Mardi 11 mars 2008


  L'auteur du blog est actuellement en pourparlers avec différents éditeurs.
Cet espace reste néanmoins le vôtre.
Chaque jour, quelques mots, une citation, une proposition d'écriture y paraîtront à votre intention.
L'auteur réagira à vos commentaires et interventions diverses libres le jour même ou un peu plus tard, aussitôt qu'il le pourra.
TRES AFFECTUEUSEMENT, VOTRE ANTONIO MANUEL.

par ANTONIO MANUEL
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Lundi 10 mars 2008

 

Le sang. Le sang encore comme lorsque le bonheur d’enseigner ce qui vous tient debout a brutalement prit fin. En saigner…
Les mots m’échappent malgré la censure de la mémoire. Les mots ouvrent la brèche d’un temps indéfini, à jamais irrésolu.
Souffrir. A se mordre les doigts jusqu’au sang pour que ce flux du plus cher de moi-même charrie la douleur qui sillonne le ventre. Pour que la douleur alarmante de l’écoulement du sang s’évacue avec son excrétion spasmodique.
Fermer les yeux sur la tumeur du monde. Obstruer ses oreilles à deux mains, les doigts fouillant dans les cheveux la vérité du fond du crâne. Ramasser tout son corps contre soi dans un coin de la pièce comme un chien blessé, comme un enfant battu, les genoux dans les bras croisés, tout son corps entre les bras serrés.
Au dehors, la vie prospère ou se délite. L’univers poursuit sa course de planètes. C’est la veille du nouveau jour de la semaine. Les autres ont encore plusieurs heures pour voter. Municipales, cantonales, j’ai laissé tomber dans l’urne mes deux enveloppes : une urne par enveloppe. J’ai marché comme j’ai pu, sous la pluie, et la jambe droite empêchée par l’inflammation de ma hanche, jusqu’à l’hôtel de ville pour hurler ma colère silencieuse. Ma colère de mots criés derrière la vitre de mon silence.
Je me tiens blottis contre moi-même, ne risquant aucun geste susceptible de réveiller la bête enfouie dans les viscères, dans le sang de la muqueuse abrasée de l’intestin, la bête au mugissement d’une douleur immonde.
Les autres s’angoissent en attendant l’annonce, la voix des urnes, du peuple beuglant sa déception. Le beuglement de l’animal à traire, les mamelles vidées par la faim et la soif de pouvoir et d’argent, de prestige et de reconnaissance.
Demain de nouveaux salariés parvenus au bout de leur résistance de bête de somme, au-delà de l’épuisement de tirer leur charrue de travail harassant, exsangues, choisiront de mourir plutôt que de subir encore l’acharnement qui les a tués.
Moi, dans une encoignure de ma chambre, le corps soutenu entre deux pans de murs, je cherche au fond de moi la quiescence et l’oubli ou bien la douleur fauve d’un enfantement sans fin. J’attends que les langues se délient, que le christ m’ordonne d’ôter toutes mes bandelettes de momie pour faire basculer la pierre lourde de granit qui interdit qu’on entre en moi. Je guette le fer de la lance qui me transpercera d’une lumière de crépuscule, d’une aube d’été ou s’émouvoir, folâtrer avant  que le jour n’efface la rosée d’une naissance.
Je guette les pas de l’amant, du plus qu’aimé de mes enfances passés à espérer la main du père glissé dans la mienne pour me montrer la voie. Dans le souvenir de mon père, j’écris les mots de mon enfance d’espoirs immaculés trahis. Les mots parfaits de ma traduction inexacte. Les mots de mon père privé de cahiers et de livres, goûtant dans l’alcool trop bu l’ivresse d’une poésie vertueuse.  
Depuis mon encoignure, je guette, les yeux clos, le flux des maux de son absence, notés sur la page des billets d’excuse à présenter à l’enseignant. Je remets dans mon cartable le cahier qu’il me jette à la figure comme le certificat médical de ma gastro-entérologue, refusé par l’expert mandaté par l’inspection académique parce qu’il n’est pas assez explicatif. Immobile j’entends tous mes remuements internes et le silence de mon âme. J’attends le jour de cette semaine neuve et s’il n’était encore trop tôt, j’avalerais un à un tous les somnifères de la boîte pour sombrer dans le rêve soyeux d’un amour majuscule. Sombrer dans la soie du rêve d’un autre où donner un sens aux symboles de ma mythologie intime. Un rêve de verres de cristal et de diamants resplendissants, aux éclats brisés d’un alcool brun versé sans discontinuer, répandant le vernis tantôt roux, tantôt noir, mêlés, de son euphorique laitance sur les bijoux précieux, souillés, et les verres en morceaux, éclaboussés.
 
C’est ainsi qu’après de longs mois de rémission, la maladie se manifesta brutalement avec son cortège de symptômes alarmants. Un matin, le sang m’interdit d’aller travailler. Je téléphonai au lycée afin que l’administration pût prendre les mesures nécessaires rapidement. Je me rendis au cabinet de mon généraliste qui voulut m’arrêter dix jours le temps de voir si un peu de repos associé à un régime alimentaire et à une légère augmentation de la dose de cortisone, dont l’effet ne serait pas perceptible avant au minimum dix jours, suffiraient à éteindre l’inflammation. Nous étions pratiquement à la fin du mois de mai, il me restait trois textes à étudier pour boucler la liste de l’épreuve anticipée de français au baccalauréat de ma classe de première scientifique et je ne voulais pas que mon absence risquât de les pénaliser. J’expliquai à mon généraliste ma position. Il ne pouvait pas m’arrêter moins longtemps : il lui fallait laisser le temps d’agir au traitement et d’aviser en fonction du résultat. Je n’étais pas en état d’assurer mes cours. La seule solution que nous trouvâmes afin qu’un professeur titulaire de zone de remplacement terminât l’étude des trois textes à ma place fut de prolonger l’arrêt de cinq jours. L’annonce d’un arrêt de maladie de quinze jours ou plus déclenchait, dans ma matière, aussitôt au niveau du rectorat l’envoi d’un professeur de remplacement.
J’étais soulagé. Je prévins mon lycée que mon médecin m’avait prescrit quinze jours d’arrêt et que je me tiendrais donc à la disposition téléphonique de ma remplaçante si elle éprouvait le besoin de mon assistance. Mon grand tort fut d’apporter moi-même au lycée, après avoir pris des anti-diarrhéiques et des antidouleurs, l’étude rédigée des trois textes destinés à la liste du baccalauréat de ma classe de première s, accompagnée des questions à soumettre aux élèves et de la réponse attendue ainsi que la correction du devoir, dont je rapportai les soixante-dix copies corrigée, d’explication d’un texte de LE CLEZIO de mes deux classes de seconde. J’avais peaufiné ce travail les semaines précédentes et je tenais à ce qu’ils profitent du soin que j’avais pris de l’adapter à leurs difficultés et à leurs besoins spécifiques.
 Ce fut un tort dans la mesure où, me voyant debout mais non alité et agonisant, la proviseur adjointe me trouva dans une forme suffisante pour me harceler chaque jour qui suivit d’autant plus volontiers que ma remplaçante habitait au-dessus de Montpellier, s’en plaignait à qui voulait l’entendre, et se montra incapable d’assurer les cours de la classe de BTS qui m’avait été confiée cette année là sans que j’eus,  moi-même, une expérience particulière de ce niveau supérieur au baccalauréat qui réclamait des compétences en français plus techniques que littéraires. Raison pour laquelle la grande majorité de mes collègues de lettres rechignait à préparer ces étudiants titulaires pour les trois-quarts d’un baccalauréat technologique, de sciences et technologies tertiaires, spécialité informatique de gestion et pour le quart restant d’un baccalauréat professionnelle obtenu en L.E.P (Lycée d’enseignement professionnelle) après une préparation de deux ans accessibles aux titulaires du C.A.P. (certificat d’aptitude professionnelle) ou du B.E.P. (brevet d’études professionnelles).
Ainsi, chaque jour, je recevais un coup de fil du lycée, pour une raison ou pour une autre, destiné en fait à exercer sur moi une pression telle que je reprenne le travail : j’avais pu tenir debout dans le hall d’accès aux différents bureaux de l’administration du lycée, pour y déposer mes textes étudiés et mes corrections afin de soulager ma remplaçante, je pouvais bien faire de même sept heures par jours face aux élèves. La proviseur adjointe alla même jusqu’à me demander de corriger les copies d’examen de ma classe de B.T.S, alors que j’étais en arrêt-maladie et n’avais légalement pas le droit de le faire, prétextant que ma remplaçante était incompétente. D’ailleurs un collègue, qui partageait avec moi les deux seules classes de B.T.S. du lycée, me téléphona un soir pour savoir si je ne m’opposais pas à ce qu’il assurât lui-même, en heures supplémentaires rémunérées, la correction de ces mêmes copies que ma remplaçante avait refusé de corriger. Il avait été mon professeur de latin lorsque j’étais en terminale. Je lui dis qu’il n’avait qu’à faire comme bon lui semblait.
Il fallut que je fusse témoin auditif de la menace d’une sanction destinée à punir son fils s’il ne venait pas signer la liste de textes pour le baccalauréat des premières scientifiques, adressée à ma mère par la secrétaire de la proviseur, à ma mère affolée, effrayée par le ton sévère de réprimande de cette dernière, pour que je réagisse, en répétant pour la ixième fois que j’étais en arrêt-maladie, couvert par un certificat médical et n’avais pas à gérer les relations du lycée avec le rectorat, pour que l’on me laissât me soigner en paix. J’avais été révolté par l’audace de la secrétaire gourmandant ma mère parce son fils avait mal agi et que le rectorat n’allait pas en être content etc. etc. Je le lui dis, lui fis part de ma colère, de mon offuscation face à des agissements aussi méprisables et je n’eus plus aucune nouvelle du lycée jusqu’à la fin du mois de juin.
Car loin de s’être amélioré, mon état de santé s’était dégradé, avec tout ce stress et cette culpabilité sur mes épaules à l’idée que, par ma faute, ma remplaçante faisait je ne sais combien de kilomètres par jour, ayant choisi de vivre à l’extérieur de son académie d’affectation, était débordée, inapte à assurer les cours de B.T.S correctement. Mes élèves en pâtissaient. J’espérais qu’au moins elle avait réussi à terminer l’étude des trois textes qui manquaient pour clore la liste des premières scientifiques et avait trouvé un bon accueil auprès de mes deux classes de seconde.
Ma gastro-entérologue avait finit par me donner la quantité maximale de solupred pour venir à bout de cette poussée de recto-colite hémorragique que l’augmentation tous les quinze jours des doses de cortisone n’enrayait pas.
J’avais dû me soumettre à une coloscopie afin de vérifier qu’il n’y avait pas de polypes et que la muqueuse intestinale n’était pas trop lésée.
 
