Autrefois je pensais que la maladie avait un sens, qu’elle signifiait sans l’aide des mots, que le corps soliloquait une défaillance qui
gîtait dans les profondeurs de la conscience. Etre malade pour moi c’était une manière de déjouer la censure qui interdit aux mots les lèvres en leur substituant la maladie, le corps souffrant ce
qui ne peut se dire. Pour être satisfaisante sur un plan rationnel et affectif, cette approche psychosomatique de la maladie n’en a pas moins été frustrante voire même culpabilisante : j’étais
responsable de mes maux, j’en étais le siège et l’origine, il m’appartenait d’élucider le lien secret qui chevillait mon cœur au corps. Hélas ni le yoga pratiqué avec application et assiduité ni
la psychanalyse ne furent en mesure de remplacer par le langage aucun symptôme. Je croulais sous les interprétations, des réseaux sémantiques tissant autour de moi une vaste trame où
s’entrecroisaient les origines possibles des divers maux qui m’affligeaient. Pour autant je n’en allais pas mieux : comme dirait FREUD la guérison vient en plus et n’est en rien le corollaire
d’un symptôme bien élucidé. De cette affirmation, j’ai vérifié l’exactitude car quinze ans de thérapie ne m’ont délivré d’aucun mal. Il en va de même pour le yoga : mon corps s’est assoupli
considérablement, affermi, affiné, la conscience que j’en ai s’est développée, j’ai pris la mesure de ma respiration, du bonheur simple d’inspirer et d’expirer en percevant les variations de
chaleur et d’intensité de l’air effleurant les narines, présent. Dans les postures auxquelles j’achoppais il y a dix ans, mon corps se glisse avec une fluidité qui me ravit. Pourtant l’énergie
reste là, bloquée dans la région de l’abdomen, scellant le bassin, privée de cette force de circulation qui fait affluer la vie des pieds à l’âme. Je pense que je vais prendre rendez-vous chez un
acuponcteur et consulter un ostéopathe également. La dizaine de jours à patienter pour obtenir le verdict de la biopsie sera ainsi pleine comme un œuf de cajoleries et de douceur. Après tout, son
corps on ne l’a pas choisi : il nous échoit en héritage. Bien sûr on est libre d’en prendre soin, de le parfaire comme un chef-d’œuvre ou de mépriser les conditions nécessaires à sa bonne santé.
Mais quand il vous semble lui avoir accordé tous les honneurs, l’avoir choyé, aimé, comblé et qu’il persiste à dysfonctionner vous laissant perplexe indéfiniment, le désenchantement vous vient et
l’amertume de l’injustice. Je reste malgré tout confiant dans son pouvoir de guérison, en dépit des augures de la science impuissante et désabusée. Je ne puis accepter la faillite du corps
abandonnée par l’âme, un matérialisme aride, une pierre aux angles affutés, le renoncement de mon enfance en la foi du vocable sacré. Triomphe de la magie du verbe sur le rationalisme inefficace
qui brandit sa vanité comme un dogme incontestable. Le merveilleux survit en moi pour fleurir la rocaille du chemin insinuant entre les rocs une fertile végétation. Elle a beau me fixer du
regard, énoncer distinctement sa vérité, ses mots n’ont pas la force d’évaporer le mystère de la vie qui m’habite. Ses mots ne sont pas ceux que j’ai choisis pour affronter les nuits, les jours
de disgrâce et de grande abondance. Alors technicienne chevronnée, experte du tube digestif, elle ne peut lutter sans échouer contre un monde où les mots qu’elle emploie perdent sens dès qu’ils
franchissent mon intériorité hérissée des syntagmes dérobés aux fables de mon enfance. Il y a les mots de ma grand-mère, diaprés, chatoyants, fécondants, un univers entier d’une fantaisie d’amour
et de poésie. Ma grand-mère aux longues mèches blanches, aux mains veinées de fleuves bleus, la peau douce et parcheminée, fine et constellée de taches brunes, majestueuse et rassurante, marraine
ou fée de mon enfance. Ma grand-mère aux vocables étranges de cette langue venue d’ailleurs qui transportait des univers et défiait tous les dictionnaires. Magie de ma grammaire d’enfance, du
tissage savant de deux langues à l’une à l’autre étrangère, fertile en charmes tout puissants. Comment pourrait-elle triompher, elle qui ne sait pas chanter l’amour des mots qui font rêver ? Elle
qui annone résignée les lois d’un savoir exclusif, pontifiant et délétère ? Elle est debout contre la vitre, elle récite et croit qu’elle détient les clés des geôles de la misère et de la mort.
