Jeudi 18 octobre 2007
 
Comme dans un roman de FRANCOISE SAGAN, la nuit, l’alcool, l’ivresse de la vitesse. Dans la voiture, seul, sur la bande d’asphalte éclairée de l’autoroute, la musique, forte. J’ai vingt ans. C’est un vendredi ou un samedi soir, je fonce vers la discothèque, en direction de mes semblables. Je suis heureux, impatient, plein d’espoir, je suis prêt, je l’attends, j’ai beaucoup bu, plus rien ne me fait peur. A l’abri dans l’habitacle de la voiture, je roule à vive allure, bien au-delà de la vitesse limite autorisée. La vodka bue en abondance agit comme les bâtonnets d’anxiolytique : elle me protège des aspérités du réel. La nuit commence à peine, le monde m’appartient. Je prie pour le rencontrer enfin, celui que je crois détenteur de mon bonheur. Ce trajet jusqu’à la discothèque est un moment privilégié : c’est le point d’orgue de la semaine avant son couronnement. Tout est encore possible, ma vie peut s’épanouir en une gerbe de joies ineffables. Je sais qu’il me cherche lui aussi, exalté je viens à lui. Sur le parking étroit qui longe la discothèque, je gare ma Renault 5 T.S. d’occasion, qui rendra l’âme quelque temps après. Grisé par l’alcool, les lumières, la musique, je me retrouve dans le ventre du désir, l’antre de ce monstre mythologique, à la tête de lion, au corps de chèvre et à la queue de dragon, dont la discothèque a usurpé le nom. Je m’attarde au bar juste le temps de consommer une vodka-orange. Je ne voudrais pas que les effets désinhibiteurs de l’alcool diminuent avant que la nuit n’ait vraiment commencé. Peu à peu, la boîte se remplit, tous les fauteuils sont occupés ainsi que les tables qui avaient été réservées, les danseurs se massent sur la piste, le jeu des regards peut commencer et les tentatives pour capter l’attention. Je me mêle à la foule des corps qui s’agitent frénétiquement au centre de la discothèque. Des frôlements, des frottements, des rapprochements volontaires ou des écarts subits, des yeux je scrute les visages multiples des jeunes hommes qui, comme moi, sont venus chercher le prince bleu comme disent les Espagnols. « La noche esta joven », (« La nuit est jeune »), elle ne fait que commencer. De mon séjour l’été précédent à Barcelone, me reviennent, sans doute parce que les circonstances sont similaires, des expressions ibériques. C’est ainsi que j’aimerais qu’il soit : brun, les yeux sombres, trapu, viril comme ont dû l’être mes ancêtres, comme je sens que mon cœur le désire et s’affole dans ma poitrine parce qu’il croit l’avoir reconnu entre des bras levés, des corps se trémoussant, à la faveur des éclairs brefs des stroboscopes. Une fois que nos regards se sont compris, nous tâchons de traverser la cohue pour nous rapprocher l’un de l’autre ou bien plus insidieusement, lentement, nous réduisons l’espace entre nous, qu’occupent pour le moment ces corps nombreux et tumultueux. Ensuite c’est le feu et la glace, c’est Phèdre rougissante, pâlissante, troublée et éperdue, Phèdre aveugle et muette à la vue d’Hyppolyte. C’est le poète qui meurt de soif auprès de la fontaine ; comme dans les poèmes d’amour de LOUISE LABE, dans son « sonnet des antithèses », il nous semble mourir et vivre, nous enflammer « en endurant froidure », éprouver tout à la fois un délicieux plaisir et subir le tourment de cette main dont on vient de ressentir la douceur extrême car il est là tout près de soi l’autre qu’on attendait, il a franchi la distance qui nous séparait. Je peux sentir son parfum, sentir son corps qui maintenant se presse contre le mien, toucher l’ardeur et l’émoi qui le tient là serré tout contre moi. Alors que nous étions de parfaits inconnus l’un pour l’autre, il y a quelques minutes, nos bouches se mélangent, nos langues miment l’abandon et l’offensive du désir qui nous accrochent l’un à l’autre avec la force de l’empire que l’on a plus sur soi. Il n’y a plus ni question, ni doute, plus la moindre hésitation, seulement cet embrasement du corps au contact de l’autre, le langage animal du corps, cette vérité ravalée qui se délivre enfin et célèbre la jeunesse et la beauté, dans les caresses, dans les baisers, dans le corps de l’autre retrouvé, le jumeau perdu des rêves anciens, des secrètes pensées qui nous habitent en permanence, les traits de ce visage qui hantera désormais, le temps que durera l’idylle, mes nuits et mes journées.
La question de l’identité - le « qui suis-je » angoissé et perplexe - je ne me la suis pas posée en termes clairs, à cette époque de ma vie. Bien sûr, elle affleurait dans tous mes gestes et inspiraient la plupart de mes comportements, amoureux ou non. Je crois qu’elle réveillait une véritable inquiétude à l’occasion des spectacles qu’offrait la discothèque, le samedi soir. En effet, le travestissement des acteurs, leurs imitations et leurs transformations, me rendaient vraiment anxieux. Je me souviens de la prestation d’un de ceux-là qui passaient leur vie à se prendre pour telle ou telle chanteuse à la mode, la parodiant irrespectueusement ou essayant fanatiquement de lui ressembler. Il apparaissait sur scène dans une tenue toute de paillettes et de strass, portant une longue et abondante perruque blonde, maquillé outrageusement. Il se produisait  sur une très belle chanson de GINETTE RENO intitulée « Je ne suis qu’une chanson ». Sa prestation consistait, en fait, en une interprétation mimée d’un enregistrement de la chanson pendant laquelle, en écho aux paroles qui évoquaient métaphoriquement un dévoilement, une mise à nu de l’artiste, il se dévêtait lentement et finissait par ôter sa perruque et se démaquiller, révélant l’homme qu’il était en réalité. Me rappeler sa performance, qui, je l’imagine aujourd’hui, doit constituer un lieu commun de la profession de transformiste, actualise en moi l’émotion d’autrefois, l’impression d’avoir été floué, de découvrir derrière l’illusion des gestes de l’automate le mécanisme qui en permet l’animation. Une tristesse vague, la nostalgie d’une autre vie comme quand sur l’autoroute des vacances, en découvrant fugitivement l’intimité, que je pensais heureuse, des autres enfants et de leur famille, j’enviais leur existence…Peut-être, rêvais-je d’un père moins indifférent, plus affectueux, plus présent, moins colérique, un père pareil à ceux que je ne faisais qu’apercevoir à travers les vitres des voitures et que je parais de toutes les vertus : un père idéalisé comme dans le manuel scolaire que l’on utilisait pour apprendre à lire. Quoi qu’il en soit, mon enfance était loin derrière moi à l’époque où je me laissais déborder par une émotion ridicule parce qu’un travesti pour gagner sa vie mettait en scène le drame qui la sous-tendait. C’est cela en fait qui m’émouvait : l’exhibition artistique du drame d’une existence qui aurait pu être la mienne, sa mise en abyme. Le visage montré sans le masque du maquillage dénonçait la virilité d’un être qui transgressait les lois de la nature en voulant ressembler à une femme. Mais nous-mêmes, spectateurs, n’étions-nous pas en porte-à-faux avec notre identité d’hommes ? Ne contrevenions-nous pas aux codes qui réglementaient les comportements masculins et féminins sur le plan social et privé ? D’ailleurs certains hommes dont l’hétérosexualité, apparente, était un peu trop bousculée par la présence de cette discothèque homosexuelle et surtout par l’existence des homosexuels qui la fréquentaient, se livraient de temps à autre, en groupe, au petit matin à des lynchages punitifs à caractère dissuasif sur les derniers attardés qui quittaient l’endroit.
Aubes blafardes, dans la lumière cruelle qui exposait aux regards soudain éblouis, de ceux qui avaient oublié de rentrer, les vestiges de la nuit, les cendriers pleins, les mégots écrasés sur le sol, les trous des banquettes et les divers détritus qui jonchaient la piste de danse. Les cernes, les yeux brillants de fatigue, les cheveux décoiffés, les vêtements froissés, l’odeur de tabac froid, l’haleine chargée d’alcool et de fumée, un dévoilement sans ménagement mais que l’extrême jeunesse de notre physique subissait sans difficultés. C’était plutôt sur le plan moral que la chose était moins aisée. Le dégrisement, la fatigue, la solitude parfois après une nuit vaine, confrontaient l’âme à l’âpreté de la réalité. Alors, après un retour solitaire et désenchanté par une autoroute déserte à cent-soixante kilomètres heure, je me jetais sur mon lit et glissais sous ma langue plusieurs bâtonnets de Lexomyl afin de chasser de mes pensées l’austérité du réel et de gagner plus rapidement l’oubli du sommeil.
par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 17 octobre 2007
 