 
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 9 mars 2008

Ce week-end je suis seul. Enfin, je veux dire que mon ami n’est pas venu. En réalité, je ne suis jamais seul ces derniers temps puisque je me suis installé chez ma mère : mon compte affiche un solde débiteur et j’attends que ma mutuelle veuille bien se décider à compenser, en partie, la réduction sévère des mensualités qui me sont versées par l’Education Nationale.
Il a préféré profiter de cette belle journée ensoleillée. Il a raison. Ce n’est pas parce que je suis contraint de rester cloîtré qu’il doit faire office de garde-malade. Alors il passe le week-end à Marseille. De toute façon il a des copies à corriger. Il adore se rendre à la bibliothèque pour ce faire, dans la salle studieuse des documents à consulter sur place. Il éprouvera ainsi le plaisir de traverser la grande cité animée, inondée de soleil et bercée par la mer, de ces rapides enjambées de qui est accoutumé à faire chaque jour de longues marches dans la ville.
 
Ma mère m’a raconté ce matin son cauchemar. Il y était question d’une maison au sol souillé de sucre et de graisse impossibles à faire disparaître. Elle avait essayé vainement de nettoyer ce sol qu’elle ne pouvait laisser dans un tel état, son rôle d’épouse et de mère l’ayant habituée depuis toujours à conserver la propreté irréprochable de son intérieur. Elle n’en était, d’ailleurs, pas peu fière. Ses efforts se révélaient inutiles. Son ménage devenait inefficace.
Puis une femme vendue, soumise, au visage dévasté apparut soudain dans son champ de vision. Elle se tenait dans un coin, prostrée.
Alors commençait son errance et l’inanité de sa tentative persévérante pour retrouver sa maison. Ce n’était partout que champs grillagés, une terre interdite, délimitée par une clôture de barbelés.
Enfin, une voisine lui prenait la main, prétendant la conduire chez elle. Il y avait un haut mur à franchir sur le chemin du retour à la maison. La voisine escalada l’obstacle sans la moindre difficulté et disparut derrière le mur. Ma mère se hissa péniblement jusqu’à son sommet mais là elle fut incapable de « passer de l’autre côté ». Elle restait paralysée par une peur dont l’intensité la réveilla, le cœur battant à tout rompre.
Elle s’interrogeait sur le sens à donner à toutes ces images, ces scènes, ces symboles. Je ne pouvais lui servir d’interprète d’autant moins que je ne le souhaitais pas. Elle me demanda de solliciter  ma psychanalyste pour une explication, ce que je me garderai bien de faire.
Ma mère avait consacré sa vie à entretenir sa maison, à balayer, laver, nettoyer, cirer, repasser, ranger. Elle n’avait pas arrêté de faire la cuisine pour nourrir ses six enfants et son époux. Il y avait longtemps qu’elle rêvait d’un ménage sans fin, de bassines de linge sale et de piles de vaisselles interminables.
Elle avait quitté l’Algérie où elle était née trente-six ans auparavant, un pays dont elle ne reverrait plus jamais le ciel éternellement bleu, le soleil brûlant, les maisons de chaux blanches, les cours intérieures où elle croyait régulièrement entendre tomber une brusque averse et découvrait, en riant, au beau milieu de la cour, la « tia josepha » le jupon relevé et les jambes écartées, juste au dessus de la bouche d’évacuation des eaux, déversant la cataracte de son  envie pressante d’uriner. Elle s’essuyait, une fois terminée, à l’aide de son jupon. Les ruelles animées par les jeux des enfants, les amis de toujours, le jardin public en face de la caserne de la légion étrangère, elle ne les reverrait plus.
Il lui restait sa sœur pour évoquer ce passé si présent qui ressuscitait dans la mémoire défaillante de ma tante, sous la forme de souvenirs enfouis, jaillissant soudainement, de comptines d’autrefois, de noms oubliés et d’ expressions de « là-bas ». Mais ma tante avait quatre-vingt quinze ans, elle avait déjà commencé à oublier de vastes pans du présent. Combien lui restait-il de temps avant que de son esprit tout ne s’efface ? Ma mère était âgée également. Elle ne serait pas éternelle. Je m’étais déjà livré à un exercice pour un cours de licence qui m’avait permis de sauver du silence de la mort les événements marquants dont ma mère avait gardé le souvenir. L’interview que j’avais réalisée d’elle à propos de la guerre d’Algérie avait mis en évidence une ligne de démarcation nette entre une période allant de sa naissance aux prémisses de la guerre civile et une autre bien plus brève qui couvrait le temps des événements ayant condamnés mes parents à quitter le pays de leur naissance où s’étaient déroulés leurs trente-six premières années, les plus heureuses, les plus belles de toute leur vie. Ces années qui étaient devenues le mythe des origines auquel se référaient et se raccrochaient tous les Pieds-Noirs.
L’impossibilité pour elle de « passer de l’autre côté »du mur, dans son cauchemar, m’évoquait la mort et je ne risquais pas de lui en faire part. Après tout, peut-être s’agissait-il uniquement de la projection, dans un élément du scénario du cauchemar de ma mère, de mes angoisses personnelles. Il y avait de grande chance que mon interprétation de sa difficulté à « passer de l’autre côté » comme le refus de mourir afin de ne pas m’abandonner dans le dénuement, la solitude et la maladie, fût complètement fantasmée. Tout comme le soupçon de son lien avec le décès de sa sœur, ou avec son éventuel placement dans une maison de retraite, sans laquelle c’est elle qui se sentirait abandonnée.
 
Hier, après avoir examiné les résultats de mes différentes analyses et après lecture du mot que j’y avais joint, concernant la réapparition de certains symptômes révélateurs d’une nouvelle poussée de la maladie, ma gastro-entérologue a décidé d’augmenter ma dose de cortisone de dix milligrammes. Elle n’a fait aucune allusion au commencement du nouveau traitement par immunosuppresseurs.
 
Un soir de cette semaine, en entendant un acteur dans un feuilleton télévisé, que nous regardions ma mère et moi, expliquer que son père n’avait pas voulu qu’il soit maçon comme lui l’avait été, parce qu’il trouvait ce métier trop dur pour son fils, j’ai pensé que mon père ne m’avait jamais dit quelle profession il aurait aimé me voir exercer. J’en fis la réflexion à ma mère. Elle s’étonna : je ne me souvenais plus que mon père avait  souhaité que je devienne journaliste comme la fille de son ami qui travaillait à la télévision ? Elle s’était même proposée de m’appuyer au besoin lorsque j’aurais obtenu mon diplôme de journaliste. J’avais complètement occulté cet espoir déçu de passer le concours d’entrée à l’école de journalisme de Marseille, après ma maîtrise de lettres. En fait, ce projet s’était révélé financièrement irréalisable pour mes parents. Comme mon désir de poursuivre mes études universitaires quelques années de plus, en vue de l’obtention d’un D.E.A. puis d’un doctorat.
Mais je n’ai pas le droit de me plaindre : la moitié des étudiants inscrits en première année de D.E.U.G. quittaient l’université sans aucun diplôme. De plus un pourcentage infime d’enfants issus de familles d’ouvriers choisissait de s’engager dans de longues études et peu étaient reçus à leurs examens.
Mon père m’avait obtenu, grâce à l’intervention de cet ami, toujours, un poste de surveillant dans un collège pour me permettre de continuer mes études et mes parents s’étaient sacrifiés pour que ma sœur et moi accédions à un rang social supérieur au leur. Je leur en suis, aujourd’hui encore, reconnaissant. Il serait malvenu que je critique une mère qui me garde à ses côtés aussi parce que mon traitement en longue maladie ne me permet plus d’assumer les dépenses d’une existence indépendante décente et pas seulement pour que je l’aide par ma présence et mon amour à supporter les vicissitudes du grand âge.
 
