« [...] Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au
plus profond de votre cœur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il
écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et
simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette
impulsion. »
Ce conseil donné, à un tout jeune écrivain qui doutait de sa vocation, au début du dix-neuvième siècle, par le grand poète
RAINER-MARIA RILKE me semble intéressant à rappeler à quiconque me demanderait de justifier, si besoin de justification il y a, ma persévérance dans ma démarche
d’écriture.
Je sais qu’ils sont légion, celles et ceux dont l’espoir fou est d’être accepté en tant qu’écrivains, pour l’œuvre qu’ils
lui auront soumise, par un éditeur qui ne leur proposerait pas un contrat de type participatif.
Je les côtoie chaque jour sur différents forums consacrés à la littérature. Je suis fasciné par l’énergie et la haine
qu’ils déploient dès qu’un auteur, habité par une espérance qu’ils partagent certainement ou dont ils ont caressé, autrefois, le rêve de la voir se concrétiser: être publié pour toucher un
vaste lectorat qui viendra enfin à la rencontre de leur livre, a l’audace de présenter son œuvre sur un lieu de discussion dont ils se sentent l’autorité de contrôler les propos de chacun et de
critiquer les goûts et la création artistique originale de tous.
En effet, depuis que je me rends régulièrement sur l’un de ces forums pour connaître les réactions des uns et des autres à
la lecture, éventuelle, des quelques pages que je publie sur ce blog chaque jour, j’ai l’impression d’y être considéré comme un intrus. Leur stratégie consiste à déprécier chaque critique
élogieuse destinée à la seconde partie de mon livre en cours de rédaction. Pour ce faire, ils en discréditent les auteurs, ayant affirmé, dans un premier temps, qu’il s’agissait de mes propres
commentaires mis en lignes sous différents pseudonymes. Puis face à leur multiplication et à l’insistance des lecteurs aimant ce que j’écris et désireux de le faire savoir, malgré leur
acharnement à me calomnier et à dévaloriser mon travail, ils assurent qu’ils ne peuvent qu’être soit des amis soit les membres même de ma famille ou les deux à la
fois.
Leur est-il tellement douloureux de lire, concernant autrui, ce qu’ils eussent aimé qu’on écrivît au sujet de leur propre
création ? Sont-ils vexés que l’on ne sollicite pas leur bienveillance alors qu’ils sont persuadés de détenir le privilège d’encenser un livre, à condition bien entendu qu’il soit l’œuvre
d’une personne appartenant à leur coterie ? Faut-il se comporter à leur égard comme le faisaient les écrivains au dix-septième siècle envers la Sorbonne, puissant organe de censure ?
Doit-on subir leur cabale et rédiger une préface pour chacune de nos œuvres afin de contester, comme MOLIERE, leurs critiques une à une ?
Il va de soi qu’il n’en saurait être question. Heureusement, chacun à la liberté d’exprimer, sur certains forums, qu’une
œuvre lui a plu ou lui plaît, sans recevoir aussitôt une volée de bois vert !
Quoiqu’il en soit, l’essentiel ne réside-t-il pas ailleurs ? N’est-il pas si justement formulé dans le conseil donné,
en connaissance de cause, par RAINER-MARIA RILKE, de bâtir sa vie selon l’absolue nécessité d’écrire ? De témoigner, sa vie durant, de la merveilleuse tyrannie de l’écriture ? Et ce
quel qu’en soit le moment ?
Ne suis-je pas, en ce cas, en droit de rendre compte, par l’intermédiaire de l’écriture, que mes lectures et mes goûts, mon
parcours universitaire et professionnel, mon travail personnel, m’ont forgée, de ce que fut ma vie, depuis mon enfance, grâce à, ou à cause de, mon homosexualité, ma famille, mon milieu
social ? Ne suis-je pas, en ce cas, en droit de décrire, aussi minutieusement qu’il m’est possible, avec toute la crudité et la poésie dont je suis capable, la pathologie qui a transformé ma
vie et qu’il peut être éclairant de mettre en relation avec la considération de l’homosexualité qu’avait la quasi-totalité des hommes de ma famille lorsque j’étais enfant et adolescent et que je
découvrais, alors, par leurs yeux, ma monstruosité infamante ?