Je suis désemparé parce que je me rends bien compte que jamais je ne parviendrai à être exhaustif en ce qui concerne ma boulimie, littéralement à en épuiser le sujet. Et pourtant, il me semble que c’est en transmutant la matière même du sujet en langage que j’ai une chance d’échapper à son emprise. FREUD liait dès l’origine les pulsions de nutrition et les pulsions érotiques, simultanément présentes. La bouche apparaît comme le lieu où le dehors et le dedans du corps se rencontrent et ce contact de deux réalités de nature radicalement autre suscite une jouissance indélébile. Le sujet et l’objet amorcent une tentative de fusion qui prend la forme de l’incorporation. Conscient de son inachèvement ontologique, le sujet tâche par la transsubstantiation de l’autre en sa propre essence d’y remédier. La jouissance ancre l’entreprise de complétude du sujet dans un plaisir dont le souvenir favorisera la répétition.
J’ai passé toute l’après-midi à vomir, manger puis vomir : abondance des vomissures en une boue épaisse ou bien liquide où surnagent des morceaux d’aliments solides en proportion exacte avec ce qui a franchi en sens inverse le seuil des lèvres. Rage et impuissance au regard de cette vie qui rétrécit sa rotation autour de la compulsion alimentaire. Soleil de nacre où je ne risque pas de me brûler les ailes mais à la lumière duquel j’entrevois les moignons de mes membres désarticulés. Disque lunaire du clown triste qui grimace une joie apprise. Où sont les rendez-vous d’antan avec la vie comme un tunnel traversé d’un vent nouveau ? Les cafés, les demis bus aux tables des terrasses ou dans le coin intérieur d’un pub à attendre avec une impatience ardente la venue de l’amant étranger ? Plus loin encore, ces visages et ces corps par milliers fourmillant dans les couloirs, dans les bureaux, dans les salles et les amphithéâtres, à la cafétéria de l’université, ce monstre immobile aux yeux de braise qu’à peine un souffle rougit ? Où sont les joies et les chagrins immenses, les mouvements du cœur qui transportent hors de soi l’âme éprise d’égotisme ? Pourquoi la pieuvre de la faim a-t-elle ramené ses tentacules, après les avoir serrées autour de mon cou, sous sa tête d’hydrocéphale, appliquant sur ma peau ses ventouses innombrables ? Que faire de ces journées aimantées par l’attraction désastreuse de la faim ? Où courir ? Où se blottir et fermer les yeux pour ne pas subir la tentation de la pulsion scopique ? Mais la faim circule à l’intérieur de nos artères, irriguant nos cellules, abreuvant nos organes, manipulant dans le silence cloisonné du corps notre mental ignorant que la pensée soudaine qui l’anime lui est soufflée par l’obsession unique de la faim : manger à perdre la raison. C’est une passion inhumaine qui nous inflige du soir au matin l’exigence de sa tyrannie. Comment, dans le concert de voix assourdissant qui en soi se fait entendre, distinguer celle du juste milieu qui guidera notre appétit vers une satiété sereine ? Comment résister à l’immédiat plaisir de la faim comblée de sel, de sucre et de graisse ? Pourquoi ce trouble surgit du fond des temps maintenant régnant sur ma vie comme chez les monomaniaques farcesques des grandes comédies de MOLIERE ? Gesticuler, crier, vitupérer, aller en s’agitant quérir d’autres remèdes comme « Le Malade imaginaire » ou bien fouiller chacun de peur qu’il n’ait dérobé quelque menue monnaie et qu’il ne m’en déleste comme Harpagon dans « L’Avare », dévoré par le besoin vital de thésauriser sans fin ce qui sans vraie valeur symbolise en fait notre bien le plus précieux, les quelques milliards de secondes de nos vies ? Séducteur impénitent, insatiable prince du désir éteint aussitôt que né, menteur, imprudent, hérétique insolent, provocateur cynique, orgueilleux hidalgo qui ne résiste pas à défier l’au-delà, Don Juan est habité par une faim qu’aucune femme ne saurait satisfaire, qu’aucune ruse ne pourrait tromper bien longtemps, dont une escarmouche le détourne à peine parce qu’elle est de nature métaphysique, la faim absolue d’une vérité qu’il ne cesse de guetter dans la moindre de ses altercations mais dont il redoute l’insoutenable révélation qui l’abîme dans les entrailles de la terre…Une faim en tous points pareille à celle qui m’étreint et me jette au-dehors, comme un alcoolique après un verre de vin, quand je n’ai nulle pâture à lui offrir. Une rage affamée de connaître ce qu’il y a derrière la courbe du chemin mêlée à l’effroi de la mort dissimulant son squelette sous les plis du suaire. Appétit d’un savoir redouté comme enfant lorsqu’on rêvait d’être le fils d’une reine et d’un roi désespérant de nous retrouver mais que pour rien au monde, au fond, l’on aurait quitté nos vrais parents de peur d’avoir peut-être été effectivement recueilli, enfant pauvre trouvé emmitouflé dans des haillons sous un porche…La connaissance ne s’obtient pas sans préjudice, sans un renoncement à l’innocence perdue d’avoir croqué la pomme. Si j’accepte les dons que l’on m’octroie, il me faut abandonner tout ce qui m’encombre à quoi sans aucun doute je tiens…La sécurité de mes certitudes passées freine l’acceptation des révélations à venir.   
Durant ma première année d’études universitaires, je m’inscrivis à une unité d’enseignement consacrée à l’initiation à l’analyse du récit filmique. Je me souviens que le cours avait lieu dans un grand amphithéâtre, le jeudi après-midi, deux heures par semaine. Si ce n’est quelques camarades qui suivaient le même cursus universitaire que moi, parmi cette foule innombrable d’étudiants je ne connaissais personne. J’avais pris l’habitude d’arriver un peu en avance pour occuper toujours la même place sur la travée de droite afin de pouvoir contempler pendant deux heures le semi-profil de ce grand jeune homme blond que je ne voyais que de dos. J’étais amoureux du possesseur de cette nuque surmontée d’épais cheveux blonds et courts, de ce demi-profil angélique, de cet inconnu dont je ne croisai pas une seule fois le regard mais qui éclairait ma journée du simple fait qu’il se tînt assis à quelques mètres de moi et qu’il me rappelât, peut-être, le personnage d’Oliver Twist de Charles Dickens, tel qu’il était dessiné sur une des pages d’un de mes livres de jeunesse. J’étais heureux de rejoindre l’amphithéâtre, au rez-de-chaussée, du côté donnant sur l’arrière du bâtiment, par où je regagnais ma chambre en citée universitaire, et d’attendre que je l’aperçoive enfin. Il conférait un surplus de sens à ma vie, dotait ce cours d’une intensité, d’un intérêt supplémentaires. Je ne me laissais pas envelopper par une douce rêverie qui m’eût privé et de sa présence et de l’enseignement dispensé, non, j’étais très attentif aux deux, également passionnants. Je me souviens de la projection du Mépris de GODARD, de l’analyse de l’extrait où Brigitte Bardot, assise, énumère d’une voix lente et monocorde, avec sa mine boudeuse et sa nonchalance, un chapelet de grossièretés à l’adresse d’un Michel Piccoli impavide. Vivace également l’image de l’œil tranché au scalpel dans Un Chien andalou de BUNUEL. Et puis l’étude du gros plan dans A nos amours de PIALAT : les regards confondus de Luc et de Suzanne, la dramatisation par la musique de cet amour sans taches qui les rapproche sans jamais que leurs corps ne s’étreignent, amour adolescent et pure, qu’aucune union ultérieure ne pourra effacer, car l’insatisfaction de Suzanne reste béante comme l’exigence d’une jouissance hyperbolique.
La découverte des techniques cinématographiques et la pulsation du désir pour ce grand corps sans face sur lequel je pouvais projeter tous mes fantasmes. Il reste assis dans ma mémoire à quelques bancs de distance sur ma droite et j’ai le droit de croire qu’au même endroit, au moment où j’écris ces lignes, un grand jeune homme blond, un inconnu, inspire une passion muette à l’étudiant qui le contemple à quelques mètres derrière lui.  
Ne jamais oublier que si mes pas m’éloignent du passé, il s’actualise dans l’instant même où je le remémore, il se répète au travers d’un autre que moi, frère-pareil qui me ressemble dont Les météores de TOURNIER me laissaient pressentir la puissante attraction qu’il exerçait sur moi et nourrissaient mon imaginaire de scènes fabuleuses de fusion tête-bêche avec ce double identitaire me renvoyant mon reflet à l’infini, invisible mais encore présent comme un membre fantôme qui impose une douleur chimérique. L’écriture mime cette fantasmagorie de l’autre debout sur la rive opposée, qu’une rivière sans gué sépare de moi et qu’il me faut néanmoins rejoindre à tout prix. Rêve ou cauchemar d’un accès à l’âge adulte qui passe nécessairement par l’acceptation de l’autre que nous sommes gémissant dans les recoins de la mémoire ou bien nous indiquant radieusement le chemin en avant-poste. Mes années universitaires ressemblent au cheminement initiatique du héros d’un roman d’apprentissage réussissant brillamment ses études mais échouant pathétiquement dans sa quête d’une autonomie affective. Suspendu au sein aride de la mère, remplacé par les livres avides de dispenser leur savoir, je reste l’enfant qui crie famine et que nul ne consent à allaiter. Boulimique de lectures et d’écriture, je le devins par sublimation du désir de déchiqueter le sein mauvais et de m’en repaître. Manducation incestueuse du corps du texte mastiqué jusqu’à son assimilation complète. Que les mots s’incarnent enfin et que je sois cette voix qui chante le manque et la faim initiale, la haine introjectée en amour sublimée, le parfum de la mère et le fredonnement de la mélodie accompagnant le précieux geste d’allaiter.
par ANTONIO MANUEL
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Mardi 16 octobre 2007

 

Depuis trois semaines que je prends soixante milligrammes de cortisone par jour,j’ai grossi exactement de sept kilos et quatre cent grammes, comme me l’a précisément indiqué mon pèse personnes  électronique ce matin à jeun. Il a suffit d’un week-end durant lequel j’ai fait comme si je pouvais manger ce que je voulais pour que mon visage soit bouffi, enflé par la cortisone. J’ai du mal à ouvrir les yeux, ce matin, gonflés et gênés par la bouffissure qui les entoure.