 
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Samedi 8 mars 2008
La lettre en provenance de l’Education Nationale précisant la ville et le lycée où je venais d’être muté fut une très heureuse surprise.
J’allais reprendre les cours en septembre dans le lycée même ou j’avais été élève. C’était tellement inattendu pour moi ! Je me sentais comme un égaré à qui l’on indique enfin le chemin du retour. Je me remémorai, en quelques souvenirs marquants, les trois années passées entre les murs de cet établissement scolaire, très sélectif, alors achevé depuis peu. Elle ne pouvait pas être absente de mes réminiscences. Elle avait grandement contribué à ma détermination de devenir enseignant des lettres. Elle m’avait, en effet,  permis d’accroître par ses conseils de lectures ma connaissance de la littérature et avait encouragé mon inclination naturelle à transcrire sous la forme de textes poétiques mes émois confus d’adolescent.
Professeur agrégée de lettres modernes, elle intensifia et guida ma passion pour l’écriture. Je prenais scrupuleusement les cours qu’elle nous dispensait et jamais il ne me serait venu à l’idée de ne pas faire tout ce qu’elle exigeait de nous. En seconde, je fus jaloux d’une camarade de classe brillante parce que, informée de son mal être à la naissance d’un petit frère, l’enseignante lui parlait longuement en tête à tête et lui suggérait des titres d’ouvrages et des noms d’auteurs pour développer en elle une autonomie culturelle livresque susceptible de la détourner de la dépression qu’elle traversait. Je l’entendis, un jour, lui recommander la lecture du Rivages des Syrtes de JULIEN GRACQ. J’en fus mortifié. Pourquoi bénéficiait-elle d’une telle attention de la part de celle qui affirmait que nous étions l’élite de la société, les parias sublimes qu’on osait chasser de notre salle de classe habituelle, à l’occasion d’une modification exceptionnelle et provisoire dans l’attribution des salles, dont personne n’avait été averti ? Nous errions à sa suite dans les couloirs du lycée à la recherche d’un lieu où exiler notre bannissement social.
Elle était drôle, spirituelle. Elle se moquait de nous sans méchanceté quand nous nous montrions rétifs et prétentieux. Soudain, à la faveur d’une réflexion sur un texte étudié, elle s’engageait dans le récit d’une mésaventure personnelle cocasse. Elle riait avec nous et reprenait l’analyse du texte sans transition.
Je l’aurais défendue corps et âme, elle était mon modèle. J’admirais sa décontraction et son naturel. Aucune autre enseignante d’alors n’aurait osé se présenter à nous dans les tenues négligées qu’elle exhibait parfois avec une parfaite désinvolture. On l’aurait crue à peine sortie du lit. De nombreuses filles la jalousait, car elle était belle, et ne manquaient pas de la critiquer dès que possible.
Ainsi, il circulait sur elle des rumeurs concernant ses mariages en séries et ses nombreux enfants de pères différents. On évoquait aussi à son sujet des tentatives de suicide et des cures de sommeil dans des hôpitaux. Ce sillage de médisances et de jalousie me la rendait encore plus précieuse. Je n’aurais voulu, pour rien au monde, qu’elle mît fin à sa vie.
Durant les cours de latin, que le professeur de lettres classiques nous délivra cinq ou six heures par semaine de la seconde à la première, je ne tolérais pas qu’il nous fît part de son désaveu de la pédagogie appliquée par cette collègue qu’il n’appréciait pas. Et je prenais sa défense avec force. Je n’aurais pas aimé qu’il fût également notre professeur de français : il régnait une effervescence dispersée dans ses cours, une absence de discipline qui étaient responsable de nos très médiocres progrès en latin. Il nous parlait de son apprentissage du chinois pendant ses insomnies mais il ne parvenait pas à passer  ensuite avec aisance de la détente à l’attention. Il finissait par vociférer et nous collait un devoir sur table pour calmer nos bavardages et notre incapacité à nous remettre au travail. Il ne ramassait jamais nos copies en fin d’heure.
Elle, nous donna gratuitement des heures de perfectionnement lors de la préparation de l’épreuve anticipée de français du baccalauréat. Tous les matins de la première semaine des congés scolaires  précédant l’examen, elle invita chez elle, ceux parmi nous qui le désiraient, afin que nous puissions bénéficier d’un enseignement individuel.
Nous fûmes cinq ou six à découvrir son cadre de vie et l’intimité de son intérieur qui lui correspondaient merveilleusement. Je me souviens d’avoir pu aborder ainsi, l’œuvre émouvante, d’un lyrisme retenu, ciselée, du poète HENRI MICHAUX.
J’espérais la retrouver au lycée, comme lorsque j’étais allée la voir, dix ans auparavant, quand je réussis le concours du C.A.P.E.S.
En fait, elle l’avait quitté depuis quelques années, démissionnant pour tenter sa chance à Paris dans l’écriture dramaturgique. Elle avait connu quelques jolis succès régionaux avec la troupe d’étudiants qu’elle avait formés et avec lesquels elle avait créé plusieurs pièces de théâtre.
Mes collègues qui l’avaient connue, me racontèrent diverses anecdotes piquantes à son sujet, visant à la faire tomber du piédestal où je l’avais installée. Peine perdue : elle y resterait. Ils n’avaient plus aucune nouvelle d’elle. Je ne pus en apprendre davantage sur son devenir.
En revanche, je restai incrédule lorsque le proviseur m’accueillit dans l’établissement en m’informant que j’avais hérité du poste de mon ancien professeur de latin. Il avait pris sa retraite et l’inspection académique avait transformé son poste de lettres classique en un poste de lettres modernes. Cela m’avait permis d’obtenir cette mutation. Je regrettai de ne pas pouvoir lui exprimer ce que je pensais désormais de ses cours et lui apprendre combien ils m’avaient handicapé dans mes études universitaires, me contraignant à m’inscrire à des modules de remise à niveau.
Je me sentais parfaitement à l’aise dans cet établissement familier. J’étais très fier de le réintégrer en tant qu’enseignant. Jamais, lorsque je l’avais fréquenté autrefois, je n’aurais imaginé que ma carrière professionnelle m’y ramènerait.
Je mis en pratique, dès la rentrée, l’expérience acquise au collège et mes exigences en matière de discipline, si elles ne perturbèrent pas les élèves des classes de seconde, surprirent beaucoup mes étudiants de première.
Nous avions l’habitude, au collège, que nos élèves se rangent correctement devant le numéro de leur salle de cours ou le long du couloir qui leur permettait d’accéder à la salle. Ce n’était pas en usage au lycée mais j’agis tel que je l’avais fait pendant dix ans, tout naturellement. Ils adoptèrent très rapidement le comportement que j’attendais d’eux sans protester. J’étais fasciné par la différence perçue d’emblée entre le silence qui régnait dans la classe, leur concentration, leur application à prendre des notes et l’indiscipline insupportable et épuisantes des élèves de quatrième et de troisième de mon ancien établissement scolaire. Si bien que quand j’entendais des collègues se plaindre de l’attitude insolente, de la distraction ou du désintérêt de certaines classes, j’étais sidéré.
J’adorai renouer avec le programme du lycée où j’avais effectué, jadis, mon année de stage pratique avec une première G d’adaptation. Je me rendais compte de la chance que j’avais eue d’être muté dans un établissement de cette qualité après avoir vécu l’expérience formatrice, mais très ingrate à la longue et déprimante, de ce collège de l’Aisne dans lequel j’avais été affecté, en raison du caractère déficitaire de l’académie d’Amiens où il se trouvait, et du tout petit nombre de points, par conséquent, nécessaires pour y être nommé à vie.
Je connus dans mon ancien lycée, les années les plus agréables de ma carrière d’enseignant. Ma mémoire me restituait ce que j’avais appris à l’université et dont j’avais besoin désormais pour préparer mes cours. Je vivais enfin de ce que j’avais toujours aimé : la littérature. L’analyse fouillée des textes choisis par les nécessités du programme et mes goûts personnels, ainsi que l’adaptation, au niveau satisfaisant des élèves, de mes connaissances universitaires, me réjouissaient. Je travaillai bientôt sur des auteurs et des périodes de l’histoire littéraire que j’avais réussi à éviter durant toute ma formation. Je les découvrais, ravi de les apprécier et de comprendre les enjeux politiques, historiques, sociaux et littéraires qui sous-tendaient leur apparition dans le siècle à l’évolution de la culture duquel ils appartenaient.
 
