. Il ne pouvait plus rien m’arriver. Et pourtant je n’éprouvai pas le bonheur d’antan, ni même la quiétude espérée.

Mon frère revint un peu avant l’heure du dîner. Il servit l’apéritif que je refusai poliment. Il insista, pensant qu’un verre d’alcool me détendrait. Il ignorait que j’en avais bu toute la nuit. Je cédai à son paternel souci de mon bien-être. J’emploie l’adjectif « paternel » à dessein. Il est celui de mes frères qui ressemble le plus à mon père, aussi bien par son physique que par son caractère. Il avait racheté la maison de mes parents : j’avais établi une relation avec lui comparable à celle qui peut unir un fils à son père. Je tentais inconsciemment de réécrire mon histoire avec mon géniteur. Une histoire où le père acceptait l’homosexualité du fils, dans laquelle il lui était possible de se confier sans redouter son jugement ou pire son reniement. Je bus  le verre qui m’était offert. Après avoir bavardé, nous passâmes à table et je fis l’effort de manger. Puis nous regardâmes un film télévisé avant la fin duquel, je me retrouvai seul sur le canapé du salon. Je montais dans l’intention, moi aussi, de dormir, enfin.

Les heures commencèrent à s’égrener lentement, pesantes et poisseuses. Les images tourbillonnaient dans ma tête et l’angoisse s’accentua. Je cherchai encore une  fois, frénétiquement, un bâtonnet de lexomil coincé dans la couture d’une poche, ou  tombé, par hasard, entre les pages de mon carnet de chèques…Recherche vaine. Dépité je me rabattis de nouveau sur les seuls médicaments en ma possession. J’avalai un second bêtabloquant. J’attendis d’en ressentir l’effet enfoui frileusement sous les couvertures. Mon frère m’avait promis que nous irions, le lendemain, voir la mer comme nous le faisions, en famille, lorsque j’étais enfant et que le temps s’y prêtait. J’essayais de m’endormir, bercé par les souvenirs que j’avais conservés des grandes marées, debout sur les galets des plages de la mer du nord, scrutant au loin le signal du jusant. De longues minutes s’écoulèrent dans le silence de la maison familiale, traversé par le craquement nostalgique d’une marche de l’escalier de bois ciré.

Las, vaincu par le violent ressac de l’angoisse, je terminai les deux plaquettes de comprimés.

Je fus pris d’une sensation d’oppression intense qui me contraignit à sortir de la maison pour marcher un peu dans la rue déserte à cette heure de la nuit. J’allai jusqu’au bout de la rue et tournai à droite en direction du centre ville. Je gagnai assez rapidement la place du marché bordée de marronniers. Je m’assis un instant sur un banc qui jouxtait une cabine téléphonique.  Il était tard. J’hésitai quelques secondes et j’appelai mon ami professeur d’anglais. Je le réveillai sans doute. Alarmé par l’heure de ce coup de fil, il s’enquit aussitôt de son motif. Je narrai pour la énième fois les faits depuis mon séjour à l’hôpital. Je n’eus pas besoin de lui avouer ce que je venais de faire. M’exprimer distinctement m’était de plus en plus difficile. Il me demanda où je me trouvais précisément. Je le lui dis.

Dans un sursaut de lucidité, j’abandonnai le combiné du téléphone, pendant à l’extrémité de son fil gainé de métal, et me rappelai, pressentant le danger, que la clinique était un peu plus haut, juste à côté de la grande bâtisse du docteur S. de la fille duquel je tombai amoureux en classe de cinquième. Je découvris avec effroi qu’elle n’existait plus.

par ANTONIO MANUEL
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Mardi 19 février 2008
 

Je me demande comment je pouvais vivre avant, quand je ne possédais pas de connexion à Internet ?

Il y avait le Minitel, je m’en souviens : une sorte de balbutiement du Web.