Par contraste, cela m’évoque le reportage télévisé de France2, réparti sur toute la semaine dernière, chaque jour nous en livrant un extrait de cinq ou dix minutes vers treize heures trente. Il m’avait semblé que la mort du mannequin brésilien, ANA CAROLINA - des suites d’une infection urinaire que l’anorexie, manifeste dans ses quarante-cinq kilos pour un mètre soixante-quatorze, n’avait pu lui permettre de combattre, emportée en deux semaines par une insuffisance rénale aggravée par une septicémie - avait éveillé les consciences sur les ravages de ce trouble du comportement alimentaire dans le milieu de la mode et que, comme certains magazines populaires l’ont affirmé, depuis les organisateurs de défilés prestigieux refusent les modèles trop maigres. Sans doute le malentendu réside-t-il dans l’évaluation de ce que l’on considère comme la maigreur…En effet, pendant une semaine les journalistes de france2, responsables dudit  reportage diffusé quotidiennement à une heure de grande écoute, ont montré les présélections des futurs mannequins vedettes de l’agence ELITE parmi une kyrielle de jeunes filles plus minces les unes que les autres. A aucun moment, les propos de la présidente du jury, une femme brune d’un certain âge qui  décidait du choix final de garder telle ou telle adolescente pour participer à la suite de la sélection, n’ont été critiqué alors qu’elle eut le cynisme d’affirmer que les cinquante kilos d’une jeune africaine de quinze ou seize ans retenue, cinquante kilos pour un mètre quatre-vingt,  étaient le signe d’une bonne santé chez une adolescente qui prenait soin de son corps en surveillant son alimentation et en pratiquant une activité physique régulière ! Se nourrir a vingt et un ans exclusivement de tomates et de pommes en arborant sur les podiums tous les symptômes de la dénutrition ne me paraît pas refléter la santé d’un mannequin qui sait que son extrême minceur, pour ne pas dire sa maigreur morbide, est un atout pour sa carrière alors qu’elle n’est au regard de  sa vie que l’exhibition d’un manque d’être tragique. La disparition, à l’âge de vingt et un ans, le dix-sept novembre 2006 au Brésil, d’ANA CAROLINA, morte de ne pas avoir l’énergie vitale suffisante pour juguler une banale infection urinaire du fait d’un état patent de malnutrition, et malgré la couverture médiatique mondiale de son décès, n’a absolument pas modifié les critères qui décident du choix de telle jeune fille anorexique plutôt que telle autre moins décharnée pour avoir le droit de prétendre à la gloire sur papier glacé.

J’ai repris le Prozac depuis trois jours : je ne pouvais pas continuer de m’empiffrer indéfiniment. Les kilos en trop dont j’ai constaté ce matin la présence me confortent dans cette décision. D’ici quelques jours, sa molécule délivrera mon organisme du monstre insatiable de la faim. J’espère que de la stimulation artificielle de l’appétit par la cortisone, la molécule de Fluoxétine qui compose le Prozac viendra à bout. Et non l’inverse car reprendre cet anti-dépresseur n’est pas anodin puisqu’il m’expose aux risques de possibles saignements intestinaux. Le cas échéant, j’en suspendrais aussitôt la prise. Pour le moment, je n’ai observé aucun effet indésirable ni souhaité : il est vrai que théoriquement les bienfaits de la prise d’un antidépresseur ne sont pas perceptibles avant une dizaine de jours…

Mon arrêt-maladie me couvre encore jusqu’à la fin de la semaine. Je suppose que ma gastro-entérologue va me contacter pour réaliser les biopsies du rectum durant ce laps de temps. A moins qu’elle ne soit débordée et qu’il faille prolonger cet arrêt. Tout dépendra et du jour qu’elle choisira pour effectuer les prélèvements et de la façon dont mon corps réagira à l’administration de l’Immurel  s’il m’est possible d’y avoir recours. Quoiqu’il en soit, il me faudra bien m’armer de patience pour attendre les résultats d’analyse de ces prochaines biopsies. Ignorer si le médecin va décider que vous êtes à même de reprendre le travail ou estimer que le repos est nécessaire dans votre état contribue à accroître le sentiment de précarité de votre situation sociale. Marginalisé, vous l’êtes, c’est un fait. La science vous a déclaré inapte, provisoirement, à produire l’effort nécessaire à l’activité salariée qui jusqu’à présent vous nourrissait. Vous vous retrouvez donc contraint de vous organiser une vie nouvelle qui n’a plus le travail comme centre d’intérêt ou alors vous lui substituez une activité concurrente comme je le fais en rédigeant quotidiennement et consciencieusement ces textes nés, on le comprend, de la perte, d’un travail et du fonctionnement harmonieux et régulier d’un corps qui soudain se rappelle à soi. Généreuse et exhaustive, exigeante, la définition de la santé qui nous est donnée par l’O.M.S. en ces termes : « La santé est un état de complet bien-être, physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. ». Mais quand décide-t-on que tous les critères sont réunis pour établir un diagnostic de bonne santé et qui établit ce diagnostic ?

Dans le livret intitulé « Les Réflexes anticancer au quotidien », joint à l’ouvrage Anticancer de DAVID SERVAN-SCHREIBER, on trouve en page trois un tableau constitué de deux colonnes dont l’une énumère sur fond gris fumée « ce qui inhibe les cellules immunitaires », tandis que l’autre dresse sur un bleu clair rehaussé d’un éclat de lumière blanche la liste de « ce qui encourage » ces mêmes cellules immunitaires. J’ai été surpris en feuilletant le livret, en m’attardant sur les informations contenues dans ce tableau, par l’une d’elles figurant à la ligne cinq de la première colonne. On peut en effet y lire que la « négation de sa véritable identité (par exemple son homosexualité) » inhibe les cellules immunitaires alors que l’ « acceptation de soi avec ses valeurs et son histoire » les encourage…De l’affirmation, sur laquelle s’ouvre l’introduction du livre, que « nous avons tous un cancer qui dort en nous », à l’assertion que la négation de son homosexualité freine, voire arrête, la reproduction des cellules qui ont pour vocation de nous protéger du réveil de ce cancer, j’ai tracé une ligne directe qui me conduit au développement imminent de cellules cancéreuses dans mon organisme et à leur dissémination foudroyante dans tout mon corps !

Heureusement que l’écriture me permet une certaine mise à distance et la pratique de l’autodérision…

Aujourd’hui je suis chez ma mère, dans la chambre qu’elle me réserve, pianotant sur le clavier de mon vieux pc. Elle a fermé les volets comme à son habitude, les rideaux sont tirés et j’ai froid. Elle s’est assoupie sur le canapé après avoir baissé puis coupé le son de la télévision. J’entends sa respiration bruyante, profonde. Je suis heureux qu’elle se repose et le rythme de sa respiration est comme la rumeur d’une mer lointaine. Le long du mur derrière moi court une bibliothèque sur les étagères de laquelle sont rangés une grande partie des livres que j’ai lus. Impression d’une culture éclectique et foisonnante alors que je me sens stérile comme une terre désertée. A travers le volet la lumière du jour filtre et adoucit la rigueur intraitable des souvenirs. De tous ces livres lus que me reste-t-il ?

La dernière fois que je revis P., j’étais en première année de D.E.U.G. à l’université. C’était un soir, dans un bar de la région. Il me semble l’avoir reconnu dès que je suis entré : il se tenait debout près de la table de billard. Je crois qu’il jouait. Je le reconnus aussitôt mais les mêmes raisons qui m’avaient imposé silence lorsqu’il m’avait avoué  ses sentiments, me paralysèrent et je feignis de ne l’avoir pas reconnu. C’est encore lui qui fit les premiers pas vers moi, se présenta et attendit que je veuille bien condescendre à réunir le prénom qu’il me rappelait et ce visage qui s’était allongé, au menton pointu, pour les identifier comme appartenant à celui que j’avais idolâtré pendant toute ma classe de troisième. J’étais déçu par le caractère anguleux de son visage, ses mâchoires saillantes, ses hautes pommettes osseuses mais il se souvenait du passé avec une telle chaleur, un contentement si manifeste que je ne ressentis que mépris pour ma simulation, mon apparente indifférence, ma froideur ostentatoire moi qui étais tellement étonné de le rencontrer de cette manière inopinée, tellement flatté qu’il me reconnût aussitôt après m’avoir vu entrer et qu’il vînt jusqu’à moi pour me saluer afin que nous nous remémorions ensemble notre fragment de passé commun que si je n’avais pas exercé ce contrôle permanent sur moi, je lui aurais spontanément pris les mains, l’aurais serré affectueusement contre mon cœur, me serais donné  le temps de retrouver derrière l’altération de ses traits la forme délicate du visage de celui que j’avais aimé. Mais avec la distance du souvenir, n’adoptai-je pas finalement le comportement le plus adapté à la situation ? Il n’était nullement question d’évoquer ce qui était resté tabou à l’époque, en tout cas pour moi. Aussi, la présence entre nous de cette concrétion de silence nous empêchait-elle de nous rejoindre dans l’actualité de l’instant. Puisqu’autrefois quand nous étions si proches, je n’avais rien pu dire, comment plus de trois ans après aurais-je été capable de lever l’interdit de honte et de terreur pesant sur le tabou de notre amitié particulière ? Maudire le carcan de l’éducation qui fait de nous des marionnettes au service des bienséances ! Louer la magie de l’écriture qui permet de dénoncer l’origine de nos impostures et de ressusciter un monde où le baume du sens apaise nos blessures. Un monde convocable à volonté dont la réalité dépend de la propriété des mots choisis pour l’élucider et de la justesse du regard posé sur le passé. Le ballet des consonnes et des voyelles, le sabbat qui remue nos viscères, l’alchimie du verbe en quête du grand œuvre : l’écriture est cette promesse qu’une aube borde la plus noire des nuits, que la vraie vie frémit dans chacun des termes qui la circonviennent, que je ne mourrai jamais pareil aux immortelles Euryale et Sthéno parce qu’en prenant possession du mythe de ces fantastiques créatures maléfiques, je lui incorpore un peu de mon essence et qu’il me pousse des ailes d’or, des serres de cuivre et des défenses de sanglier.