C’est pour raconter cela que je dois écrire. Dire ce que fut ma vie, dénoncer ce que mon passé et ma maladie en ont fait
aujourd’hui, est une nécessité vitale et salvatrice. Car ma famille s’est contentée d’être le vecteur de l’opinion sociale relative à l’homosexualité. Et mon quotidien, mes amours et mes
tourments, mes tracas et mes joies, mon bonheur, ne sont qu’un reflet du miroir sous l’angle duquel on peut observer la société.
Quand mon ami me déclare que mon écriture l’a pris en otage, j’ai beau apprécier la métaphore de sa phrase, je ne la trouve
pas moins injuste et cruelle. Je ne mets pas ce qu’il ressent en doute. Je suis simplement malheureux de ne pas pouvoir le rendre heureux. Et je pense que ma situation n’est certainement pas
unique ; qu’en retenant sa réflexion et en la transcrivant, je permets à mon texte d’être l’écho sonore de pensées et de sentiments demeurés silencieux dans l’esprit et le cœur de certains
de ceux qui le liront. J’utilise également l’écriture comme un exutoire.
De la même façon, lorsque j’écris que, la semaine dernière, il s’est exclamé, en me voyant sortir de la salle de
bains, dévêtu : « Tu es maigre, c’est horrible ! », j’imagine la réaction de toutes les personnes souffrant d’anorexie et j’espère que si elles se sentent moins seules à
dériver aux confins de la maigreur, leur compagnon ou leur compagne prendront conscience de la violence de cette exclamation devant la nudité d’un corps qu’elles ne savent plus comment traiter.
Et sauront que détourner d’effroi la tête en se masquant le regard de la main, comme le fit mon ami, n’est pas l’attitude la plus aimante en pareilles circonstances.
C’est pourquoi je déplore qu’un forum qui a pour vocation de permettre de débattre des livres soit squatté par des
individus dont le pseudo utilisé tente vainement de dissimuler l’indigence en matière de littérature. Tout débat est ainsi condamné à n’être qu’une conversation stérile menée tambour battant par
des amuseurs publics auxquels il ne manque pour parfaire le costume qu’un gros nez rouge et des brodequins sans lacet.
La présentation sérieuse d’un livre est d’emblée tournée en une mascarade, en un procès ridicule qui oublie les pièces à
conviction au profit de certitudes préexistantes, où le livre est banni de leur république des lettres parce qu’il n’a pas reçu au préalable l’aval de leur société secrète. Appartenir à leur
franc-maçonnerie est le résultat d’une cooptation de membre à membre, fondée sur une sorte de fraternité de la rancœur et de l’échec, du désaveu par les maisons d’édition sérieuses, et d’une
consolation réciproque passant par une autoédition leur restituant un semblant de gloire littéraire sur fond d’amertume.
Ainsi habités par la jalousie, l’aigreur et la désillusion, ils sont animés d’une jubilation extrême à la perspective de
cracher leur vindicte sur le moindre ouvrage littéraire qu’on aura commis l’erreur de livrer à leur délectation névrotique et morbide. Avec quelle jouissance ils se repaissent alors de votre
œuvre innocente, de votre naïveté qui les ravit et stimule leur inspiration défunte.
Votre livre aussi prometteur soit-il se voit relégué, sous leur plume désœuvrée, au rang de production indigne de figurer
sur le rayonnage où ils rêvent de positionner le leur. Votre écriture est taxée d’ignoble borborygme par leurs propos rageurs et écumants. Ils revêtent la feinte lecture de votre œuvre, d’une
ironie hautaine, du mépris souverain qui leur est encore permis avant qu’elle ne soit portée aux nues par le prestige de l’édition.
Ils seront alors contraints d’en vénérer le style et le génie, la désignant comme l’étalon de mesure auquel ils
confronteront désormais tout nouvel ouvrage qu’on aura bien voulu soumettre à leur ressentiment accru de ne plus pouvoir vilipender votre désormais irréprochable production.
Ainsi se délectent-ils de la fraîcheur de votre chair dont ils raffolent du subtil parfum que sa virginité exhale pour
leurs narines corrompues. Charognards du web, ils ne dédaignent pas la proie candide que leur instinct pervers a su déceler en vous.
Rassurez-vous, leurs dents ne sont plus capables de mâcher que des chairs pourrissantes.