Aujourd’hui, il est rare que je passe une journée sans m’y connecter. Cet univers virtuel est devenu mon espace de déambulation mentale. J’y suis des chemins familiers, emprunte des itinéraires connus, me risque parfois à m’aventurer sur des voies nouvelles sans jamais me sentir égaré, toujours séduit par la curiosité que provoque un attroupement, ici ou là, une affluence en direction d’un lieu où se rencontrer et discuter, se confier, s’inventer une personnalité, rêver d’une harmonie universelle…

Autrefois, j’écrivais dans la solitude, cherchant des réponses dans les livres dont ma bibliothèque tapissait les murs de ma chambre. Désormais, j’écris en sachant que quelqu’un va épouser des yeux mes mots choisis comme une parure de fiançailles. Quelqu’un se lovera contre moi, dans le chaud et le suave, au plus intime de mon âme. C’est une sorte de déclaration d’amour par anticipation, l’entrevue d’une étreinte virtuelle, l’espérance d’une promesse de se retrouver toujours après avoir démarré la machine, entendu le ronronnement du moteur du monstre merveilleux, après l’éclairage de l’écran suivi de son illumination et de l’apparition de la porte ouvrant sur un monde où tout est devenu possible, où se rejoindre est l’affaire de l’enfoncement puis du relâchement du bouton de la souris noire…

J’écrivais comme on parlerait à l’absence, dans la solitude et le silence. Je tressais des cordes de mots tendues pour grimper le long d’un mur d’ignorance. Je nouais des phrases entrelacées dans l’espoir de quitter l’humidité suintante de ma geôle. Sous le ciel pâli d’une mansarde, sous les combles, je transcrivais l’histoire d’un effacement, d’un renoncement à son identité, d’une imposture contre sa propre volonté. J’étais l’autre que l’on avait appelé de tous ses vœux, l’enfant studieux, calme et obéissant. J’étais l’enseignant sans histoire, respecté de ses pairs et loué par sa hiérarchie. J’étais celui que l’inspectrice désigne comme conseiller pédagogique, fier de cette distinction, s’appliquant de son mieux à guider le novice sur les rails de la pratique d’une profession vénérée, quêtée depuis l’adolescence sur les bancs du lycée comme une revanche. J’étais l’ombre de moi-même, le souvenir rayonnant d’un soleil éteint. Je m’enivrais des mots des autres, des écrivains au programme, bafoués, honnis pendant des décennies et soudain touchés par la grâce d’avoir été reconnus par l’aristocratie des Lettres.

J’expliquais PROUST refusé d’édition par GIDE, alors chef de fil à la Nouvelle Revue Française et censuré lui-même par les auteurs de la référence scolaire, durant près d’un demi-siècle, l’inoubliable LAGARDE et MICHARD. Je commentais les poèmes de BAUDELAIRE condamné, en son temps, pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». J’osais expliciter, avec décence, la nature de la relation unissant VERLAINE à RIMBAUD, devant la mine désapprobatrice et scandalisée, dégoûtée,  de certains  garçons  de la classe. Je scrutais les œuvres de BALZAC, tentant de faire comprendre à l’auditoire ce qui fait le génie de ce réaliste du dix-neuvième siècle. Nous lisions MONTAIGNE, PASCAL, ROUSSEAU et VOLTAIRE en discutant de leur sagesse et de leur talent respectif. Autrement dit, j’aimais mon métier et l’exerçais en souhaitant fortement transmettre, aux élèves qui m’étaient confiés, ma foi en la littérature comme permission de venir au monde. Et puis la maladie vint bouleverser ma vie.