par ANTONIO MANUEL
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Lundi 15 octobre 2007

 

J’écris sous le contrôle de la faim. A peine avais-je déposé mon ami à la gare que je la laissais envahir librement mon corps et tout l’espace de ma conscience. Je me hâtai de traverser la ville pour obtenir, pour vingt-cinq euros, dépensés au Mac Do et dans une boulangerie industrielle, de quoi desserrer l’étreinte de ses doigts recourbés perceptible  au creux de l’estomac. Mais je n’y succombai pas aussitôt rentré chez moi : le sac en papier du Mac Do et le sachet de la boulangerie sont posés sur la table derrière moi. Il y avait bien plus urgent encore que la morsure ajournable de la faim, le besoin immédiat d’écrire après une journée entière de sursis. Sur le bureau à ma gauche, j’ai noté sur des post it  les sujets, les thèmes susceptibles de donner lieu à la rédaction d’un texte. Ils sont au nombre de sept. Ils font en majorité référence au passé, le passé lointain de mes années universitaires ou celui beaucoup plus proche de mon actualité du week-end. J’y ai inscrit, pour mémoire, ma profonde insatisfaction à la relecture du texte publié hier sur ce blog. J’ y estimai par endroits la forme amendable mais le rythme que je me suis imposé d’un texte de plusieurs pages à paraître chaque jour m’oblige parfois à une certaine précipitation dommageable sur le plan de la qualité littéraire de mes écrits. Je le déplore et comme hier, il m’arrive d’en être passablement frustré. Mais je me dis qu’après tout j’ai la possibilité de les modifier à tout moment. L’incompréhension de ma mère quant à la teneur de ces écrits est un autre des thèmes que je souhaitais aborder. Bien qu’elle ne les lise pas, on la tient informée de ce dont il est question, de leur contenu globale et le fait qu’elle me reproche hier la teneur de ces textes sans même avoir pu juger de leur forme m’a vivement agacé et à donner lieu à une querelle entre elle et moi : moi défendant courroucé le travail d’écriture auquel je m’astreins quotidiennement, revendiquant les qualités formelles dont je ne pense pas que mes textes soient dépourvus, elle regrettant qu’il n’y soit question que de maladie , de souffrance et d ‘une douleur affective et métaphysique perpétuelle qu’elle aimerait voir disparaître au profit du récit d’une existence heureuse. Pourquoi refuse-t-elle de comprendre que je ne puis écrire que ce qui me harcèle et me tourmente, que c’est cela dont ma vie est faite qui n’est hélas pas, en ce moment, le bonheur dont elle souhaiterait entendre les échos ?  Pourquoi n’entend-elle pas que l’intérêt que j’accorde à ce qu’on appelle le style d’un auteur a bien plus d’importance à mes yeux  que le fond du texte qui n’acquiert un certain prix que lorsque la forme le fait brillamment remonter à la surface, conformément à la définition que VICTOR HUGO en donne : « La forme c’est le fond qui remonte à la surface. ». Je conçois très bien qu’elle puisse être affectée par ce qui la renvoie à un état d’être auquel elle voudrait pouvoir remédier et que ses critiques ne soient que l’aveu de son impuissance et l’expression du soucis d’une mère aimante désireuse de savoir son enfant heureux. Je regrette de m’être emporté, mais plus les êtres nous sont chers/chairs et plus nous sommes sensibles à leurs critiques.

 

J’ai peur de m’interrompre pour manger…Pourtant je sais que l’écriture de ce qui précède n’avait pas d’autre terme que la crise de boulimie différée. Je suis las de cette soumission à l’impérieux besoin de me remplir sans que jamais cette plénitude ne soit atteinte. Il y a là un désir dont la manifestation travestie me trouble mais ne donne pas prise à une exégèse satisfaisante qui l’épuiserait. Il reste béant comme le ventre de la faim, crevé pour qu’il puisse contenir plus. L’écriture rôde autour des restes de ces trop fréquentes bacchanales et ne peut que rapporter  le témoignage de la réalité de ces débauches alimentaires. Dans l’attente fébrile, impatiente du remplissage systématique, méticuleux, abhorré et inévitable de mon corps qui exige un apaisement que l’amour, les mots, la maladie ne réussissent à lui procurer, jesavoure son actuel vacuité, cette acuité de mon esprit qui traque dans les non-dits de l’écriture le râle de suffocation de l’enfant que l’on bâillonne. Peut-être enfin va-t-elle laisser s’échapper le vocable qui contient la quintessence de tous les mots dit : « Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnu et les cieux ! ».Symbolique appel de MALLARME en direction de l’écriture dont il espère que la poésie le délivrera de la tristesse de la chair, de la lecture repue des livres et surtout de l’ « (…) Ennui, désolé par les cruels espoirs, (…) ».

 

 

Dégoût de l’écoeurement toujours ressenti après la crise d’hyperphagie, de la difficulté d’inspirer parce que le diaphragme peine à repousser le contenu de l’estomac, pourtant nécessairement hypertrophié pour que la nourriture abondamment ingérée puisse y être provisoirement stockée ; lourdeur et nausée, pathétique et consternant constat de la chute répétée dans le piège aux mécanismes si bien connus de la boulimie dont il semble que plus on y succombe plus y succomber devient naturel. Je n’éprouve pour moi qu’un puissant mépris accompagné du regret d’avoir failli. Il y a loin de l’estime de soi indispensable à la guérison à cette humiliante concession à des pulsions incontrôlables. Danger de cette démentielle quantité d’aliments imposée à un système digestif dont le fonctionnement est altéré par la maladie. Hoquet de la machine humaine qui pour une même défaillance propose indéfiniment la même réponse inopérante. Se demander quand surviendra la réaction inattendue qui bouleversera le prévisible scénario de la boulimie.

 

D’avoir été interpellé hier, sur la place où j’ai coutume de garer ma voiture, par une gitane me proposant de lire les lignes de ma main m’a rappelé la lecture de mon avenir, à laquelle s’était livré un ami, un soir, dans la petite chambre de la cité universitaire où il résidait, en s’aidant d’un jeu de tarots de Marseille. Il m’avait annoncé effrayé que je mourrais à trente-trois ans, l’âge du Christ sur la croix. Je ne me souviens plus si j’y ai cru sur le moment mais j’ai trouvé que ces trente-trois ans étaient tellement distants de mes vingt ans  d’alors que la prédiction en perdait tout intérêt. La gitane a qui je me suis dérobé s’est ruée sur moi pour me toucher le bras avec un sourire mauvais en susurrant qu’au moins je garderais, du fait même de ce contact de sa main sur mon bras, un souvenir d’elle. J’ai contenu en moi des paroles moqueuses et dédaigneuses, pensant que si elle avait un quelconque pouvoir sur les événements de nos vies, elle ne serait pas là en train de faire l’aumône de quelques sous pour une prédiction…A l’âge de trente-trois ans, je me suis retrouvé dans le comas après une tentative de suicide dont les effets furent si violents que les médecins qui tentèrent de me réanimer prévinrent ma famille, en plein milieu de la nuit, que peut-être il leur serait impossible de me ramener à la vie…La prédiction était donc fausse puisque les trente-trois ans, je les ai dépassés depuis cette expérience des limites de la vie. La menace à peine voilée de la gitane ne vaut pas plus que l’oracle inexact d’autrefois, c’est-à-dire pas plus que le crédit que je lui accorde.

 

Si l’on m’avait dit à cette époque : voilà ce que sera ta vie, voilà de quoi elle sera faite, je pense que j’aurais certainement donné un coup de couteau dans le contrat tacitement passé avec Dieu. Car après tout si je ne saurais affirmer sans mentir que je fus malheureux, je ne pourrais pas davantage soutenir le contraire. Des instants où j’ai pensé que j’avais tout pour être heureux : quelqu’un dans ma vie, un boulot, une maison, des amis, oui, mais de très brefs éclairs de lumière convoqués pour justifier, justement, la difficile traversée de l’existence et non pour la célébrer. Des mensonges destinés à supporter le caractère invivable de l’ami qui dilapide toute votre énergie en récriminations multiples, en critiques et en lamentations ; des mensonges pour s’aider à tolérer les désagréments d’un travail qui finissent par surpasser ses avantages ; des boniments, comme en débitent sur les marchés les experts, pour oublier les faux bonds des amis quand vous vous sentez dans l’impasse ; pour appliquer à sa vie qui fait eau de toute part les préceptes de la pensée positive qui assure que concevoir mentalement une réalité lui assure la force magnétique d’exercer ses bienfaits sur votre quotidien. Des instants d’une illusion volontairement entretenue pour ne pas fermer les yeux au volant de sa voiture et dans un saut de l’ange vaporeux sentir la violence extrême de la taule qui plie et mord l’écorce d’un platane ; pour s’inoculer la patience d’attendre de voir le grand soleil pleuvoir ses rayons sur le jardin en friches de notre vie. Puis cesser de se berner soi-même, décider qu’on a passé l’âge de l’intransigeance d’Antigone et accepter les laideurs quotidiennes, qu’on avait cru jusqu’à présent provisoires, comme définitives. Si « philosopher c’est apprendre à mourir » d’après CICERON, selon les dires de ma psychanalyste vivre c’est apprendre à accepter ce que l’on ne peut changer. Ce en quoi, elle partage l’opinion de DESCARTES qui assure, dans la troisième partie de son Discours de la méthode, qu’il vaut mieux « (…) tâcher (…) à changer (ses) désirs que l’ordre du monde ».

