La violence du silence que l’on veut m’imposer résonne en moi telle les cris d’un enfant maltraité, la honte tue d’un adolescent racketté, les gémissements d’une femme
battue.
Elle partage, cette violence, avec les scènes évoquées, leur impunité trop fréquente, leur haine
gratuite, le recours à la force physique ou à celle des mots qui, comme on le sait, tuent aussi bien qu’un mauvais coup, une arme ou une longue désespérance solitaire.
J’ai compris cette nuit qu’elle m’atteignait d’autant plus profondément qu’elle donnait chair
aux paroles homophobes de mon père, entendues trente ans durant. Elles demeurent en moi introjectées pour l’éternité de ma trop courte vie. La violence du silence qu’on m’impose, auquel les
paroles de mon père m’ont assujetti pendant tant d’années, irradie mon corps de la moelle des os à la surface de ma peau. Elles sont incessamment
réactivées depuis que j’ai choisi de ne plus vivre bâillonné.
Son père, enfant, on l’aime. Il est tout puissant, protecteur, justicier, et adulé. Il a
toujours raison. On rêve de lui ressembler. Si cela s’avère une impossibilité, on a la solution de le haïr pour s’en protéger ou de continuer de le chérir dans la souffrance et l’humiliation de
ne pouvoir être son double, sa pérennité. C’est un long processus de dépréciation de soi, de rognage continu du narcissisme nécessaire à son propre développement affirmé et
serein.
Le poison coule, alors, dans les veines avec
l’effet contraire d’un vaccin. Régulièrement et à doses infimes, il opère la destruction insensible des cellules. Une maladie grave surgit-elle ? Nul n’en cherche la raison et la science se
hâte de la réduire à néant. L’enfant est de nouveau sur pieds et le lent et sournois travail de sape se poursuit dans la nuit de l’inconscient.
Mais l’inconscient n’est pas passif. Il veut bien accepter tous les refoulements du monde mais
la pression se renforce, à chaque nouvelle pensée ou nouvel acte refoulés, derrière les portes de la censure. Alors il lui faut travestir et dévider dans les songes son charroi d’immondices. Mais
si les rêves ne suffisent pas à évacuer la pression excédentaire alors le corps se met à parler la langue des symptômes incompréhensibles. On a beau les supprimer à grands renforts de
médicaments, il s’en crée sans arrêt de nouveaux. Jusqu’au syndrome, cet ensemble de symptômes révélateur d’une pathologie plus ou moins sérieuse. En fait, à la mesure du préjudice subi tout au
long des années, de l’enfance à l’âge adulte.
La mort du père n’en fait pas disparaître la représentation symbolique. Ses paroles mortifères
continuent donc d’agir malgré la meilleure volonté, à son corps défendant. Notre corps qui se défend si mal qu’il résiste aux médicaments, s’y accoutumant et les rendant inefficaces. La maladie
accède alors à un stade supérieur et les symptômes s’aggravent. L’esprit est excédé de la cécité de la conscience qui se refuse à déchiffrer les messages du corps souffrant.
L’écriture m’a provisoirement sauvé la mise. Mais la censure du dehors potentialisant celle du
dedans relance le processus de désintégration programmé dès l’enfance. Les injonctions du fond des temps ont une puissance inégalée. La pathologie évolue donc. L’aggravation des symptômes réclame
des traitements nouveaux aux effets secondaires punitifs qui provoquent, afin de pouvoir les supporter, la prescription d’autres médicaments. C’est un cercle infernal. Ce sont les mots soufflés
aux oreilles innocentes du nourrisson par les fées malignes des contes pour enfants.
Un jour, un événement déclenche la réalisation des souhaits maudits. Et la belle s’endort
indéfiniment, le loup avale la grand-mère et le petit chaperon rouge, la bête est condamnée à sa monstruosité. Mais ce ne sont que des contes que le merveilleux soustrait à la tragédie. La
réalité est une prose d’une autre eau. Le drame et le tragique y sont admis et sont légion.
Ma vie est un conte dont la fin merveilleuse n’est jamais advenue. Les êtres maléfiques y
récitent encore leurs sortilèges infâmes. Et moi je n’ai pas la magie qui change les hideux crapauds en princes charmants. Juste le pouvoir des mots que l’insomnie me dicte en plein cœur de la
nuit.
Se laisser tenter par des gestes d’oubli, de fatigue et de résignation déjà perpétrés. Accéder à
leurs sollicitations répétées de se taire à jamais. Refuser le mauvais rôle qu’ils veulent me voir endosser à tous prix, ligués contre mon insolence d’avoir osé parler pour dévoiler un silence
qu’ils couvaient jalousement : gardiens du temple de la haine, de l’intolérance et de l’homophobie.
Cette nuit, la lassitude, la douleur et l’insomnie me pèsent. J’aimerais simplement pouvoir
fermer les yeux et me réveiller dans le corps d’un autre pour y vivre une autre vie. L’inconnu pour moi a les traits de l’hétérosexuel dénoncé par les féministes : machiste, sûr de lui,
péremptoire, insouciant, heureux de satisfaire son père et de se projeter dans l’avenir de ses enfants quand il sera grand-père.
Je suis loin du stéréotype ! Je n’ai de consolation que dans les livres et par l’écriture.
Lire sous la plume de SIMONE DE BEAUVOIR qu’ « il faut parler de l’échec, du scandale, de la mort, non pas pour désespérer le lecteur, mais au contraire pour essayer de le sauver du
désespoir », me réconforte et me réconcilie avec moi-même. C’est évident, tout homme sera confronté un jour ou l’autre à la souffrance et à la maladie, à l’incompréhension d’autrui et au
scandale absurde de la mort, la sienne ou celle des êtres aimés qu’il avait fini par croire, tout comme lui, immortels. C’est pourquoi l’écrivain, dans son appréhension généreuse des misères de la condition humaine et par son acte d’oblation du fruit de son humble réflexion, de sa méditation verbale, apprivoise l’échec, le scandale et la
mort. Sa grandeur consiste à offrir ces offenses existentielles aux lecteurs comme s’il les avait un peu domptées avant de les lui donner à lire. Ici bas, l’artiste détient des savoirs que les
sciences ignorent encore, comme le pensait FREUD.
Je l’ai dit, cette chance de ma maladie est de pouvoir me consacrer presqu’exclusivement à ma
passion d’écrire. Si l’on me dénie le droit de me dévouer à l’activité qui me procure la seule joie qu’il me reste : que suis-je encore ? Quelle est ma raison
d’être ?
Je suis homosexuel, je ne l’ai pas choisi. C’est un état qui m’a été échu en même temps que la
vie me fut donnée. En revanche, j’ai décidé en pleine conscience et lucidité de ne plus en faire un secret à préserver pour ma survie au sein de la race humaine. J’en paye le prix au risque de
tomber et d’être incapable de me relever.
Je fais appel à la clémence de mes frères éclairés, au versant lumineux de leur conscience, à la
nécessité, pour nous tous, de lutter pour le maintien et l’amélioration de nos conditions de vie dans la société actuelle afin qu’ils associent leur énergie à la mienne et supportent mon effort
pour que se lève une humanité plus belle.