Le miraculeux traitement qui me tenait debout se transforma en un  poison qui détruisait mon organisme. J’avais presque oublié que je souffrais, grâce à la puissance de son action anti-inflammatoire, d’une pathologie auto-immune depuis plus de quinze années. J’avais vécu un peu comme tout un chacun, regardant la route droit devant sans vraiment en imaginer le bout. J’étais jeune, inconscient, insolent. Je me sentais fort et éternel. J’avais lu les auteurs les plus illustres, les philosophes, mais je ne les avais pas crus. Ou simplement dans l’abstraction d’une conviction rationnelle qui ne concernait pas mon être. La maladie m’obligea à regarder la vérité en face. Il y avait la naissance et l’enfance, l’adolescence et l’accession à l’âge adulte. Mais il y avait la mort aussi, tapie derrière la maladie. Le mot cancer me fut jeté au visage comme une prédiction mauvaise, comme une punition pour l’insouciance dont j’avais fait preuve durant tant d’années. Les congés prescrits pour raison de santé se succédèrent, dans le giron protecteur de l’Education Nationale qui m’avait accueilli, au sortir du lycée, un an à peine après mon entrée à l’université, à dix-neuf ans, en tant que surveillant dans un collège de la ville où ma famille résidait. Ne pas pouvoir servir la mère qui m’avait donné naissance une seconde fois alimentait en moi un profond sentiment de culpabilité. Je n’étais plus digne du concours par lequel elle m’avait définitivement adopté. Alors je m’efforçai à l’excellence et défiai la maladie en continuant d’étudier, d’apprendre toujours davantage afin de briller dans l’exercice de mon métier pour contenter la déesse mère, l’autorité, la loi intégrée en moi. C’était présumer de mes forces, vouloir changer ma destinée. Rien ne se déroula comme je l’avais prévu. Et la maladie m’enferma dans le cachot de l’inactivité d’où l’on ne sort que dans le but qu’un expert certifie que la maladie vous a vraiment terrassé.

Heureusement, il me restait l’écriture. Ecrire afin d’exister dignement, dans une appréhension positive de soi. S’acharner à comprendre d’où provient le grain de sable qui a enrayé le mécanisme. Comprendre, sous la lumière crue des mots, les aléas d’une existence sage et rangée, timide et inhibée. S’interroger sur un parcours sans faux-pas, sans fautes, sans faiblesses qui va de la réussite scolaire et universitaire à l’échec triomphal de la maladie.

C’est pourquoi depuis le petit matin j’écris ce texte inédit, cette oblation aux dieux, s’ils existent et nous lisent. J’attends que le flux se tarisse de la rivière en crue qui me dicte mes mots. J’ai hâte de vous rejoindre pour que vous pardonniez ce geste d’hérésie, mon audace d’écrire. J’attends dans la solitude encore, bientôt rompue, que, dans ma boîte à lettres intangible, je découvre l’un de vos commentaires, métaphore de mon absolution.

 

par ANTONIO MANUEL
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Lundi 18 février 2008
Je viens de recevoir une interdiction de 5 jours de participation au site du magazine  PSYCHOLOGIE que j'achète très régulièrement. En effet, le site me sanctionne pour publicité interdite.
J'ai pourtant toujours déposé des messages sincères concernant ma maladie, ma sexualité, mes troubles du comportement alimentaire, ma psychothérapie, en répondant systématiquement à toutes les réactions des paricipants de façon polie, modérée et le plus précisément possible.
MERCI DE VOTRE SOUTIEN, ANTONIO MANUEL.
P.S. Vous trouverez ci-dessous le "copié-collé" du message reçu.

Moderateur vient de vous bannir (Catégorie : Tous les forums)

Raison de la sanction : La publicité est interdite sur nos forums.

Durée : 5 Jours

par ANTONIO MANUEL
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Lundi 18 février 2008
 

Je ne me rappelle plus combien de temps j’attendis l’arrivée du fils de mon amie, professeur de mathématiques, assis sur le banc, à quelques mètres de l’hôpital que j’avais fui d’une certaine manière, réchauffé par les obliques rayons d’un soleil généreux.

Il s’avança vers moi sous les traits d’un grand jeune homme élancé à la carrure athlétique. Moi qui ne l’avais plus revu, depuis l’année où je lui avais donné quelques conseils, pour le rassurer, avant l’épreuve anticipée de français du baccalauréat, je fus surpris en reconnaissant, derrière ce visage séduisant et ce corps dynamique, l’adolescent complexé par ses boutons d’acné auquel mon amie m’avait demandé d’apporter mon soutien pour le baccalauréat.