 

Adieu les chimères de mon enfance, leur tête de lion, leur corps de chèvre et leur jolie queue de serpent. Vous ne cracherez plus le feu et ne dévorerez plus tous ceux qui font obstacle à la satisfaction de mes désirs…Adieu à la jeunesse éternelle et à l’immortalité de Sthéno et Euryale, les deux sœurs de la gorgone Méduse qui pétrifiait de son regard quiconque osait contrecarrer les fantasques desseins de mon enfance. L’heure est venue de « sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre », l’heure est venue d’ « être les esclaves martyrisés du temps » des horloges et des montres qui nous rappellent qu’il faut dormir car demain matin la sonnerie vomira son avertissement hystérique, le signal de s’apprêter pour se rendre au travail afin que se poursuive, dans un horizon sans limite, l’effervescence  des fourmis humaines aveuglées par leur quotidien labeur d’insectes.

par ANTONIO MANUEL
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Samedi 13 octobre 2007

Il a fait beau aujourd’hui : un radieux soleil d’automne et pourtant malgré le plaisir que j’ai éprouvé à marcher en sentant sa douceur, inondé de lumière tiède, je n’ai pu m’empêcher de me rendre à l’hypermarché pour y faire provision de nourriture afin de pouvoir manger sans autre limite que l’incapacité physiologique d’ingérer davantage d’aliments. Vomir après pour se libérer du poids tangible de la culpabilité puis s’abandonner à la sensation familière d’épuisement physique. Lassitude de ce rituel d’ingestion de nourriture à outrance et d’une régurgitation consécutive qui va bien au-delà des seuls produits consommés pendant la crise d’hyperphagie. Attente de l’appel de ma gastro-entérologue pour me prévenir du jour choisi pour pratiquer les nouvelles biopsies. Evidemment, attendre ce coup de fil et entrer dans une nouvelle phase d’attente des résultats des analyses n’est pas sans provoquer un stress qui favorise le fait que je me rabatte sur la nourriture. Mais trouver un mobile à ces troubles du comportement alimentaire ne les prive pas de leur caractère obsessionnel  ni de leur nature pulsionnelle par essence tyrannique. Au moins vomir me permet-il d’éviter l’obésité et de pratiquer ma séance quotidienne de yoga car repu cela me serait impossible. Fermer les yeux, prendre conscience de  la place occupée par mon corps dans l’espace, conscience de son poids, du contact de mes plantes de pieds avec le sol qu’elles repoussent dans un effort subtil d’étirement de ma colonne vertébrale. Conscience des sensations musculaires, des tensions, des douleurs éventuelles, fluidité de l’expir et de l’inspir, lâcher prise et se glisser dans ce corps de l’autre en moi qui accepte sa connexion à l’énergie de l’univers et s’ouvre toujours plus au gré de chaque posture à la présence de la vie qui fait palpiter les galaxies. Tâcher de conserver ce lien de légèreté et de sérénité qui me rattache à l’essentiel une fois sorti de ma séance de yoga, tranquille, apaisé, grisé par le constat de la souplesse de mon corps plus grande de semaines en semaines, par l’observation du chemin que ce dernier a parcouru sur cette voie d’émancipation des limitations physiques ordinaires de nos mouvements, de nos gestes, depuis mes vingt-cinq ans,  gonflé de l’espoir d’une libération du carcan qu’il représente trop souvent dans ma vie, des multiples contraintes dont il me rend l’esclave, de la maladie qu’il m’impose et dont, sinon le surgissement il y a quinze ans à la faveur d’une séparation familiale déchirante, du moins la persistance me demeure énigmatique. Quelle sagesse lui reste-t-il à me délivrer, de quel douloureux enfantement est-elle grosse ? La cortisone continue de me protéger des ravages de l’inflammation, du risque d’une abrasion excessive cause d’une perforation intestinale. Elle continue de me faire encourir aussi tous les risques liés à son administration durable et à fortes doses comme l’ostéoporose, le tassement vertébral, la fonte musculaire, le diabète, les infections répétées, l’hypertension artérielle, l’arrêt du fonctionnement des glandes surrénales, pour ne citer que certains de ses effets non souhaités…

 

L’intervention, à l’occasion de la présence en direct sur le « chat » du magazine Psychologies du professeur DAVID SERVAN-SCHREIBER, d’une jeune femme de vingt-neuf ans qui évoquait son cancer du sein diagnostiqué et soigné depuis juillet dernier et l’annonce récente de la présence d’une tumeur se développant dans son cerveau, son désespoir sensible à travers les mots employés pour raconter son épreuve, sa peur de mourir avouée sans fausse pudeur et le constat de sa solitude après l’abandon, à la suite de l’annonce de sa tumeur au cerveau, de son petit ami, m’aide à réajuster l’appréciation de ma situation et ma chance au fond de ne pas avoir connu, à son âge, l’horreur du corps complètement livré à l’assaut de la maladie, son impuissance à le secourir et la terreur de la mort dont la propagation des cellules cancéreuses est un signe avant-coureur. La question : « pourquoi ? » reste en suspens, narquoise et pathétique comme en réponse à la punition d’un Dieu auquel on aurait voulu se substituer, s’égaler comme Lucifer, ou encore en réponse à sa réaction d’une colère implacable face à l’hybris que constitue la volonté de s’attribuer plus que ce qui nous était dû, face à la démesure de se croire responsable de son destin.

 

Je retiens également la réponse de DAVID SERVAN-SCHREIBER à ma question concernant le rôle de l’écriture comme moyen d’accéder à une connaissance plus intime de son intériorité et donc de prévenir voire même d’aider à la guérison. Il approuve et cite JON KABAT-ZINN, le biologiste qui a introduit la méditation dans les plus grands hôpitaux universitaires américains, qui parle de l’écriture comme d’ « un acte radical d’amour » de soi à soi. Avant de conclure qu’écrire « est un excellent début dans la voie vers la guérison ». Je reste sur ma faim car j’avais encore tant de questions à lui soumettre mais suis néanmoins ravi qu’il ait retenu mon interrogation parmi toutes celles que les nombreux internautes lui avaient sans aucun doute adressées et qu’il partage mon appréhension de l’écriture comme un heuristique cheminement qui nous ramène à la vérité de celui que l’éducation a muselé, notre seule vérité :celle de notre identité. A la question « Qui suis-je ? », inquiète, fondamentale, elle s’efforce de fournir une réponse avec ses codes, son extrême clairvoyance et ses silences, ses lacunes, les impasses où elle perd la foi en son pouvoir de ramener l’enfant du fond des âges. Dans un geste plein d’amour elle substitue aux pleurs de l’enfant son langage cryptographié de métaphore qui emploie un mot pour un autre afin de promener dans le  noir cachot de l’inconscient son fanal de lumière salvatrice. C’est ce précieux travail de transfert du sens d’un mot à un autre qui lui permet de ramener au jour les souvenirs perdus dans la mémoire, de les ressusciter sous nos yeux incrédules dans leur couleur pareille, sans même altérer l’émotion accrochée à ces bribes du passé. C’est par la grâce de l’écriture que je retrouve les tons, les formes d’autrefois, les visages engloutis par la vague du temps et ceux dont la mémoire seule a conservé la vie.  

 

Inquiétude face à la recrudescence des crises de boulimie. C’est la première fois qu’il m’arrive d’y succomber au petit-déjeuner. La conséquence est le vomissement en lieu et place du déjeuner. En effet, après le jeûne de la nuit, l’hyperphagie matinale n’a fait sentir l’effort de digestion difficile qu’elle nécessitait que vers les onze heures, imposant la régurgitation du contenu de l’estomac comme seul moyen d’un mieux-être immédiat. C’est en effet le cas, si ce n’est que depuis hier soir, après avoir vomi toute la nourriture que j’avais frénétiquement avalée en excès, je souffre de douleurs intercostales qui se sont manifestées pour la première fois un soir de mes quinze ans. Je n’en ai jamais vraiment su la cause : les médecins m’ont parlé d’aérophagie, de spasmes de l’œsophage dus à la prise d’un trop grand nombre de médicaments et d’une insuffisance de liquide pour en faciliter la déglutition, de contractions involontaires du diaphragme…Le seul remède que l’un d’eux m’a indiqué fut le recours, pour calmer ces douleurs difficilement supportables, à des antalgiques associés à des anxyolitiques. Je dois reconnaître que ce traitement fut relativement efficace hier soir alors que je ne savais plus dans quelle position les douleurs étaient moins perceptibles et après avoir avalé deux fois deux antalgiques à une heure d’intervalle accompagné d’un bâtonnet de Lexomil. Mais ce matin, le vomissement semble réveiller les spasmes sensibles dans la zone des omoplates, du thorax et jusque dans la mâchoire inférieure. Mais quelle idée aussi de me jeter sur ces pâtisseries rassies agrémentées généreusement de crème fouettée alors que je venais de terminer mon petit-déjeuner ? Et pourquoi ne pas m’en être contenté plutôt que de poursuivre en engloutissant les gâteaux restant dans deux paquets de biscuits fourrés au chocolat, les nappant au préalable consciencieusement d’une épaisse couche de crème ? Qu’est-ce que je cherche à la fin ? Me détruire ? En arriver au stade où d’avoir tant malmené mon appareil digestif, je sois réduit à vivre alimenté par des perfusions ? Comment concilier ce désir de prévenir la survenue de la maladie en prenant soin de m’informer de toutes les mesures nécessaires pour ce faire, en ayant pour objectif de les appliquer sans tarder, d’ envelopper mon corps de douceur, de tendresse, d’accroître sa vitalité et de traiter mon mental avec le même souci de lui prodiguer toute l’attention et l’écoute qu’il réclame ; comment concilier le désir d’éloigner de moi la maladie et ce comportement alimentaire qui lui ouvre en grand les portes de mon corps ? Qu’est-ce qui demeure en moi tapi dans une telle obscurité que l’écriture ne parvienne pas à l’arracher à sa part d’ombre ? FREUD postulait l’existence en 1920, dans son ouvrage, intitulé Au-delà du principe de plaisir , de la pulsion de mort venant concurrencer les pulsions de vie qui tendent à l’autoconservation du corps et à sa perpétuation. Le père de la psychanalyse aboutit à la conclusion paradoxale que le principe de plaisir serait au service de la pulsion de mort : Eros oeuvrant sournoisement pour que les conditions soient favorables à la survenue de Thanatos, personnification de la Mort dans la mythologie grecque, fils de Nyx, la Nuit, et frère jumeau d’Hypnos, le Sommeil. Ironique pied de nez de la vie qui assimile si bien qu’elle les confond, le plus bas niveau de tensions, autrement dit la sérénité, l’ataraxie, que le principe de plaisir veut atteindre, à l’absolue quiétude de la mort. Confusion qui rappelle la commutation originaire du désir de la présence de la mère à laquelle le nourrisson substitue l’existence du phallus. Substitution encore que celle du langage qui, parce que le terme approprié pour désigner ce qui fait défaut et alimente le désir, la faim insatiable ou la maladie, lui échappe en propose un autre chargé par le processus de la métaphore d’exprimer ce qui ne peut se dire. Impertinence sémantique qui calque son fonctionnement sur celui de l’inconscient qui prend la jouissance de vivre pour l’infini et tranquille silence de la mort. La nuit, le sommeil, si justement apparentés par les mythes grecs au néant vers quoi notre existence nous mène, apprivoisent d’une certaine façon notre peur de mourir, nous familiarisant avec l’obscurité qu’on imagine derrière les paupières refermées et l’absence de la conscience de ce qui se joue à notre insu, une fois sur nous la mort descendue. Manger n’est rien d’autre que cette fuite tragique face au néant de l’existence qui évoque trop bien l’irrémédiable absence de tout. Rien d’autre que l’erreur de prendre la nourriture et le plaisir dont on espère qu’elle sera cause, pour un baiser, pour une étreinte, pour la voix heureuse de la mère qui vient pour allaiter l’enfant. Persécuté par un passé qui n’en finit pas de fredonner sa mélancolique mélodie, le mental et le cœur se noient dans une nostalgie fatale. « Douceur d’être et de n’être pas » confronté au chant magique des sirènes qui nous promet une jouissance qui n’est en somme qu’une utopie. Car il n’est nul lieu où aller verser des larmes, nul tombeau où se recueillir, le corps qu’on a voulu étreindre autrefois  a inéluctablement disparu. La mère de l’enfant que nous fûmes ne sera jamais plus celle qui se penchait sur le berceau et nous tendait les bras pour nous presser contre son sein. Le temps a fait son œuvre et seul notre inconscient croit qu’hier est aujourd’hui.