 

par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 6 mars 2008

Nouvelle poussée de recto-colite hémorragique ce matin. Stupeur en constatant la présence de glaires et de sang après ces quelques semaines de répit. Vais-je devoir augmenter la cortisone ?
Hier j’ai voulu contacter ma gastro-entérologue parce que, ayant obtenu tous les résultats des analyses demandées, je ne savais pas s’il me fallait simplement les remettre à sa secrétaire afin qu’elle m’appelât quand elle en aurait pris connaissance, ou s’il était préférable de prendre dès maintenant un rendez-vous…Elle ne travaillait pas le mardi après-midi. La secrétaire me conseilla de rappeler aujourd’hui dans la journée, elle serait là à partir de quatorze heures. Et ces symptômes tout à l’heure d’un rappel de la maladie…
Je ne souffre pas. La dose quotidienne de cortisone m’épargne la douleur. Enfin, je n’ai pas de douleurs abdominales. Juste, depuis la semaine dernière, une gêne pénible ressentie en marchant au niveau de la hanche droite. Peut-être le signal d’une inflammation gagnant les articulations ? Comme ces maux de gorge qui persistent depuis un mois pour le traitement efficace desquels mon généraliste ne peut rien me prescrire d’autre que des pastilles  antiseptiques adoucissantes…
Je me sens trop lourd à porter. Comment m’émanciper de moi-même ? Le yoga, la psychanalyse, les médicaments se révèlent trop souvent incapables de m’alléger. Je me suis demandé, hier soir en regardant l’émission passionnante de Marc-Olivier Fogiel, ce que mon ami pouvait bien apprécier en moi. Le soutien qu’il représente à mes yeux ? L’assurance que j’ai besoin de lui pour vivre, même si j’essaie de m’en défendre, d’apparaître indifférent, autonome, voire parfois distant ?
J’ai toujours eu des difficultés à gérer cette distance entre les autres et moi. Ma façon d’être, dans mon rapport à l’autre, m’a été reprochée en différentes circonstances. Méprisant, froid, orgueilleux alors que ce n’est qu’une armure derrière laquelle abriter ma fragilité, le masque de dédain et d’insolence que je redoute tant d’ôter de peur d’exposer le visage de ma honte et de ma faiblesse, de tomber sans pouvoir me relever…
Alors comment peut-il me déclarer que je suis sa raison d’être, en affirmant avec colère et jalousie que mon travail d’écriture « me  bouffe la vie », « nous bouffe la vie » ?
Je ne peux pas m’abandonner à lui, lui confier tous pouvoirs sur ma vie. Je l’ai fait autrefois. Je l’aurais cru sincèrement, à dix-neuf ans, mais ça n’est plus possible après  avoir essuyé les trois échecs de relations sentimentales longues et fusionnelles.
Cependant, nous demeurons ensemble. Il nous est nécessaire de nous retrouver chaque week-end, de partager quelques heures dérobées à la maladie, à son emploi du temps chargé, à l’écriture. C’est un amour qui se démontre dans nos coups de téléphone quotidiens, dans la pensée obsédante de l’autre, aimé en dépit des résistances et des heurts. C’est la volonté d’envahir tout l’espace du cœur d’un autre fantasmé, sublimé par l’attente et le désir de voir se réaliser le grand œuvre : la délicate alliance, complexe et évidente, de deux êtres semblables, au fond, dans leurs espérances trahies, l’alchimie subtile de leur substance en un trésor inestimable.
La perfection n’existe pas plus dans l’amour que dans un autre domaine. Le bonheur est dans l’acceptation du mortel que l’on est.
 
Je n’ai jamais entendu parler autant de l’Education Nationale que depuis la rentrée scolaire. Il ne se passe pas une semaine sans que ne soit révélé le drame d’une violence exercée à l’encontre d’un élève ou d’un enseignant. Que sont devenus nos idéaux ? Quel avenir se forge ainsi dans le franchissement, de part et d’autre, des limites qui séparent la pensée d’un acte délictueux de sa concrétisation ? Autour de moi, ce ne sont que plaintes, peurs et résignation. La colère gronde aussi face au malaise croissant d’un système qui ne peut que confirmer une disharmonie du corps social dont il est le reflet. Restaurer le respect mutuel et les bienséances : mais comment ? Parce qu’il a été décrété qu’il devait en être ainsi, assisterons-nous à un sursaut de la société prenant soudain conscience de ses défaillances ? Les exigences fondamentales des professeurs, comme celles des parents d’élèves, seront-elles enfin satisfaites ?
Je me souviens de mes premières années dans l’enseignement. Je portais en moi la passion des Lettres, la confiance en notre pouvoir de combattre l’échec scolaire, d’y porter activement remède en suivant les instructions officielles, miroir des différents projets proposés par le gouvernement. Nous accueillions chaque nouvelle approche des difficultés de nos élèves avec un enthousiasme intact. Nous étions convaincus du rôle crucial de L’Education Nationale pour pallier les inégalités sociales. Du moins c’est ainsi que je percevais nos efforts permanents pour conduire un nombre grandissant d’adolescents, qui accédaient en classe de sixième, vers la réussite professionnelle, l’épanouissement intellectuel et culturel, l’intégration sociale.
Aujourd’hui, la maladie me permet d’observer le mal être de nombreux enseignants. D’entendre leurs revendications d’une amélioration de nos conditions de travail et d’une augmentation de notre pouvoir d’achat. Je traverse la ville et je suis affligé par la détresse de certains de mes concitoyens, contraints à la mendicité pour subsister. Lorsque j’allume mon poste de télévision, j’assiste au spectacle de l’opulence côtoyant le dénuement.
Je me dis que nous sommes tout prêts de l’œil du Cyclone. Son tourbillon déplace un air malsain que je respire avec désolation. Dans quelques jours, les élections municipales décideront sans doute de la clémence du climat à venir ou de l’accélération de sa dégradation sensible. Je fais le rêve de LUTHER KING d’un avenir d’abondance et de fraternité.
 
Les rafales du mistral agitent les pins sous ma fenêtre. Leur souffle a dégagé le ciel d’un bleu pastel. Le soleil illumine la journée. J’aimerais être un peintre pour fixer la beauté mouvante de la nature. A Quelques kilomètres la mer doit arborer sa parure de métal écumante. Saisir ses reflets d’argent et d’azur, les sensations éblouissantes du promeneur malmené par le vent, les embruns sur ma peau et la senteur de l’iode.
 
par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 5 mars 2008

 

Et puis je rencontrai G.
Il était étudiant à l’université de Lettres et Sciences humaines d’Aix-en-Provence. Il suivait les cours de première année de Sciences du langage. En fait c’était sa troisième et dernière inscription en première année de D.E.U.G. J’éprouvai une fascination immédiate pour le cursus dans lequel il était engagé. Détenir le savoir secret qui permet d’accéder à la maîtrise parfaite du langage, à l’expression la plus adéquate, la plus précise de l’indicible, était un mirage dans l’obscur fouillis de ma vie. Je rêvais de la révélation du sens caché, de l’immortalité conférée par l’apprentissage, patient et scrupuleux, des paroles sacrées du chant grâce auquel Orphée parvient, presque, à ressusciter Eurydice. Il incarnait ce fantasme poétique d’une langue inouïe. Il n’insista qu’à peine pour que nous nous rencontrions.
Il était jeune. Il était né douze ans après moi. Mais cette analepse permise dans le récit de ma vie, ce télescopage des temps, ce passé simple qui revivait soudain, balayèrent toutes mes réticences.
Moi aussi, j’avais vingt ans. L’université me délivrait de mes entraves. Le baccalauréat en poche et un désir immense de connaître, enfin, le mystère qui libére l’homme de tous les sortilèges prononcés au-dessus de son berceau d’enfant, m’insufflaient une confiance inébranlable en mon destin de lumière conquise.
Tout commença une nuit, sur un site gay. Je m’attardais paresseusement sur le Net, dans l’attente passive de je ne sais quelle euphorie. Le temps passait et je songeai qu’il était l’heure de me mettre au lit. Un message me parvint, anonyme. Quelqu’un s’adressait à moi. Quelques mots furent échangés, un début d’entente. J’eus assez rapidement conscience que cet autre, qui pianotait dans la nuit sur son portable afin de resserrer l’espace entre nous, ne m’était pas indifférent.
Le lendemain, en fin d’après-midi, j’arrivai sur le parking de l’université où nous nous étions donné rendez-vous. Il était là, debout comme un gosse capricieux auquel on a cédé, installé dans sa vingt et unième année pour l’éternité.
Sur le moment, cela ne me vint pas à l’esprit. Mais, aujourd’hui, je me dis que je devais avoir en tête le souvenir du portrait d’ARTHUR RIMBAUD, reproduit dans mon manuel scolaire de première. Mais G. n’avait rien d’un poète, je m’en aperçus progressivement, à regret.
Il habitait, le temps qu’il passait à Aix-en-Provence, un studio meublé, au dernier étage d’un immeuble ancien, au cœur de la vieille ville. Moi, j’avais connu la cité universitaire puis un quartier malfamé à la périphérie de la ville, où nous partagions, à deux, une pièce fonctionnelle de moins de trente mètres carrés. Je ne m’en plains pas, nous y étions heureux : l’essentiel pour nous était la réussite aux examens de fin d’année et la passion d’apprendre qui nous animait.
Depuis la fenêtre de son studio, on entendait l’animation permanente de la rue, le brouhaha des rires et des conversations, les cris des étudiants ivres la nuit qui rentraient de la discothèque à deux pas, que j’avais fréquentée, presque tous les mercredis, de mes dix-huit à  mes dix-neuf ans.
La fenêtre refermée et le volet de bois rabattu, nous y goûtions une intimité nonchalante. Dans la langueur de ce nid accroché à la mémoire d’un temps dédoublé, je retournais dix années en arrière et j’occupais mes après-midi à l’attendre, plongé dans ma lecture de l’histoire littéraire, bercé par la molle rumeur d’après le déjeuner.
Le matin, il n’avait jamais l’enthousiasme nécessaire pour se réveiller de bonne heure et suivre les cours à la faculté. Nous nous arrachions à notre torpeur vers midi, l’heure de notre petit-déjeuner. Je n’approuvais pas l’emploi du temps qu’il s’était ainsi aménagé, car même si des amis lui prêtaient leurs feuilles de notes, il ne prenait pas la peine d’en lire la photocopie. Mais je n’étais pas son père et je me résignais à le réprimander un peu, déçu par le gaspillage irréversible de temps, de vie et d’argent dont j’étais le témoin impuissant.
Parfois, j’allais le rejoindre au pied du grand escalier du hall d’entrée de l’université. J’appréciais la nostalgie qui me portait en marchant sur les traces de mon passé. Je quittais la vieille ville, traversais le cours Mirabeau et m’engageais dans le passage tout près du cinéma où nous  avions vu, ma sœur et moi, les premiers films de PEDRO ALMODOVAR, en version originale. Après quoi, je prenais l’avenue sur ma droite et traversais le jardin public duquel on apercevait l’arrière du rectorat. Une fois passée la faculté de droit, le chemin me menait directement à l’université de Lettres où je retrouvais G. Il m’accueillait toujours avec un grand sourire. Il était jeune, beau, il lui appartenait d’infléchir sa vie dans la direction qu’il souhaitait.
J’aimai son insouciance, sa liberté, la sérénité apparente avec laquelle il ne choisissait aucune route, préservant ainsi une infinité d’avenirs possibles. Il se comportait exactement comme je n’aurais jamais osé le faire à son âge. J’en arrivais à me demander si ce n’était pas lui qui avait raison et, finalement, si je n’avais pas, pendant trente années, suivi la mauvaise voie, celle que mes parents avaient rêvé de me voir emprunter…L’amour, qui leur avait toujours dicté leur conduite à mon égard, n’avait-il pas été le harnais orientant tous mes choix ? Que serais-je devenu en adoptant l’attitude de G. ? Dans quelle profession aurais-je laissé se préciser mes aptitudes, s’épanouir les virtualités desquelles je m’étais détourné ? Ce sont de telles pensées qui me préoccupaient tandis que j’attendais de connaître la décision que l’Education Nationale prendrait pour moi.
Je jouissais d’une opportunité de changer de vie. C’était une occasion qui ne se représenterait peut-être plus jamais. Y ai-je bien réfléchi alors ? Je ne crois pas. Je me suis abandonné au courant qui m’emportait vers un destin écrit depuis ma naissance. Je n’avais pas fait le choix de mon homosexualité. Il en allait de même pour ma vie. J’acceptais que l’on décidât à ma place. J’avais toujours agi de la sorte, éliminant inconsciemment tous les chemins dont l’accès nécessitait l’intervention d’une volonté déterminée. Mon obéissance, ma soumission à la volonté d’autrui, aux injonctions de cette voix qu’il me semblait entendre m’ordonner tel geste, tel refus, telle attitude, qui m’indiquait ce que je devais faire en toutes circonstances, m’avaient ainsi guidé durant toute ma vie.
C’est pourquoi je demeurai, le peu de temps qu’il me restait, avant de suivre les consignes de cette instance de substitution à la loi du père que représentait ma hiérarchie, à mes yeux, auprès de G. Je l’aimais parce qu’il incarnait la transgression des interdits émanant de cette loi.
Néanmoins, tout en subissant l’influence de la philosophie intuitive de G., je poursuivais mes studieuses lectures d’histoire littéraire. Je continuai de m’appliquer, comme je l’avais toujours fait, à être le petit garçon discipliné que j’étais encore.
 