Il me conduisit jusqu’au garage où ma voiture attendait, réparée, que je la récupère. Je dus régler, pour ce faire, une facture d’un montant exorbitant. La furie de L. ne faisait que commencer à me revenir cher…

Je le suivis ensuite jusqu’au village où mon amie vivait avec sa famille dans une très jolie maison de campagne. Elle manifesta une joie sincère en me souhaitant la bienvenue chez elle. Nous nous installâmes sur le canapé du salon pour bavarder, comme nous en avions l’habitude au collège, le matin avant que la sonnerie ne nous intime l’ordre de gagner nos salles de classe ou à l’occasion du déjeuner que nous prenions en salle des professeurs, en compagnie de plusieurs autres collègues avec lesquels nous formions une sorte de clan uni et solidaire. Son mari étant présent, il ne nous était pas possible d’aborder tous les sujets qui animaient ordinairement nos conversations. Nous nous focalisâmes donc sur les derniers jours très agités que j’avais traversés. Elle me félicita d’avoir enfin définitivement rompu avec L. même s’il manifestait déjà sa fureur face à mon geste de délivrance. Elle me morigéna, sur un ton badin, de ne pas être venu me réfugier chez elle directement. Puis elle me rapporta, en détails, les derniers hauts faits des élèves difficiles dont nous devions gérer le comportement instable et agressif au jour le jour.

Ce soir là, un voisin s’était invité pour dîner. Il me déplut d’emblée. Vieux célibataire machiste et obtus, intolérant, son discours m’excéda. Je demeurai à distance, n’ayant pas souhaité me joindre à eux, incapable d’avaler une quelconque nourriture. J’avais apporté une plante fleurie, le dernier livre d’ANNIE ERNAUX et une bouteille de Malibu à mes hôtes. Je savais mon amie friande de lectures et tout particulièrement de la prose de cet auteur que je l’avais amenée à apprécier. Je me saoulai avec le Malibu, en écoutant, distraitement, la conversation ponctuée par le cliquetis des couverts et le bruit des mâchoires.

Mon amie me rejoignit bientôt sur le divan où je divaguai et lui tint des propos indécents. Elle riait, un peu mal à l’aise, car elle ne m’avait jamais vu ivre, puisque je ne buvais pas. Je savais pertinemment que je ne lui déplaisais pas, elle ne me l’avait jamais caché, et lui proposai, depuis cet univers fantasmatique où m’avaient transporté l’alcool et les anxiolytiques, de lui faire un enfant !

Je terminai la soirée attablé dans le séjour près de plusieurs bouteilles d’alcool, un verre toujours plein à portée de main. Le fils de mon ami, qui était si gentiment venu me chercher à ma sortie de l’hôpital, me fit quelques confidences, très personnelles, sur son enfance, ses amours naissantes et sa relation avec ses parents. Je sentais bien, malgré les effets de l’alcool qu’il voulait m’avouer quelque chose, comme un lourd secret qui pesait sur son cœur. Mais la pudeur le retenait.

Nous nous couchâmes assez tard. Mon amie m’avait confectionné un lit de fortune au rez-de-chaussée, dans une pièce qui faisait office de bureau. Je me mis au lit sans parvenir à trouver le sommeil. J’étais ivre, agité, ne cessais de changer de position dans l’espoir de chasser les pensées sombres qui tournoyaient dans mon esprit. J’étais presque arrivé à mes fins et commençais de m’endormir quand le fils de mon ami me secoua doucement le bras en chuchotant mon prénom.

C’en était fini des quelques heures de repos sur lesquelles j’avais compté pour me remettre de mes récents excès.