 

par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 12 octobre 2007
 
La beauté est cette tension vers un lieu autre où le mystère des origines se dit. Elle s’incarne dans le corps de l’autre, dans certains traits de ce corps. Freud pensait que « primitivement « la beauté » et « le charme » sont des attributs de l’objet sexuel », q u’ « un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires ». La résurgence du premier émoi sexuel a donc pour cause la reconnaissance inconsciente en l’autre d’un trait physique ou d’un ensemble de caractéristiques qui nous renvoie aux circonstances de ce premier émoi. Mais nous sommes incapables d’exprimer par des mots ces circonstances précises car l’apparition initiale du désir se situe en deçà de la barre du langage. Elle est inscrite dans l’inconscient qui n’a que notre corps pour rendre audible le chant de célébration originaire de la beauté. La poésie tente de retrouver la mélodie oubliée de ce chant. L’accès au langage a, en effet, rendu possible cette tentative et dans le même temps il a fait basculer l’émotion dans le magma ineffable du corps. Il va s’agir pour le poète de restituer à travers une écriture de chair éprise la plainte douloureuse du manque enraciné dans l’expérience primordiale de la conversion du désir sexuel en cette béance que semble creuser en nous la soif du beau. Le désir du sexe de l’autre est un raté de l’intellect qui prend un objet pour un autre et s’évertue avec obstination à assimiler les deux. L’érection du désir est la dilatation du manque qui ouvre à la beauté les portes grandes de l’âme. Le désir s’accompagne d’une sensation d’omnipotence et d’une suspension de la perception de la temporalité comme de celle de l’espace. Il ne peut exister signifiant plus éloquent pour dire l’autrefois du désir, son caractère suranné et l’errance à laquelle il condamne celui qu’Eros a effleuré de ses doigts de feu. Toute puissance du phallus en ce temps des origines où il se confondait avec la présence de la mère, et lui était substituable à volonté. La négation de l’absence de la mère par le recours à la mystification du phallus a désigné ce lieu du corps comme symbole du manque et instrument de sa satisfaction. L’écriture cherche à s’approprier la puissance du corps de l’autre en son sexe contenue. Nommer cette attirance atemporelle est le projet de l’écriture qui s’acharne à dénoncer l’illusion de la beauté et dans le même temps la subit.
Je n’avais, certes, pas conscience de cela lorsque je croisai le regard de L. dans les couloirs du lycée. C’était le frère cadet d’une camarade de classe. Nous étions en classe de première littéraire et lui venait d’entrer en seconde. Je n’eus jamais le courage de lui adresser un seul mot pas plus qu’il ne me parla. Il n’était pas beau à vrai dire mais ce quelque chose qui fait naître le désir, je l’avais identifié en lui et sa reconnaissance entretenait en mon cœur un feu toujours près de s’éteindre que chaque regard échangé stimulait à nouveau. Chaque fois que je le rencontrais, dans les couloirs du lycée, son image s’imprimait en moi plus vivement. Sa voix, les bribes de paroles que je saisissais de la conversation où il était engagé, sa maigreur, sa poitrine rentrée et le haut de son dos légèrement voûté ne justifiaient pas la séduction qu’il exerçait sur moi. Il m’intriguait jusqu’à me fasciner. Il représentait à mes yeux l’archétype de l’intellectuel régnant sur sa cour par son érudition, la pertinence mêlée à l’insolence de ses propos, son mépris des valeurs communément admises, son indépendance morale, bref par cette audace dont on ne pouvait que constater l’existence chez lui d’imposer sa singularité. Qu’il osât être lui-même lui conférait, à mes yeux, ce charme dont je cessai de ressentir l’effet lorsque, l’année scolaire achevée, il ne l’alimenta plus de sa voix posée mais qui savait devenir cinglante quand elle condamnait avec mépris, qui s’exaltait dans la passion du discours, railleuse et enjouée car il ne manquait pas d’humour et n’avait après tout que quinze ans, un âge où l’on s’amuse encore d’un rien ; de sa silhouette dégingandée de qui est plutôt fâché avec la pratique du sport, de son visage étroit aux yeux qui me fixaient longuement, quand je croyais l’observer à la dérobée, au centre d’un groupe d’admirateurs de tout ce qui faisait cette différence qu’il exprimait avec éloquence, pétillants et curieux de l’insistance de mon regard ; ce charme que les deux mois de vacances scolaires classèrent dans le dossier des oublis nécessaires mais provisoires.
La classe de terminale me révéla le séduisant paradoxe avec lequel la philosophie aborde tous les sujets. Dans le même temps elle me permit de me rendre compte que celui dont j’avais admiré l’audace de se montrer tel qu’en lui-même n’était finalement pas bien différent des autres quand je le vis main dans la main d’une grande fille brune filiforme au visage ingrat. Je l’ai dit, la philosophie m’envoûta une année durant laquelle je m’appliquai à faire taire ma sensibilité pour déployer le pouvoir dialectique de l’intellect. J’avais tendance à me laisser piéger par l’émotion que suscitait en moi la position apparemment scandaleuse exprimée par un auteur dont on nous demandait de discuter l’assertion. Le premier sujet que l’enseignant soumit à notre sagacité faisait écho au débat qui occupait alors l’actualité et qui amenait à s’interroger sur une possible légalisation de l’euthanasie. J’eus le grand honneur d’obtenir la même note à mon devoir que W. le fils de ma professeur de français de l’année précédente. Sachant qu’elle l’avait très largement aidé à structurer et à rédiger son devoir, j’étais très flatté de cette note qui nous plaçait tous deux au premier rang des apprentis philosophes de cette classe de filles, à trois exceptions près. Comme on peut le constater, le débat n’a guère progressé depuis tant d’années sur la question de l’euthanasie. On continue d’aller mourir en Suisse et de subir l’acharnement thérapeutique auquel se livrent les médecins des hôpitaux français. Le nombre de centres de soins palliatifs étant largement insuffisant, peu de malades peuvent bénéficier de l’écoute, du bien-être, de l’attention et des précautions prises par les soignants de ces institutions pour transformer l’effroi et la douleur de l’approche de la mort en un accompagnement plus humain et donc en un cheminement plus serein. J’avais fait indirectement l’expérience des conditions dans lesquelles on meurt dans le banal hôpital d’une petite ville de province les quelques jours qui précédèrent le décès de mon père. Le non-dit, la souffrance aussi bien morale que physique, le malaise et la peur des proches ne sont pas pris en compte. Du moins c’est ce que j’ai déduit des propos des médecins et du comportement du personnel soignant. Il reste à espérer que depuis lors les choses aient un peu évolué…
Cet après-midi, DAVID SERVAN-SCHREIBER doit intervenir en direct sur le « chat » du magazine Psychologies : j’ai hâte de lire les questions des internautes et de découvrir l’esprit du psychiatre à travers les réponses qu’il fournira. Que vais-je apprendre encore sur la tendresse et les prévenances dont nous devons choyer notre corps afin de le conserver en bonne santé ? J’attends beaucoup de ces deux heures de direct en présence de l’auteur d’un livre destiné à conjurer le processus inéluctable de la mort. Trop sans doute ? Mais j’ai tellement besoin de dramatiser cette vie dont le prosaïsme et la monotonie me désolent que je suis prêt à nourrir les espoirs les plus insensés : tout plutôt que cet écoulement régulier d’un temps que je me tue à tromper de souvenirs et d’illusions. M’abandonner à l’urgence, à la démesure et à la frénésie de la boulimie plutôt que subir ce vide d’un temps étal, lent et prévisible. Penser aux  achats nécessaires à la satisfaction de la crise, c’est avoir un projet existentiel à imposer à la vacuité de cette journée. Songer au plaisir des premières bouchées de nourriture remplit le néant d’une attente indéterminée. Eviter de se rappeler qu’après il faudra bien vomir, souffrir et s’écrouler sous les efforts dépensés pour expulser toute la nourriture excédentaire. La maladie se nourrit de cette exaltation absente pour une vie qui a trahi les espoirs, d’une effervescence pleine, qu’on avait investis en elle. Avoir une maladie c’est d’une certaine façon, et bien que ce ne soit pas conscient, avoir un but, une préoccupation constante qui prend le corps en otage puisqu’il devient le centre de toutes les attentions, le lieu où se déroule le pathétique scénario d’une existence ratée. A cet « Ennui » majuscule du poète, métaphysique et poignant, qui lui oppose tour à tour des stratégies d’évitement productives sur le plan poétique mais pratiquement inopérantes, la maladie propose elle aussi sa tentative de remédiation. L’angoisse de subir l’assaut d’une poussée de recto-colite hémorragique avec son cortège de douleurs et de découragements, le déploiement rapide, nécessaire pour y parer, de toute une batterie de mesures thérapeutiques et l’attente des résultats des coloscopies puis des biopsies transforment le spleen d’une existence en un affairement qui détourne l’esprit du spectacle de sa vacuité. La maladie est un divertissement parmi tant d’autres.  
par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 11 octobre 2007
 