Elle pose satisfaite un diagnostic, ignorant que « la mer a le charme de ces choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète la promesse que tout ne va pas s’anéantir comme
la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille ». Ignorant qu’elle me blesse, que j’ai froid, qu’elle m’emporte en un maelström de dégoût, d’immondices et de
solitude. Me laissant là sur le bord du lit, empoisonné et déconfit, la tête pleine de narcotique, tellement loin des mots de ma grand-mère qu’il me faut plusieurs jours avant qu’ils
n’émerveillent de nouveau ma mémoire.
« Tu ne peux pas mourir parce que je t’aime !
-Mais si je vais mourir, je suis vieille, tout le monde meurt un jour…
-Oui mais toi non, je ne veux pas ! »
Mes bras d’enfant étreignent son grand corps, elle me berce doucement. C’est une conversation fréquente, sa sagesse et ma crainte, la tiédeur
de son corps contre ma joue, le savoir pragmatique de sa mort et l’incrédulité de mon amoureuse indignation. « Jamais une erreur, les mots ne mentent pas », quelle est donc cette véracité
poétique qui accorde au langage les pleins pouvoirs ? Est-elle issue du caprice de notre enfance cette correction du monde par une intelligence toute affective : cerveau gauche contre cerveau
droit ? J’ai l’impression que le sol monte et descend, elle me chavire entre ses bras, les yeux clos j’invente un univers d’où la mort est absente niée par le roulis, la chaleur, son parfum de
Cologne, par sa joie immédiate et mon ivresse volontaire. J’imagine que l’on rit d’avoir eu des pensées austères, que tout s’oublie dans le regard de nos yeux qui pétillent encore, qu’elle me
prend la main et m’emmène découvrir les arcanes du mythe de mon enfance. Des jours, des heures insouciants de bonheur, les six premières années de ma vie accolées au battement de son cœur, sa
voix, nos discussions sérieuses, les câlins et les pleurs et puis son grand corps lourd déposé dans la chambre du rez-de-chaussée, masque rigide, buste de cire, le silence insolent de la mort
narquoise : « Jamais une erreur, les mots ne mentent pas. La mer est froide sans amour. » Violence extrême de la foudre tombée, se sentir terrassé devant un vieil arbre déraciné qui dessinait le
paysage de notre enfance. Son tronc de chêne et le bruissement de sa ramure, la rumeur quotidienne du vent, du chant des oiseaux dans le balancement de ses branchages, l’espace endeuillé de son
absence et ce vide du regard qui se perd derrière l’horizon. On reste coi, comme le vieil arbre, abattu, privé définitivement de son ombre et de sa beauté, de son murmure apaisant, floué par les
mots qui garantissaient sa présence pour l’éternité. Mais après coup, bien loin sur la ligne du temps, l’arbre est là toujours dans ma mémoire et les mots qui l’érigent dansant contre le ciel
énoncent une vérité irréfutable : « tu ne peux pas mourir car je t’aime. Tout le monde doit mourir un jour mais toi non, je ne veux pas ».
Je me souviens d’avoir toujours eu faim. Il me faut remonter à mes premiers mois quand croyant continuer de m’allaiter ma mère me donnait à
téter un sein vidé de sa substance et que je hurlais de faim et de désespérance. Heureusement au bout de quelques jours de cette diète contrainte, le médecin diagnostiqua l’aridité du sein et le
biberon prit le relai à temps. Je ne peux m’empêcher d’associer à cette privation alimentaire ma faim comme un cri primal. Hurlement forcené du nouveau-né confronté au vide de son corps non
alimenté. Images des enfants hâves de l’Afrique, de leur ossature saillante et de leurs ventres dilatés. Peu importe mon poids, c’est ainsi que je perçois mon abdomen gonflé de n’avoir pas mangé.