 
 
par ANTONIO MANUEL
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Mardi 4 mars 2008

 

Vendredi, dans le cabinet de ma psychanalyste. Comme d’habitude, elle m’a attendu juste devant la porte de son cabinet. Elle a prononcé mon nom dans un souffle. Un mouvement du bras, comme un agent de la circulation, pour m’inviter à la précéder. La main glacée, qu’elle offre à ma main tendue. Elle s’assied en répétant mon nom dans un murmure, comme elle consulterait les astres, invoquerait les dieux, supplierait son inconscient de tout lui révéler. En fait, elle prend le temps de se rappeler mon cas.
Je commence à parler. Je suis calme. Je lui fais part du résultat de mes dernières analyses, de mon anémie confirmée par le second bilan sanguin, prescrit par la gastro-entérologue, de l’interprétation du généraliste qui m’a expliqué que j’avais les résultats de l’analyse de sang de quelqu’un qui serait atteint d’un virus ou qui serait déjà sous immurel mais, comme ce n’était pas le cas, que la cortisone devait probablement produire le déficit immunitaire constaté. Elle m’écoute. Sa main disparaît sous son bureau, parmi des dossiers en désordre, sur une tablette. Je la vois chercher celui où elle note de temps en temps ce que je lui dis, qu’elle juge indispensable de consigner. Elle doit lire que je prends du Prozac. Ca la fait réfléchir. Je sais qu’elle ne m’entend plus que de loin, qu’elle n’accorde à mes mots qu’une frange de son attention. Elle poursuit un raisonnement mental qui l’amène à me suggérer que, peut-être, il serait préférable de suspendre la prise de cet antidépresseur…
Je ne sais plus ce que je lui racontais. Elle m’a interrompu alors ça n’a plus d’importance. Je m’étonne : elle pense que le Prozac est pour quelque chose dans mes résultats d’analyse ? Elle commence à se justifier. Elle ne me l’avait prescrit que pour une courte période. Je tombe des nues. Il serait temps de l’arrêter. Et les angoisses pour lesquelles elle me l’avait recommandé ? Devrais-je augmenter le nombre d’anxiolytiques quotidiens ? Elle désapprouve. Elle se souvient, alors,  probablement du régulateur d’humeur que j’avais pris pendant plus d’un an. Et si je recommençais à le prendre ? Elle est folle : j’avais grossi de vingt kilos, j’étais devenu boulimique à un point tel que j’en étais répugnant ! Je ne pensais plus qu’à manger mais le pire c’est que je ne pouvais pas m’en empêcher : une pulsion dévastatrice, une tourmente dans ma vie, l’enfer !
Il n’en est pas question. Je m’énerve. Plutôt mourir de faim, décharné, la peau sur les os que de redevenir obèse !
D’accord, j’exagère, je n’ai jamais été obèse, j’avais grossi, c’est vrai, elle le reconnaît. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle avait recommencé la ronde des antidépresseurs à tester pour trouver celui qui me conviendrait.
Je finis par en prendre un le matin qui me donnait un dynamisme tel qu’elle dut m’en prescrire un second pour me permettre de tempérer l’effet du premier, à prendre en fin de journée. Une heure après, j’étais somnambule, je dormais tout éveillé. Et pourtant, je ne fermais pas l’œil de la nuit. Si bien que mon généraliste me conseilla le Tranxene. Je passais les trois quarts de mon temps à dormir, le reste à essayer de me réveiller puis une fois dans une forme à danser toute la nuit, d’une énergie débordante, vaguement agressif, il était l’heure d’avaler mon second antidépresseur suivi peu après du tranxene en guise de somnifère.
Ca ne pouvait pas durer. Les vacances touchaient à leur fin. J’allais reprendre les cours. Je ne pouvais pas le faire dans cet état ! Les expériences chimio thérapeutiques devaient cesser. Le problème, c’est que je n’avais absolument pas conscience de celui que les médicaments m’avaient fait devenir. J’étais somnolent, hystérique l’instant d’après, exacerbé, irritable. Mon entourage ne me reconnaissait plus et ne parvenait plus à  supporter ces sautes d’humeur incessantes et inquiétantes, de surcroît.
Moi, je ne me rendais compte de rien. Je croyais que j’avais besoin de tous les remèdes que l’on m’avait donnés. Seulement, parfois j’oubliais que j’en avais déjà pris un, alors, sans le savoir, je doublais la dose. J’étais drogué, je ne pensais plus à manger, je me promenais des heures entières au bord de l’eau dans cette station  balnéaire où mon frère avait acheté sa résidence secondaire, qu’il nous prêtait pour les vacances. Je rentrais en fin d’après-midi après une marche épuisante : je m’étais perdu dans les ruelles…
Un soir, je montai dans ma voiture et fis, seul dans la nuit, le chemin du retour chez ma mère. Je n’avais prévenu personne. J’ignore comment je ne me fis pas arrêter, comment je n’eus pas d’accident. Je conduisis avec une maîtrise, un calme, une assurance d’automate. J’arrivai chez ma mère sans encombre. Je me douchai, me rasai, m’habillai et, j’étais sur le point de sortir, quand le téléphone sonna. Ma sœur, qui nous avait rejoints, ma mère et moi, sur notre lieu de villégiature, s’était aperçue de mon absence. Elle m’appelait, affolée.
Je lui dis que je m’apprêtais à partir pour Marseille. J’avais décidé d’abandonner ma vie passée et d’entreprendre une nouvelle existence, en rompant tout lien avec ma vie actuelle. Elle crut que je plaisantais. Mais, non, j’étais on ne peut plus sérieux. Mais où allais-je vivre et de quoi ? Je lui répondis que je comptais me prostituer pour m’assumer financièrement. Après quoi, je raccrochai.
Aujourd’hui, je me souviens que j’avais vu, quelque temps auparavant, un reportage sur la prostitution masculine à Marseille et que je m’étais alors demandé comment il se pouvait que des êtres humains s’avilissent de la sorte, à leur corps défendant en général, entraînés dans une déchéance précipitée par l’alcool et les drogues. J’avais pensé que ce serait le sujet d’un récit qui devrait être fascinant et, pour moi, particulièrement enrichissant. Car c’était un univers à mille lieux du mien.
A la faveur de l’effet du mélange des médicaments, j’étais devenu le protagoniste du récit que j’avais projeté d’écrire. Il commençait in medias res.
Soudain, dans un éclair de lucidité, une angoisse violente me ramena à la réalité. Je me précipitai sur mon tube de Lexomils et je déposai sous ma langue, pour une efficacité plus rapide, un bâtonnet de l’anxiolytique. J’en ressentis les bienfaits quasi instantanément. Je compris ce que j’étais sur le point de faire et j’eus peur. J’allumai la télévision et laissai les voix rassurantes du poste m’apaiser. Je m’endormis sur le canapé du salon.
« Très bien, répliqua ma psychanalyste, je ne m’occupe plus de votre chimiothérapie. » Elle affectionnait ce mot qui m’avait surpris la première fois qu’elle l’avait prononcé mais j’étais désormais habitué à son langage. « Ce n’est plus la peine de me demander mon avis. » Elle était vexée. Après tout, je ne lui avais rien demandé et c’est ce que je lui répondis.
Elle me proposa alors, en désespoir de cause, de consulter un psychothérapeute, installé dans la ville voisine. Etait-il aussi psychiatre ? Je m’informai, je ne percevais plus que cinquante pour cent de mon salaire mensuel et n’avais pas les moyens de dépenser cinquante euros, chaque semaine, pour tenter une thérapie qu’elle s’avouait, au bout de quinze ans, impuissante à mener à son terme. « Non. » Je lui rappelai ma situation financière. Je n’aurais qu’à le consulter une fois par mois. Elle avait bavardé longuement avec lui, et il lui avait dit des choses merveilleuses sur la mort, la vie…Elle connaissait, bien évidemment, mes thèmes de prédilection. Elle me précisa, comme si ça devait renforcer ma confiance en lui, qu’il travaillait sur les trois cerveaux…
J’acceptai la carte de visite qu’elle me tendait. Je la glissai entre les pages du témoignage de PATRICK DILLS, qui ne me déplaisait pas, mais que je ne lisais que dans les salles d’attente des différents médecins que je consultais.
Je m’aperçus, une fois chez moi, qu’elle ne s’y trouvait plus.
 