Comme je l’avais pressenti lorsqu’il s’était confié à moi dans la soirée, un problème le tourmentait. J’avais appris par la rumeur, lors de la mutation de mon amie dans l’établissement où j’enseignais depuis presque dix années, l’enfer que sa famille et elle avait connu quelques années auparavant. Aussi son fils ne m’apprit-il rien lorsqu’il me raconta les faits qui avaient conduit son père, alors principal d’un collège, à être jugé par un tribunal et radié à vie de l’Education Nationale. Il faisait, depuis, de longs trajets chaque jour pour rejoindre son nouveau lieu de travail, dans une entreprise privée. Le récit circonstancié et inattendu, surtout dans les conditions où je me trouvais, à cette heure avancée de la nuit, des vacances passées chaque été, avec ses parents,  dans un camp de naturisme et de la honte éprouvée, mêlée de dégoût, de se retrouver nu au milieu d’un camping entier d’hommes, de femmes, et d’enfants, de tout âge et de tous milieux sociaux, dont il me gratifia deux jours après ma tentative de suicide ratée, quand mon sang charriait encore le poison des trente bâtonnets de Lexomil avalés l’un après l’autre et mon foie tentait durement d’évacuer celui de l’alcool bu en abondance, me bouleversa. Mais je comprenais mal ce qui l’avait motivé à me réveiller en plein milieu de la nuit pour me raconter cela. Qu’attendait-il de moi, au juste ? j’avais mal à la tête, je me sentais nauséeux et ma faculté de raisonner était passablement affectée. Ses révélations me perturbaient. A quel autre aveu allait aboutir cette confession nocturne ? j’étais angoissé, je redoutais le pire, connaissant assez mal son père, et ma capacité d’apprécier la situation  était altérée par les faits, qui avaient été relatés dans les journaux locaux, dont son père était soupçonné être l’auteur : des élèves de troisième, des filles, l’avaient accusé de les avoir rémunérées pour lui  servir de modèles  dévêtues lors de séances de photographie privées qu’il aurait organisées.

Je ne voulais plus rien entendre car je devinais que ce qu’il éprouvait tant de difficultés à dire devait les concerner son père et lui. Je lui expliquai que je n’étais pas psychanalyste et qu’il était préférable qu’il se confiât à une personne dont le métier était de recueillir semblables confidences et de prendre les mesures qui s’imposaient, éventuellement, selon les cas : son médecin de famille, par exemple, une assistante sociale, un psychologue, sa mère même…Je n’étais pas habilité et surtout pas en état de recevoir le trop plein d’une âme torturée. Néanmoins je l’interrogeai pour en apprendre davantage. J’étais un adulte référent et je n’avais pas le droit de lui refuser le soutien qu’il sollicitait. Mes réticences à en entendre plus l’avaient sans doute amené à réfléchir sur les conséquences que pouvaient avoir des propos mal interprétés, des mensonges ou des révélations tues pendant des années.

Il se contenta de se blottir tout contre moi et me raconta ses déboires sentimentaux, sa nouvelle vie à l’université et ses projets d’avenir. Peut-être avais-je été influencé dans l’interprétation de sa démarche nocturne furtive par ce que je savais les concernant lui et sa famille ? Et puis j’étais sous l’emprise de l’alcool et des médicaments. Il me fit la conversation jusqu ‘au petit matin. Il regagna sa chambre lorsque l’on entendit que l’on se réveillait à l’étage.

Je bus un bol de thé en compagnie de son père qui était descendu le premier et déjeunait dans la cuisine. Je lui dis que son fils n’allait pas très bien, qu’il me semblait psychologiquement perturbé par quelque chose que j’ignorais. Il m’écouta et me répondit par des banalités. Je n’insistai pas. Je n’avais pas dormi de la nuit et j’avais la bouche pâteuse, la tête confuse et douloureuse. De plus, cet ancien professeur de mathématiques m’avait beaucoup aidé à comprendre mon cours de statistiques pour les psychologues que les différents collègues de travail, enseignant la même discipline, consultés m’avaient avoué ne pas comprendre mieux que moi. Il s’était montré un excellent pédagogue et j’avais obtenu plus de la moyenne à cette unité de valeur indispensable à l’obtention du D.E.U.G de psychologie que je préparais par correspondance avec le C.N.E.D. je me sentais redevable envers lui, en tous les cas reconnaissant, et ne parvenait pas à l’imaginer en père indigne.

Lorsque mon amie se fût réveillée, je lui relatai cependant l’attitude et les propos de son fils ainsi que ceux de son mari.

par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 17 février 2008

J’ai reçu hier la notification de la décision prise par le comité médical qui a statué sur mon cas.

 

Depuis septembre dernier, je bénéficiai de la perception de la totalité de mon salaire jusqu’à la fin du mois de novembre. J’avais, en effet, repris mon travail l’année dernière, après un arrêt pour longue maladie d’un an et demi : soit un an soumis à une rémunération à plein traitement et six mois à demi traitement.