Je suis chaque fois surpris en le constatant si plat dans l’image reflétée du miroir. Dans ma tête, il demeure enflé, plein de je ne sais quel poison introjecté. Le manque d’amour fusionné dans
le cerveau immature du nourrisson avec le manque de lait ? Peut-être et sans doute rempli de haine aussi, de ce fiel des propos de mon père contre l’homosexualité : « Les pédés, il faudrait tous
les tuer ! » Bien sûr il n’était pas censé savoir que son petit dernier faisait parti du lot. Lui non, peut-être pas, peut-être qu’il l’ignorait mais pas moi. Alors la faim permanente et la
déception intense, le dégoût systématique de sa satisfaction outrée, il serait loin d’être aberrant de les relier au sein stérile de ma mère et aux paroles du père, mortifères. Nulle nourriture
ne saurait-être à même d’aimer le nourrisson hurlant ou de poser sur l’adolescent le regard gratifiant du père. Comprendre cela c’est comprendre que les aliments m’indiffèrent, qu’ils me leurrent
et me font croire qu’un instant je vais être aimé. L’amour que l’on n’a pas reçu est une carence définitive. Et les psychologues ont beau jeu de nous offrir la résilience comme nouvelle alliance
avec soi. Manger n’est pas boire ou fumer : demain je ne peux décider d’arrêter. Baisser les bras et succomber à une faim d’un autre temps, cela oui je puis m’y résigner. Tout en sachant que je
malmène mon corps, que mon colon en pâtira et que la sanction conséquente sera un jour de diète ou le basculement dans l’anorexie. Fierté du mépris de la nourriture, sveltesse et légèreté,
souplesse accrue, marcher comme un vrai funambule là-haut perdu dans son mirage de pouvoir déroger aux limites de l’humanité. Une fleur sans racines et sans terre, nourrie de pluie et d’air. Moi,
trois semaines durant à quinze ans, obéissant scrupuleusement aux prescriptions alimentaires, restrictives et impératives, d’un généraliste consulté pour des spasmes qu’on aurait pu croire
annonciateurs d’une appendicite. Si le régime à base de légumes bouillis et de grillades est sans effet alors on pourra penser que l’appendice est enflammé, avait-il déclaré. J’avais suivi ses
consignes à la lettre et m’était allégé de quatre ou cinq kilos. De la minceur, j’imagine être passé à la maigreur. Du moins c’est ce que les réflexions inquiètes de quelques camarades de classe
me donnèrent à penser, et je repris une alimentation diversifiée, mon poids habituel, débarrassé provisoirement de mes spasmes coliques. La sensation de délivrance des pesanteurs affectives et
psychologiques alliée à l’impression physique de flotter au ras du sol me sont restées gravées. Une démarche aérienne, des gestes fluides, un corps délivré de ses entraves, une sorte d’art d’être
en vie, je me souviens de cette expérience fondatrice, je le retrouve cet état d’être chaque fois que je ne mange que pour ne pas mourir.
Il faut s’être vautré dans l’abjection des doigts enfoncés jusque dans la gorge, dans la souillure de la nausée perçue comme une réparation,
dans la reconnaissance du vomissement prolongé jusqu’au dernier spasme, les mains salies, le corps exténué, pour approcher un peu la tyrannie qu’imposent l’anorexie ou bien la boulimie. Après
avoir ingurgité au-delà de la satiété les aliments sélectionnés trop nombreux et tous bannis du quotidien comme les pâtisseries orientales à l’occasion du ramadan ou bien pour six personnes tout
un fondant au chocolat, écoeuré, animé envers soi d’un mépris abyssale, d’un dégoût sans commune mesure, la faculté d’évacuer la faute symbolisée par la nourriture, d’effacer l’écart extrême de
son comportement alimentaire par un simple vomissement, même douloureux, même dangereux pour l’organisme, est vécue dans une jubilation triomphante. Le corps abject a cédé place au temple
purifié. Un long moment de paix vous gagne, mêlé à l’épuisement de la régurgitation qui peut concerner également le déjeuner ou le dîner avalés, eux, pour se sustenter. Puis une lassitude après
quelques heures parce que la faim revient et qu’il est hors de question d’y céder. Le Prozac avait mis un terme à cette alternance d’hyperphagie et d’anorexie compensatoire, expiatoire serait
plus juste pour qualifier cette souffrance imposée pour laver le corps avili et repentant. Mais ses effets indésirables, en particulier la possible provocation d’une hémorragie gastro-intestinale
m’en ont imposé l’arrêt, d’où au bout de quelques jours la survenue des crises favorisées par la cortisone à forte dose et le stress inhérent à toute maladie. Les troubles semblent s’accumuler.
Mon généraliste allopathe m’a conseillé l’homéopathie en sus du traitement ordinaire : ça fait plus de dix ans que j’y ai régulièrement recours en vain ! Demain j’appellerai l’acuponcteur dans
l’espoir qu’il sache apaiser ses pulsions orales incontrôlables…J’ai besoin de me sentir serein mais la cortisone me rend agressif, irascible, surexcité. Les séances de yoga m’aident un peu à
relâcher certaines tensions, néanmoins les molécules chimiques ont une puissance extrême.