par ANTONIO MANUEL
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Lundi 3 mars 2008

J’étais de retour chez moi. La parenthèse ouverte, comme une brèche, dans ma vie, dix ans auparavant, se refermait enfin.
J’étais heureux, soulagé. Mais je ne pouvais m’empêcher de considérer ces dix longues années comme un cuisant échec, du moins sur le plan sentimental, un fiasco total.
J’étais heureux. Pourtant j’entendais le bruit sec et net de draps usés que l’on déchire. Je me sentais fragmenté. J’étais né dans un lieu où j’avais passé toute mon enfance bien que le discours de ma famille ait toujours été sans ambiguïté quant à ce lieu, où elle se trouvait en exil.
Nous n’étions pas d’ici même si, moi, j’y étais né. Nous venions d’ailleurs, d’un pays de soleil et de lumière, au parler parfumé de l’exotique senteur des dattes et des figues écrasées trop mûres sur le bord des routes. Nous descendions d’une lignée de chercheurs d’or qui avaient fait naufrage dans une Algérie mythique à l’aura fabuleuse.
Tous les dimanches autour de la table immense du séjour, mes parents, mes frères, leurs épouses, les enfants, réinventaient la légende prodigieuse des grands-parents partis du sud de l’Espagne et faisant halte définitivement au beau pays, cette utopique Algérie qui m’était aussi familière et étrangère qu’un décor de conte de fées.
La guerre civile était bien loin dans les mémoires. Autour du couscous confectionné pour tous par ma mère, j’entendais des prénoms inconnus, des noms aux sonorités étranges. Je connaissais mieux Sidi-bel-abbès avec son quartier « maure », son faubourg Thiers et celui du  Mamelon que le village voisin! J’étais né en Picardie mais mes racines fouissaient la terre bien au-delà de l’Algérie.
Je ressemblais à ces nomades du désert, les bédouins dans leur tenue traditionnelle qu’un très joli livre offert représentait dans un hameau de tentes mouvantes, entourées de palmiers gigantesques, auprès d’un plan d’eau superbe où s’abreuvaient des chèvres, des moutons et de splendides chameaux.
J’avais l’impression d’être écartelé entre des lieus divers où s’accrochaient des souvenirs en lambeaux. La France, mon pays, me forçait à vivre en grand écart entre le nord et le sud.
L’Espagne de ma grand-mère était morte avec elle. Elle ressuscita soudain lorsque ma mère retrouva sa sœur à l’occasion de notre déménagement. Elles se mirent spontanément à communiquer dans cette langue étrangère que j’avais apprise à l’école. Evidemment, j’avais toujours été particulièrement brillant dans cette discipline. Mais j’avais fini par oublier qu’en elle revivait le pays de mes aïeux.
A quatorze ans, j’eus honte quand, devant un camarade d’école venu m’aider en mathématiques, ma mère et ma tante entamèrent une discussion d’une voix forte dans une langue qu’elles avaient toujours pratiquée en alternance avec le français. Il faut dire que j’arrivais à peine dans les bouches-du-Rhône. Je n’avais pas l’habitude des villes cosmopolites et bigarrées où toutes les langues s’équivalaient. Dans ma ville natale, nos voisins croyaient que nous descendions d’une tribu indienne d’Amérique du Nord parce qu’ils avaient entendu dire que nous étions PIEDS-NOIRS…
Quelque quinze ans après notre déménagement, je retrouvais le foyer de braises éteintes, de cendres froides que mon père avait laissé derrière lui. Ma mère vivait seule. Sa sœur également, le bâtiment juste à côté, dans la même cité de banlieue, à la mauvaise réputation, qu’autrefois. Elle avait juste changé d’étage. Le dernier étage étant devenu trop haut pour ses soixante-quinze ans et son angine de poitrine, elle habitait désormais au premier.
Je restais quelques mois en contact avec mes anciens collègues de travail et amis. La distance et le fait de ne plus rien partager effilochèrent nos relations. Je ne reçus bientôt plus aucune nouvelle d’eux. Je n’insistai pas. Je comprenais que tout ce qui nous liait appartenait au passé. Et sur ce passé, j’avais tracé un trait à l’encre rouge. Je le voulais derrière moi, définitivement révolu, à refaire comme une dissertation manquée.
C’est alors que je découvris les sites homosexuels virtuels et tentai de tisser un nouveau réseau de relations par l’intermédiaire d’Internet.
Au début, c’était fascinant toutes ces personnes qui venaient me saluer et m’accueillir sur le site. J’étais un nouveau membre et j’avais droit à l’enthousiasme, l’espoir et la curiosité que font naître un nouveau visage, une nouvelle personnalité. Je nouai rapidement des liens d’une amitié feinte. L’affection, la familiarité y étaient factices, je le constatai bien vite.
Je rencontrai néanmoins quelques personnes, connues sur le net, et j’eus souvent la surprise de devoir effectuer un important travail de reconstitution pour faire coïncider les traits affaissés et le visage bouffi, la calvitie de celui qui se présentait à moi,avec la photographie du fringant jeune homme qui m’avait plu d’emblée et séduit durant nos longues heures de conversation…
Mais j’étais désoeuvré, dans l’attente de la réponse à ma demande de mutation et Internet me distrayait.
Je fis ainsi la connaissance d’un homme de vingt-six ans, un asiatique au corps gracile, à la peau glabre et soyeuse qui resta interdit quand je lui dis que j’avais trente-trois ans. C’était une réaction d’étonnement flatteuse car il me croyait plus jeune : j’avais l’habitude depuis que j’avais dépassé vingt-cinq ans que l’on me rajeunisse. Ma mère m’avait raconté, à de multiples reprises, que lorsqu’elle avait accouché de moi, alors qu’elle était âgée de quarante et un ans, l’infirmière prit mon frère aîné qui venait la voir chaque jour à l’hôpital, pour son frère…Elle ne voulut pas croire qu’il était son premier enfant, son grand garçon et que ma mère avait par conséquent bien plus de trente ans !
Nous nous vîmes deux fois : un après-midi, à la cafétéria de Géant casino, où nous nous étions donné rendez-vous. Nous étions l’un par l’autre charmés et nous convînmes donc d’un second rendez-vous, nocturne, sur la plage. Je n’entendis plus parler de lui par la suite, excepté un soir où il m’appela désirant ardemment que l’on se retrouvât au même endroit que la fois précédente plusieurs semaines auparavant. Il va sans dire que je refusai. J’avais passé l’âge de m’amuser et je n’avais jamais vraiment été en manque sexuellement. Affectivement, oui.
Je continuai donc à fréquenter assidûment mon site homosexuel favori. Un policier municipal de trente-cinq ans, très grand et fanatique des salles de musculation, son physique en témoignait, retint mon attention. Nous échangeâmes les informations habituelles de rigueur. Nous étions tous les deux en quête d’une relation sérieuse et durable et nous partagions la même exigence de fidélité.
Dans un bar de ma ville, un après-midi de soldes à Marseille, puis chez lui, nous fîmes plus amplement connaissance. Je dois avouer qu’il ne m’était pas antipathique même si ses propos un peu extrémistes m’agaçaient et si je déplorais ses sujets de conversation limités et récurrents. Il me plaisait physiquement et je n’allais pas commencer à avoir des prétentions impossibles à satisfaire. Ca ne fonctionna cependant pas. Ne pas écouter cette petite voix intérieure qui nous souffle des vérités intuitives est un tort car elles se révèlent, à chaque fois, effectives. Nous étions en désaccord sur de trop nombreux plans : sexuellement, je n’entrerai pas dans des détails licencieux, psychologiquement, il avait une obsession véritable pour les tests de dépistage du S.I.D.A. qu’il renouvelait plusieurs fois par an, alors qu’une protection est bien plus efficace qu’une constatation, intellectuellement. Il insista néanmoins, conservant un contact par mail avec moi et m’appelant de temps à autre. Mais c’était peine perdue car j’avais laissé L. pénétrer ainsi sournoisement dans ma vie, fermant les yeux sur un physique passablement disgracieux et sur des traits de caractère que j’aurais dû juger rédhibitoires. Je savais où ma lâcheté et ma faiblesse m’avaient mené. Ca ne se reproduirait plus jamais.
par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 29 février 2008