Fol espoir, après la lecture du dossier que le magazine Psychologies a consacré au livre Anticancer du psychiatre DAVID SERVAN-SCHREIBER, de vivre indéfiniment ! L’épée de Damoclès de cette maladie, qui est une des évolutions possibles de la recto-colite hémorragique, miraculeusement détachée du crin de cheval qui la retenait au-dessus de ma tête et projetée au loin. Sur une vidéo, regarder, enthousiaste, le médecin préparer son petit déjeuner, en énumérant les ingrédients entrant dans la composition de cette nourriture sacrée destinée à nous accorder l’illusion de notre éternité puisqu’elle prévient, associée à d’autres mesures, l’apparition de l’une des causes les plus fréquentes de la mortalité en occident ; mortalité en outre, vingt fois plus élevée en France que pour le reste de l’Europe. Curcuma, gingembre, thé vert, soja, autant de substances de ce nectar ou cette ambroisie que devient notre alimentation dans le discours convaincu du rescapé d’un cancer et de sa récidive sept ans après. Pratiquer une activité physique quotidienne d’environ une demi-heure, comme la marche, manger les aliments appropriés, trouver une motivation profonde au fait d’être, demeurer à l’écoute de son intériorité, telles sont les magiques propositions de ce scientifique controversé, depuis la publication, en mars deux mille trois de son ouvrage Guérir et la commercialisation ultérieure de gélules à base d’oméga-3, dont il recommandait la prise dans son livre.
Le lire ou l’écouter c’est croire, comme lorsque l’on est en proie à la pulsion du désir, en sa toute puissance : dans notre imaginaire «  le plus petit instant de vie est plus fort que la mort et la nie », ainsi que l’affirme ANDRE GIDE dans Les Nourritures terrestres. L’existence prend soudain une densité qu’elle n’avait plus du fait de l’impression de parfait contrôle que procurent ses assertions, un regain d intérêt grâce à cette sensation d’approcher son mystère par des voies parallèles, en accord avec les principes qui régissent les lois naturelles auxquelles le corps est assujetti. Vivre à l’abri de la maladie devient un choix librement consenti, la responsabilité d’offrir ou non à son corps le meilleur de ce qu’on peut lui donner pour le maintenir rayonnant de santé et d’amour. Car, on y revient toujours, l’impulsion de cette appréhension autre de la maladie réside dans l’intensité de l’amour que l’on est à même de se porter. Sommes-nous capables de nous aimer suffisamment pour faire de notre corps et de sa bonne santé notre préoccupation première ? Eprouvons-nous une assez grande estime de soi qu’elle justifie les soins accordés au bien-être du corps ? Dois-je en conclure que je ne m’aime pas de la façon qu’il faudrait pour rétablir en moi le fonctionnement régulier et harmonieux de mon organisme ? Que peut-être je concours activement à son déséquilibre avec mon noir chagrin que je nourris de ce sucre en excès dont l’homme de science nous assure qu’il est l’aliment de la maladie ? Les premiers vers du poème « El Desdichado » - « le déshérité » - de NERVAL me reviennent en mémoire : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie / Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la Mélancolie.». Mélancolie inconsolable, passion pour une étoile défunte, dans les ténèbres que verse le soleil noir de la désespérance, j’ai le devoir de convertir l’obscurité de mon âme en lumière.
La lumière dans laquelle se dessine la silhouette de P. ? Sa blondeur, le bleu de ses yeux, sa minceur et la pâleur de son teint. Il me prit aussitôt sous son aile et je vécus toute une année dans l’ombre aimée de celui qui buvait la lumière. Il me faisait des confidences en classe approchant sa bouche tout près de mon visage. Je respirais l’odeur de son haleine encore pure comme celle des jeunes chiens, mêlée aux mots qu’il murmurait dans la pleine confiance que lui inspirait notre amitié. J’étais fier et docile à ses côtés, le vénérant dans l’ombre que ce soleil d’or laissait pleuvoir sur moi. Un jour il écrivit des mots d’amour dans mon cahier, à mon insu, que je ne découvris qu’une fois chez moi seul et je ne sus comment me comporter face à un aveu auquel je n’étais pas préparé. Je feignis de n’avoir pas lu les trois mots qu’il avait eu le courage, l’audace, la témérité, la passion de m’écrire, dont il m’avait fait l’offrande et que je ne méritais pas. Le temps passa comme à l’accoutumée dans une brume éthérée, dans le déploiement de la réalité de l’existence que les bâtonnets de Lexomil rendait inoffensive. Je continuais à secrètement l’aimer sans qu’il ne fît une seule fois allusion à la révélation de ses sentiments à mon égard. Parce que je détestais celui que je croyais être, je ne pouvais imaginer une seconde qu’il éprouvât pour moi ce que je pensais être incapable de susciter, indigne que j’étais de recevoir cet amour inattendu. A la fin de l’année scolaire, alors que nous nous trouvions au centre de documentation de l’établissement, assis tous les deux à une table nous livrant à une quelconque recherche d’informations, il accrocha son regard au mien, me fixa du bleu de ses yeux et, dans la limpidité de leur lumière, il réitéra, dans la langue de Shakspeare parce que la traduction en anglais le rendait plus actuel, moins compassé, plus innocent, cet aveu de l’amour qu’il me portait qui provoquait en moi un mélange de peur et de honte. La peur de succomber à cette passion adolescente qui, je le pressentais, nous aurait submergés, de l’aimer avec toute la force que j’avais mise à aimer ma grand-mère et risquer d’être de nouveau abandonné ; la honte de me laisser abuser par un canular que je n’aurais pas interprété comme tel et de devenir, de ce fait, la risée du monde entier. Honte de ma peur, peur de ma honte : je restai abasourdi en entendant sa confession lapidaire. Je fus tiré du tourment causé par l’incapacité dans laquelle j’étais d’accueillir son aveu avec la sincérité qu’il méritait et de lui confirmer la réciprocité du sentiment - tourment de ne pouvoir répondre, de ne savoir que dire quand je brûlais pour lui d’une passion que seule l’adolescence est à même de faire naître et d’entretenir- par le retentissement de la sonnerie qui me délivra de mon extrême embarras. De P., il me reste le souvenir solaire tant d’années après intact dans ma mémoire, la fascination et l’enchantement qu’il suscita en moi, le trouble, l’émoi et la conscience d’une trahison, la première des lâchetés commises de peur d’exposer au regard d’autrui ma véritable identité et de me soumettre ainsi au jugement implacable de mes pairs me condamnant sans appel.
Le lycée ne fut pas le lieu de la naissance d’un amour d’une aussi émouvante innocence. J’y tombai amoureux bien sûr mais mes sentiments demeurèrent secrets et nul ne me déclara sa flamme. C. fut le garçon sur lequel en classe de seconde se porta mon dévolu. Il était comme le négatif de P. : les cheveux bruns épais, soyeux, les yeux noisette, il était de taille moyenne, plutôt trapu. Il m’avait abordé à la fin de la première matinée de cours ayant sans doute remarqué que nous étions tous les deux en terrain inconnu et solitaires tandis que les autres élèves paraissaient déjà avoir noué des liens anciens entre eux. Après nous être présentés et avoir fait rapidement connaissance, nous quittâmes l’enceinte du lycée et il me proposa alors de l’accompagner au centre ville non loin pour y prendre un verre. Sûrement habité par cette peur et cette honte qui ne me quittaient pas, pour la simple raison qu’il me plaisait et que j’étais tout disposé à succomber à son charme latin, à cette assurance virile et sereine qui émanait de lui, séduit par sa sensualité terrienne qui ne pouvait qu’attirer un familier des espaces éthérés comme moi, je déclinais l’invitation sous un prétexte fallacieux. Je sus à l’instant où je refusai de faire plus ample connaissance à la terrasse d’un café que je venais de m’aliéner son amitié. Effectivement, il fut prompt à se tourner vers d’autres élèves de la classe avec lesquels il tissa des liens d’une franche camaraderie. Je me souviens que l’émotion était trop forte ce premier jour en tant que lycéen. Un univers d’apprentissages multiples et de savoirs m’ouvrait ses portes et j’éprouvais une appréhension et une exaltation extrême. C., avec sa tranquillité suave, exacerbait mes sentiments dont je redoutais l’intensité par crainte de n’en être pas maître. C’était trop d’émotions pour une seule âme en un seul jour ! Je perdis donc la possibilité d’une relation amicale avec lui et me contentai de l’observer en enviant la facilité apparente avec laquelle il traversa les épreuves de cette première année de lycée. Enviant la beauté et l’attrait de la petite amie qu’il ne manqua pas de rencontrer, le si joli couple qu’il formait tous deux, revivant par la pensée la scène où je l’avais surpris adressant des gestes qui mimaient la masturbation à un camarade de classe animés d’une connivence cordiale et spontanée. Je retrouvais face à leur complicité le sentiment d’exclusion de l’année précédente. Je n’étais pas fait pour partager la vie d’un groupe dont je ne pouvais reproduire les pratiques qu’en simple singe savant. En moi brûlait la flamme noire des affres de la culpabilité d’être ce garçon différent, handicapé dans son rapport aux autres, malheureux de n’être pas comme eux, persuadé d’être le héros d’un destin funeste et prodigieux. L’avenir me rendrait justice et pour me préparer à la gloire dont il m’auréolerait, je brillais sur les bancs du lycée. Je cherchais un réconfort dans les livres, convaincu qu’ils finiraient par me donner la connaissance des arcanes de ma vie. Ma professeur de français avait ma préférence et je prenais son détachement, son arrogance, son ironie en exemple. Elle dépeignait les écrivains comme des parias et ça c’était mon univers : l’art me recueillait comme un orphelin m’offrant une famille de cœurs innombrables.
 