Il fait nuit. L’heure désormais m’importe peu puisque je n’ai plus du fait de mon arrêt-maladie à me lever à l’aube pour me rendre au travail.
D’ailleurs je ne sais pas comment je pourrais aller travailler en n’étant parvenu à trouver le sommeil grâce aux anxyolitiques et somnifères de surcroît que bien après minuit ! Juste le devoir
d’écrire, de rendre compte et me réjouir du cadeau de ce temps imparti, libre de tout emploi du temps. Je sais que c’est une parenthèse, une pause, un répit, l’occasion d’accorder ma note
personnelle à l’harmonie universelle. Je m’y emploie par l’écriture. Je tente d’être au plus vrai de moi, de transcrire l’expérience qu’il m’est donné de vivre même si je ne suis pas dupe des
fards du texte écrit, de la distance inévitable, de la sélection nécessaire, de la beauté aux yeux de glace qui me fixe impavide et hautaine. Amant parmi tant d’autres, je tâche d’en approcher
les rivages sensibles. Capter l’incandescence de « ses yeux, ses larges yeux aux clartés éternelles ». Ecrire est une nécessité qui me ramène à moi et par la consanguinité de notre race humaine
me conduit jusqu’à vous. Nous apprenons ensemble nos failles, nos limites. Nous savourons ensemble l’immensité de vivre cet espace de candeur où rien encore n’est dit. Conscience du privilège
révélé par le verbe à la naissance de toute scission et seul biais pour y remédier. La parole cicatrise les liens interrompus. Elle ravaude les accrocs dont nos vies sont légion, reprise les
mailles filées de nos romans existentiels. Elle m’accorde la grâce de me croire immortel tant que je pianoterai sur le clavier de mon portable.
Depuis mon vomissement cet après-midi je n’ai plus rien mangé. Malgré le retour des addictions alimentaires, la cortisone me fait le don de
jours passés sans la douleur. Je veille. Il est tard. Le sommeil rode mais il est tenu à distance.
Ce soir certaines scènes d’étreintes passionnées dans un film télévisé m’ont de nouveau interrogé sur ma propre sexualité : est-ce la maladie,
la kyrielle de médicaments qu’elle justifie, l’âge, tous ces facteurs se potentialisant qui me détournent un peu d’Eros en quête d’une autre euphorie ? Le yoga, la méditation participent-ils de
cette baisse d’intérêt pour ce qui, il n’y a guère, accaparait ma liberté ? Ce n’est pas une inquiétude, juste la volonté d’éclairer un peu le fonctionnement de ma libido. Il est certain que la
souffrance éloigne tout désir, que l’hyperphagie entraîne pour la digestion toute l’énergie dans l’être disponible instaurant une langueur proche de la béatitude du petit d’homme somnolent car
rassasié, repu. L’insuffisance nutritionnelle quant à elle sape la vitalité et opère une castration psychologique. Reste les fantasmes vivaces qui nourrissent les relations sexuelles parce qu’ils
partagent avec le désir la renaissance perpétuelle du Phénix. Le feu rend les pulsions incandescentes mais la cendre ne les éteint pas. Un souffle précis embrase les escarbilles et les flammèches
raniment le feu couvant dessous la cendre. Le fantasme a pour lui son caractère imaginaire et ce n’est pas injustement que le philosophe ALAIN nommait cette féconde pourvoyeuse d’images qu’est
l’imagination « la folle du logis » ! Toujours recommencé, le fantasme met en scène nos scénarios les plus émouvants, ceux qui nous renvoient à notre incomplétude originaire. Là le mystère brûle
incessamment de son flambeau fuligineux. La lumière est muette car tout se répète avant l’apparition du premier substitut du manque. Encore ce trou de signifiance, le cadavre du chien sur la
plage, au squelette blanchissant sous le soleil dans Le Ravissement de Lol V.Stein de DURAS. Ou alors la « Charogne » exhibée par BAUDELAIRE dans le poème du même nom, tant l’amour et la
mort s’entrelacent en un enchevêtrement indicible. Grouillement des vers sur le cadavre, cuisses de l’animal écartelées en une obscène analogie avec le désir pour l’amante conviée au spectacle
putride, bourdonnement des mouches, chairs offertes et pourrissantes, partout des correspondances entre le désir et la mort, entre le silence inquiétant du ciel et la fatale attraction
terrestre.