« [...] Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d'écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cœur; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s'il vous était interdit d'écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d'une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s'il vous était donné d'aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple "il le faut", alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu'en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion. »
Ce conseil donné, à un tout jeune écrivain qui doutait de sa vocation, au début du dix-neuvième siècle, par le grand poète RAINER-MARIA RILKE me semble intéressant à rappeler à quiconque me demanderait de justifier, si besoin de justification il y a, ma persévérance dans ma démarche d’écriture.
Je sais qu’ils sont légion, celles et ceux dont l’espoir fou est d’être accepté en tant qu’écrivains, pour l’œuvre qu’ils lui auront soumise, par un éditeur qui ne leur proposerait pas un contrat de type participatif.
Je les côtoie chaque jour sur différents forums consacrés à la littérature. Je suis fasciné par l’énergie et la haine qu’ils déploient dès qu’un auteur, habité par une espérance qu’ils partagent certainement ou dont ils ont caressé, autrefois, le rêve de la voir se concrétiser: être publié pour toucher un vaste lectorat qui viendra enfin à la rencontre de leur livre, a l’audace de présenter son œuvre sur un lieu de discussion dont ils se sentent l’autorité de contrôler les propos de chacun et de critiquer les goûts et la création artistique originale de tous.
En effet, depuis que je me rends régulièrement sur l’un de ces forums pour connaître les réactions des uns et des autres à la lecture, éventuelle, des quelques pages que je publie sur ce blog chaque jour, j’ai l’impression d’y être considéré comme un intrus. Leur stratégie consiste à déprécier chaque critique élogieuse destinée à la seconde partie de mon livre en cours de rédaction. Pour ce faire, ils en discréditent les auteurs, ayant affirmé, dans un premier temps, qu’il s’agissait de mes propres commentaires mis en lignes sous différents pseudonymes. Puis face à leur multiplication et à l’insistance des lecteurs aimant ce que j’écris et désireux de le faire savoir, malgré leur acharnement à me calomnier et à dévaloriser mon travail, ils assurent qu’ils ne peuvent qu’être soit des amis soit les membres même de ma famille ou les deux à la fois.
Leur est-il tellement douloureux de lire, concernant autrui, ce qu’ils eussent aimé qu’on écrivît au sujet de leur propre création ? Sont-ils vexés que l’on ne sollicite pas leur bienveillance alors qu’ils sont persuadés de détenir le privilège d’encenser un livre, à condition bien entendu qu’il soit l’œuvre d’une personne appartenant à leur coterie ? Faut-il se comporter à leur égard comme le faisaient les écrivains au dix-septième siècle envers la Sorbonne, puissant organe de censure ? Doit-on subir leur cabale et rédiger une préface pour chacune de nos œuvres afin de contester, comme MOLIERE, leurs critiques une à une ?
Il va de soi qu’il n’en saurait être question. Heureusement, chacun à la liberté d’exprimer, sur certains forums, qu’une œuvre lui a plu ou lui plaît, sans recevoir aussitôt une volée de bois vert !
Quoiqu’il en soit, l’essentiel ne réside-t-il pas ailleurs ? N’est-il pas si justement formulé dans le conseil donné, en connaissance de cause, par RAINER-MARIA RILKE, de bâtir sa vie selon l’absolue nécessité d’écrire ? De témoigner, sa vie durant, de la merveilleuse tyrannie de l’écriture ? Et ce quel qu’en soit le moment ?
Ne suis-je pas, en ce cas, en droit de rendre compte, par l’intermédiaire de l’écriture, que mes lectures et mes goûts, mon parcours universitaire et professionnel, mon travail personnel, m’ont forgée, de ce que fut ma vie, depuis mon enfance, grâce à, ou à cause de, mon homosexualité, ma famille, mon milieu social ? Ne suis-je pas, en ce cas, en droit de décrire, aussi minutieusement qu’il m’est possible, avec toute la crudité et la poésie dont je suis capable, la pathologie qui a transformé ma vie et qu’il peut être éclairant de mettre en relation avec la considération de l’homosexualité qu’avait la quasi-totalité des hommes de ma famille lorsque j’étais enfant et adolescent et que je découvrais, alors, par leurs yeux, ma monstruosité infamante ?
C’est pour raconter cela que je dois écrire. Dire ce que fut ma vie, dénoncer ce que mon passé et ma maladie en ont fait aujourd’hui, est une nécessité vitale et salvatrice. Car ma famille s’est contentée d’être le vecteur de l’opinion sociale relative à l’homosexualité. Et mon quotidien, mes amours et mes tourments, mes tracas et mes joies, mon bonheur, ne sont qu’un reflet du miroir sous l’angle duquel on peut observer la société. 
Quand mon ami me déclare que mon écriture l’a pris en otage, j’ai beau apprécier la métaphore de sa phrase, je ne la trouve pas moins injuste et cruelle. Je ne mets pas ce qu’il ressent en doute. Je suis simplement malheureux de ne pas pouvoir le rendre heureux. Et je pense que ma situation n’est certainement pas unique ; qu’en retenant sa réflexion et en la transcrivant, je permets à mon texte d’être l’écho sonore de pensées et de sentiments demeurés silencieux dans l’esprit et le cœur de certains de ceux qui le liront. J’utilise également l’écriture comme un exutoire.
De la même façon, lorsque j’écris que, la semaine dernière, il s’est exclamé, en me voyant sortir de la salle de bains, dévêtu : « Tu es maigre, c’est horrible ! », j’imagine la réaction de toutes les personnes souffrant d’anorexie et j’espère que si elles se sentent moins seules à dériver aux confins de la maigreur, leur compagnon ou leur compagne prendront conscience de la violence de cette exclamation devant la nudité d’un corps qu’elles ne savent plus comment traiter. Et sauront que détourner d’effroi la tête en se masquant le regard de la main, comme le fit mon ami, n’est pas l’attitude la plus aimante en pareilles circonstances.
C’est pourquoi je déplore qu’un forum qui a pour vocation de permettre de débattre des livres soit squatté par des individus dont le pseudo utilisé tente vainement de dissimuler l’indigence en matière de littérature. Tout débat est ainsi condamné à n’être qu’une conversation stérile menée tambour battant par des amuseurs publics auxquels il ne manque pour parfaire le costume qu’un gros nez rouge et des brodequins sans lacet.
La présentation sérieuse d’un livre est d’emblée tournée en une mascarade, en un procès ridicule qui oublie les pièces à conviction au profit de certitudes préexistantes, où le livre est banni de leur république des lettres parce qu’il n’a pas reçu au préalable l’aval de leur société secrète. Appartenir à leur franc-maçonnerie est le résultat d’une cooptation de membre à membre, fondée sur une sorte de fraternité de la rancœur et de l’échec, du désaveu par les maisons d’édition sérieuses, et d’une consolation réciproque passant par une autoédition leur restituant un semblant de gloire littéraire sur fond d’amertume.
Ainsi habités par la jalousie, l’aigreur et la désillusion, ils sont animés d’une jubilation extrême à la perspective de cracher leur vindicte sur le moindre ouvrage littéraire qu’on aura commis l’erreur de livrer à leur délectation névrotique et morbide. Avec quelle jouissance ils se repaissent alors de votre œuvre innocente, de votre naïveté qui les ravit et stimule leur inspiration défunte.
Votre livre aussi prometteur soit-il se voit relégué, sous leur plume désœuvrée, au rang de production indigne de figurer sur le rayonnage où ils rêvent de positionner le leur. Votre écriture est taxée d’ignoble borborygme par leurs propos rageurs et écumants. Ils revêtent la feinte lecture de votre œuvre, d’une ironie hautaine, du mépris souverain qui leur est encore permis avant qu’elle ne soit portée aux nues par le prestige de l’édition.
Ils seront alors contraints d’en vénérer le style et le génie, la désignant comme l’étalon de mesure auquel ils confronteront désormais tout nouvel ouvrage qu’on aura bien voulu soumettre à leur ressentiment accru de ne plus pouvoir vilipender votre désormais irréprochable production.  
Ainsi se délectent-ils de la fraîcheur de votre chair dont ils raffolent du subtil parfum que sa virginité exhale pour leurs narines corrompues. Charognards du web, ils ne dédaignent pas la proie candide que leur instinct pervers a su déceler en vous.
Rassurez-vous, leurs dents ne sont plus capables de mâcher que des chairs pourrissantes.           
par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 28 février 2008