 

La décision du comité médical intègre, dans les six nouveaux mois de congé accordé pour longue maladie et non pour maladie de longue durée, comme je l’avais demandé et espéré, la période comprise entre la date de la rentrée scolaire de 2007 et le deux mars 2008.

 

Stupeur à la lecture de l’avis émis par le comité médical ! Heureusement que j’étais chez moi en compagnie de mon ami qui m’a calmé car j’étais, à la fois sidéré et en colère devant cet avis que je ne comprenais pas. Devrais-je désormais rembourser à l’Education Nationale l’excédent des trois mois à plein traitement ? Pourquoi donc la demande d’octroi d’un congé de longue durée débutant en décembre, mois à partir duquel je n’étais plus payé que cinquante pour cent de mon salaire habituel, se transformait-elle en l’accord d’un congé de longue maladie de six mois rétroactif ? D’accord, ce congé de longue durée me permettait de bénéficier d’un arrêt de travail non imputable au service, contrairement, à l’arrêt de maladie ordinaire, mais il me contraindrait peut-être à rembourser les cinquante pour cent de mon salaire perçu, du fait même de cet avis, injustement, pendant trois mois ; en tous cas, il m’obligeait à envoyer une nouvelle demande de congé pour longue maladie de façon à pouvoir commencer mon nouveau traitement par immunosuppresseurs sereinement, et soigner mon anémie et mon ostéoporose. Je ne peux, d’un point de vue médical, reprendre mon travail le trois mars prochain…

 

Mon ami prit le temps de lire l’avis attentivement pour vérifier que j’en avais bien saisi le contenu et sa signification et comparer dans le détail les dates y figurant, récapitulant les congés déjà octroyés, avec celles mentionnées sur l’historique de mes congés envoyé par mon lycée. Tout y était exact. J’avais bien lu l’avis et en avait bien perçu le sens. Il ne me restait plus, puisque nous étions un samedi, qu’attendre le lundi suivant pour contacter l’Inspection Académique afin d’obtenir une réponse aux questions que je me posais, demeurées en suspens. Mais avant cela : demander conseil, ce lundi matin, à l’aube, à mon syndicat.

 

Cette vive contrariété venait de me couper l’appétit. Je n’avais plus la moindre envie d’aller débourser une somme que je ne possédais peut-être soudain plus au restaurant. Nous avions depuis plus d’une semaine décidé, mon ami et moi, de fêter la Saint Valentin, n’ayant pas pu le faire le jour même, ce samedi soir. Le matin même, je m’étais réveillé déprimé et irritable à l’idée de reprendre au moins deux kilos pour une nourriture que je ne souhaiterais, par conséquent, que vomir. Ce que je ne pourrais pas faire et cela me mit d’une humeur exécrable. Je n’osais faire part de mon état d’esprit à mon ami. J’avais déjà obtenu que nous nous rendions au restaurant pour le déjeuner plutôt que pour le dîner. Il avait accepté un peu à regret. A présent, je lui tenais rigueur de ce repas prévu et accepté avec joie le jour où nous l’avions décidé ! je refusais de prendre deux kilos, qu’il ne me faudrait pas moins d’une semaine pour perdre, alors que le refus, dont je venais de prendre connaissance, de l’octroi du congé pour maladie de longue durée que j’avais demandé, ne m’inspirait que l’envie de commencer une grève de la faim pour protester du sentiment d’être la victime d’une injustice. Ma santé s’était, en effet, dégradée au moment où j’avais formulé cette demande de congé. Elle ne cessait de s’aggraver depuis lors et on osait ne considérer mes souffrances et mes angoisses que seulement dignes d’un congé à demi traitement. J’étais malade et on me punissait de l’être en me privant de la moitié de mon salaire ! je ne pouvais pas accepter cela sans réagir. Je décidai de ne plus m’alimenter. J’allais commencer immédiatement. Cela tombait bien puisqu’en prévision du dîner commué en déjeuner, j’étais à jeun depuis mon réveil.