Dans le train qui nous ramenait, ma mère et moi, chez nous, j’admirais la diversité multiple des paysages qui se succédaient, derrière la vitre, à vive allure. La beauté de la nature me réjouissait et le défilé, rapide et continu, de ses luxuriantes et somptueuses parures divertissait mon esprit et apaisait mon âme.
A la gare de Marseille, mon frère aîné nous attendait. Il était mon parrain depuis ses vingt et un ans. Il était alors fiancé avec la jeune fille qui deviendrait peu après sa femme et qui accepta d’être ma marraine. J’avais environ un an.
Trente ans s’étaient écoulés depuis qu’il m’avait tenu sur les fonts baptismaux. Enfin, je rentrais chez nous. La voiture parcourut la route que je connaissais par cœur pour l’avoir empruntée régulièrement durant les cinq années de mes études universitaires. Non loin de chez moi, la mer apparut sur la droite, écumante contre les rochers formant la jetée.
Chez ma mère, je retrouvai ma petite chambre d’étudiant et la multitude de livres amassés au fil des ans. Ils étaient sagement rangés sur les rayonnages d’une bibliothèque qui courait le long du mur et envahissait la pièce. Ils témoignaient des efforts déployés pour obtenir mes examens et, au-delà, dans le but de circonscrire le phénomène littéraire. Mieux comprendre ma vocation pour la littérature, pressentie depuis l’enfance. Essayer d’approcher celui que j’étais, grâce aux mots choisis des autres, préservés dans les livres.
Ma sœur avait déposé un livre sur mon bureau : « Véronika décide de mourir » de PAULO COELHO. Il lui avait été recommandé par sa sophrologue et amie, à qui elle avait fait le récit de mes tentatives de suicides avortées. Je le lus avec ferveur. J’ai gardé, de sa lecture, le souvenir d’une œuvre profonde, documentée et réfléchie, flirtant avec le conte merveilleux auquel l’apparente son dénouement. J’aimai cette œuvre, tout comme « L’Alchimiste », du même auteur, que j’avais également beaucoup apprécié, quelques années auparavant. Cependant, je ne saisis pas, alors, en quoi sa lecture pouvait m’aider.
J’avais laissé définitivement derrière moi une existence semblable aux ciels brouillés vers lesquels j’avais pris l’habitude de ne pas lever les yeux. J’avais tout abandonné de cette parenthèse de quinze années qui avaient amputé ma vie. Je voulais renaître, repartir de zéro, faire comme si tout cela ne s’était jamais produit : je venais de décrocher le C.A.P.E.S et j’attendais la période de formulation des vœux, dans l’espoir d’obtenir un poste dans un établissement de l’Académie où j’avais passé les épreuves écrites du concours.
Je pris rendez-vous avec notre médecin de famille. Il me prescrivit les médicaments qui avaient été supprimés de mon ordonnance, par l’un de ses confrères dont il ne partageait manifestement pas l’opinion. Je pus recommencer mon traitement : je conservai les mêmes anxiolytiques et les bêtabloquants auxquels j’étais habitué. En revanche, il souhaitait me voir prendre un autre antidépresseur, le Prozac ne lui semblant pas adapté à mon cas. Ce fut une succession de pilules, « inhibitrices sélectives de la recapture de la sérotonine » ! Aucune ne me convenait car elles n’étaient pas compatibles avec la réalisation des activités quotidiennes, dans le cadre d’une vie normale. Les unes me rendaient léthargique et somnolent. Les autres me provoquaient une agressivité qui suscita de nombreuses altercations qui n’avaient rien à voir avec mon caractère ordinaire. D’autres encore, étaient la cause d’une euphorie excessive et d’une insouciance qui me poussait à dépenser de l’argent que je ne possédais pas…L’avant dernier antidépresseur testé me donnait l’impression d’être complètement ivre : le sol se dérobait sous mes pieds, les arbres et les buissons flottaient dans l’air, j’étais incapable de marcher sans louvoyer comme un homme après qu’il a écumé un comptoir entier de pintes de bière alignées.
 J’étais sur le point d’abandonner l’idée qu’un antidépresseur m’était provisoirement bénéfique quand, heureusement, nous parvînmes à trouver celui dont je ne ressentais pas les possibles effets secondaires.
Entre temps, J’avais repris ma thérapie chez la psychanalyste choisie lors du diagnostic, quinze ans plus tôt, de ma recto-colite hémorragique ulcéreuse. Nous poursuivîmes la thérapie en face à face, comme nous le faisions, depuis que mon analyste du nord avait déclaré ma psychanalyse achevée, quand je la revoyais à chaque vacance scolaire.
Parallèlement, je consultais la psychologue, spécialisée en sophrologie, que ma sœur connaissait depuis de longues années et dont elle appréciait l’empathie et l’efficacité concrète immédiate.
J’étais bien décidé à entamer une nouvelle vie en mettant toutes les chances de mon côté. Ma recto-colite me laissait plus ou moins tranquille tant que je lui procurais, quotidiennement, ses gélules de Dipentum et sa dose de cortisone, de préférence le matin. Le soir étant réservé aux lavements alternés de Pentasa et de Betnesol, à conserver toute la nuit si possible. Elle ne connaissait pas l’état de quiescence souhaité mais une fois ces remèdes apportés, je l’oubliais presque.
J’étais à huit cents kilomètres de L. Je me sentais délivré de son emprise et de sa tyrannie monstrueuse.
Après quelques mois de repos, j’eus, par l’intermédiaire du Net, quelques aventures sans lendemain. Je n’étais pas prêt à m’attacher à un autre homme et je ne savais même pas si ma demande de mutation dans l’Académie allait être acceptée, donc j’ignorais encore où je pourrais me trouver à la rentrée de septembre. Il n’y avait qu’une seule alternative : le retour dans mon collège de l’Aisne, qui m’avait été désigné comme poste fixe, susceptible par conséquent d’être le seul établissement scolaire où se déroulerait ma carrière d’enseignant. Ce que je refusais catégoriquement, disposé, le cas échéant, à formuler une demande de mise en disponibilité. Ou, et c’est ce que je pensais avoir mérité, l’acceptation de ma mutation dans un lycée de l’Académie.
Dans l’attente que la décision fût arrêtée, je me distrayais de mes révisions d’histoire littéraire et de grammaire et stylistique, en cherchant à converser sur le Web. Je connaissais le nom de quelques sites gay et je m’y inscrivis. J’y nouai rapidement des liens plus ou moins superficiels avec des homosexuels qui essayaient, tout comme moi, de ne pas s’étioler entre les remparts de solitude et de silence qu’ils avaient été contraints d’édifier pour protéger leur intimité.
Si l’opinion publique a indéniablement évolué en ce qui concerne l’homosexualité en général, la révélation, choisie ou subie de son homosexualité, peut encore briser la carrière professionnelle d’un individu ou amener sa famille, ses amis, à le rejeter et à rompre tout contact avec lui.
C’est l’une des raisons pour lesquelles j’écris ce livre, afin que les droits des homosexuels à l’indifférence soient respectés, non pas uniquement dans les textes de loi mais également au quotidien, dans les faits.
Si les sites de rencontre gay connaissent une telle fréquentation, c’est en partie à cause de l’ostracisme que la société impose aux homosexuels.
La mémoire même des homosexuels internés dans les camps de concentration, pour la seule faute de ne pas partager les attirances sexuelles communes, et sur lesquels ont été effectuées des expériences médicales et chirurgicales dont l’atrocité est inconcevable, n’est même pas sauvegardée de l’oubli. Interrogeons des adolescents sur ce qui provoquait l’internement systématique, par l’occupant allemand, dans les camps de la mort, sous la seconde guerre mondiale : ils citeront sans hésitation l’appartenance au judaïsme et la résistance à l’occupant. Des homosexuels et du port de l’étoile rose, il ne sera pas question.
L’Histoire a jeté un voile de pudeur honteuse sur l’homosexualité. Des écrivains ont décrit le phénomène homosexuel de l’Antiquité à nos jours. Des écrivains qui se sont ouverts dans leurs œuvres de ce qu’on nommait autrefois « leur inversion ». Je remercie DOMINIQUE FERNANDEZ pour son ouvrage érudit et passionnant : Le Rapt de Ganymède .
Lorsque les enseignants homosexuels ne risqueront plus de connaître le harcèlement, les injures et les moqueries, pour s’être dévoilés, lorsque leurs élèves, informés de leurs mœurs, continueront de les respecter, alors on pourra dire que l’opinion générale sur l’homosexualité a vraiment évolué.
 
 
 
 
 
 
 
par ANTONIO MANUEL