 

Je finis par implorer mon ami de supprimer le restaurant. Je me rendais compte q’il en était profondément peiné. Mais moi aussi,  je me faisais violence en me frustrant d’un plaisir que j’avais attendu pendant plus d’une semaine et à l’idée duquel je m’étais réjoui durant tout ce temps…Il prétexta le besoin de se rendre dans la salle de bains pour s’y réfugier et pleurer à mon insu. Je le remarquai à ses yeux rougis lorsqu’il en sortit. Je trouvai cruelle la déception que je lui imposais et pensai qu’il serait sans doute plus heureux avec un autre, que je n’avais pas le droit de lui imposer mes problèmes de santé physiques et psychologiques.

 

Je lui déclarai qu’il ne devait pas se sentir lié à moi par un pacte quelconque ; qu’il pouvait me quitter si notre relation était une source de souffrance pour lui au lieu d’illuminer sa vie. Je ne voulais pas que la pitié, ou un sentiment de culpabilité à mon égard, le poussât à rester avec moi. Il parut offensé par mes propos et m’assura qu’il n’en était rien, que nous irions en nous promenant jusqu’au supermarché et qu’il s’y choisirait ce qu’il aurait envie de manger pour le déjeuner. Quant à moi, je décidai de me contenter d’un substitut hyperprotéiné pour la journée et d’un fruit.

 

Lorsque nous nous étions rencontrés, j’avais repris le travail après mon arrêt de dix-huit mois accordé pour longue maladie. Je m’alimentais normalement, à la suite d’ un régime de plusieurs mois à cause d’une prise de dix kilos, consécutive à la forte dose de cortisone qu’avait nécessité une nouvelle poussée de recto-colite hémorragique ulcéreuse. J’ avais donc perdus ces dix kilos excédentaires, et menait une vie redevenue presque normale puisqu’avec l’aide de ma gastro-entérologue et de mon généraliste, j’étais parvenu à juguler cette poussée de la maladie et avait retrouvé, tout en diminuant la dose de cortisone, mon poids antérieur.  Bien sûr, je n’avais pas atteint un état de complète quiescence de la maladie puisque j’étais contraint de conserver une dose de cortisone tout de même, relativement, importante, en tous cas, qui n’était pas exempte d’effets secondaires certains et sérieux à plus ou moins longue échéance.

 

Je me trouvais ainsi à un tournant de ma vie. J’avais remédié à ’oisiveté, qui m’avait pesé peu après les premiers temps de ma poussée de recto-colite, en m’inscrivant au concours de l’agrégation et en travaillant à un rythme soutenu, compte tenu de la pathologie qui m’imposait la prise de nombreux médicaments, dont certains nuisaient à ma capacité de me concentrer et de retenir normalement le contenu, ardu et considérable, du programme de ce très difficile concours. Un garçon rencontré au début de mon congé perdit, lors d’un repérage du lieu où devait se dérouler le concours une semaine plus tard, le dossier contenant la confirmation officielle de mon inscription audit concours et toutes les pièces indispensables pour pouvoir m’y présenter. Je fus à la fois extrêmement déçu, car j’avais fourni des efforts très importants durant des mois pour mettre de mon côté toutes les chances d’obtenir cette promotion professionnelle prestigieuse, et soulagé, à l’idée qu’il me devenait impossible d’échouer puisque je ne le passerai pas, indépendamment de ma volonté.

J’avais repris les cours au lycée en mars, résigné à ne pas gagner plus d’argent, grâce à l’obtention du concours, pour trois heures de travail en moins…Et j’avais rencontré mon ami actuel. Je fus séduit par son physique avantageux, le fait que nous partagions la même profession, sa disponibilité, sa gentillesse et son extrême sollicitude envers moi. Il était cultivé et cela m’était agréable de pouvoir converser intelligemment avec lui, après une année passée en compagnie du jeune homme qui avait perdu mon dossier, à explorer tous les magasins de décoration à bas prix et les hypermarchés de la région, sans compter la visite de l’usine de bonbons HARIBO pour laquelle il fit un caprice et, ayant entamé mon régime, où je me sentis affreusement frustré toute la journée en le regardant avaler  les poignées de friandises offertes aux visiteurs, payants, de l’usine.  
par ANTONIO MANUEL
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