par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 10 octobre 2007
 
Entre seize heures hier et le moment avancé de la nuit où je me suis enfin endormi, je n’ai fait que manger, vomir, puis remanger et vomir à nouveau jusqu’à ce que, non pas la satiété mais une fatigue lourde, toute l’énergie déployée pour digérer ce trop plein de nourriture, m’emporte dans un sommeil sans rêves.
Adolescent, j’avais peur des autres. Après le déménagement de mes parents du nord de la France au sud-est, du fait d’un début de dépression de mon père consécutif à sa mise en retraite anticipée, alors âgé de quatorze ans et demi, je me suis senti comme mis à nu, sans plus aucune défense, exposé et fragile, vulnérable. Je ne sais pas quel souvenir j’ai laissé aux élèves de cette classe de troisième d’un collège situé en zone d’éducation prioritaire, moi qui n’avais fréquenté qu’un collège rural sans histoires, mais je me rappelle avoir perdu tout repère en pénétrant dans une classe où je n’étais manifestement, sauf pour P., pas le bienvenu. Ils avaient pratiquement tous au moins deux années de redoublement derrière eux, me dépassaient de deux ou trois têtes, montraient un corps dont le développement était parvenu à ce qu’il serait à l’âge adulte et ne brillaient pas, pour la plupart d’entre eux, par leurs aptitudes intellectuelles. P. me prit sous son aile, écarta de moi les offensives éventuelles et les mises à l’épreuve. P. avait un an d’avance mais il avait acquis une aura de popularité que tous respectaient. Il était mince, grand, blond. Il me séduisit d’emblée et je restais par son charisme fasciné jusqu’à la fin de l’année. Mais en dehors des cours et privé de l’influence protectrice de P., la cité de banlieue où mes parents avaient emménagé m’effrayait. Je marchais en rasant les murs, j’étais terrorisé à l’idée que l’on puisse m’aborder et s’apercevoir que j’étais différent, deviner mon homosexualité et pour cela vouloir m’éliminer. Mon père l’avait affirmé : les pédés, il fallait tous les tuer ! Je vivais dans la crainte continuelle d’être agressé, malmené, blessé. Je ne comprenais rien à leurs usages. J’admirais leur assurance affectée, l’aisance de leur corps se mouvant dans l’espace, l’acceptation voire l’exhibition des métamorphoses physiques de la puberté. J’étais gauche, emprunté dès que l’un d’eux m’adressait la parole, j’aurais voulu disparaître et renaître tout pareil à eux, doté de leur accent marseillais, de leur vulgarité, définitivement intégré à leur clan où se vivaient des rituels que j’imaginais d’une lubricité sans limites. Car j’avais pu apercevoir dans le bus leurs gestes impudiques d’une sensualité suspecte. C’est en effet en s’assurant que l’autre est pareillement pourvu des mêmes attributs que soi que l’on renforce son sentiment d’appartenance à la norme partagée par le groupe social duquel on consolide en retour la solidarité. Je n’ai jamais eu à souffrir, cette année là tout au moins et dans les faits, de la différence qui existait entre eux et moi. Je vivais dans un monde parallèle duquel je ne sortais que le temps de suivre les cours au collège et encore, même là, je me demande si j’étais entièrement présent. J’évoluais dans une sphère imaginaire où je rêvais que l’on m’emporte comme HENRI MICHAUX dans son poème : « (…) dans le velours trompeur de la neige. (…) sans me briser, dans les baisers, / Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent, / Sur les tapis des paumes et leur sourire, (…). ». Que l’on m’enfouisse comme il en exprime finalement le souhait…Alors, parce que je ne supportais plus l’angoisse qui m’étreignait continûment, je tentais de m’en ouvrir à celui qui devint notre médecin de famille et qui m’offrit la solution des bâtonnets, désormais et depuis lors si familiers, de Lexomil à laisser fondre sous la langue pour une efficacité immédiate. Je reste encore confondu devant l’imprudence d’une prescription d’anxiolytiques à prendre librement pour un adolescent de quinze ans quand on sait la facilité avec laquelle, à cet âge, on peut se laisser prendre aux pièges de l’apparente félicité procurée par les drogues quelles qu’elles soient. A sa décharge, je dois reconnaître que, s’il ne me transporta pas dans d’artificiels paradis, le médicament prescrit m’apporta un certain soulagement qui me permit d’affronter les épreuves qui jalonnent la vie d’un adolescent, a fortiori lorsque ce dernier fait partie d’une minorité aux mœurs encore aujourd’hui  moquées, caricaturées, stigmatisées, source d’un ostracisme social et professionnel incontestable, même si la loi œuvre dans le sens d’une condamnation sans équivoque de tels comportements. Une loi qui n’empêche pas, hélas, au mieux la marginalisation trop fréquente des adolescents homosexuels dans leur vie quotidienne et durant toute leur scolarité, au pire que ne soient commis des actes d’une cruauté sans nom comme l’immolation homophobe, dans le nord de la France, d’un homme, dans son jardin, le seize janvier 2004, parce qu’il osait vivre au grand jour son homosexualité.
On ne sort pas indemne de longues années à dissimuler ce qui contribue à vous définir. De longues années à essayer de ressembler à quelqu’un que vous n’êtes pas, allant même jusqu’à singer ces autres, dont vous enviez l’appartenance à la norme sociale, en fréquentant de jeunes filles de votre âge, celles qui veulent bien vous accepter malgré cette différence qu’on ne peut complètement réduire ou justement à cause de cette sensibilité particulière qui les touche et vous rapprochent, vous affichant crânement avec elles main dans la main. Alors que vous n’éprouvez rien de plus que de l’amitié, de la tendresse, embrasser la bouche de celles qui ne feront jamais naître, du moins sans artifices, en vous le désir de leur corps. Quand c’est celui de votre camarade de classe qui enflamme votre imagination et vous trouble merveilleusement. Lui qui ignore le plaisir ambigu que vous ressentez en sa compagnie, votre faim inassouvissable du tact de sa peau, de la tiédeur de son haleine, de son étreinte tant de fois rêvée…Qui ne se doute pas que si vous vous éloignez de lui lorsqu’il vous dit négligemment qu’il a « envie de pisser » et qu’il s’apprête sous vos yeux, en pleine nature et sans fausse pudeur, parce que vous êtes un bon copain, parce que vous vous êtes un peu isolés des autres, à satisfaire cette envie, à l’occasion d’une sortie scolaire, après plusieurs heures de rétention due à un long trajet en bus ; qui n’a aucune raison de se douter que bien que vous ayez vous aussi « envie de piser », vous vous éloignez de lui par peur que votre regard sur son sexe ne vous trahisse ou l’impossibilité de contrôler l’érection du désir. Non, de semblables expériences ne sont pas sans laisser en vous leur trace indélébile…Contraint de vous contraindre sans cesse à n’être pas vous-même, vous intégrez l’ordre de contrôler, à tout instant, vos gestes, vos propos et même l’inflexion de votre voix. Comme lors de l’apprentissage, enfant, de la maîtrise des muscles du sphincter pour devenir un grand garçon propre et gentil qui fait sur commande là où on lui dit de faire. Le sourire comblée de la mère est le gage de votre propreté à vie. La garantie de votre obéissance aux règles, plus tard aux lois qui régissent la société, formellement ou non. Et donc au devoir de se comporter conformément au modèle donné par le plus grand nombre. Même si, en ce qui concerne les mœurs et dans une certaine mesure, il s’agit d’un devoir tacite. A plus forte raison quand le devoir est une convention tacite car il a le pouvoir sournois et sacré du tabou. Le silence pudique et respectueux que l’on s’impose naturellement en passant devant la photo d’un être cher décédé ou à l’évocation d’un bébé mort-né participe de cette transmission, par delà les mots, d’un code de conduite auquel on ne saurait déroger sous peine d’excommunication. La peur est celle de l’hérésie commise par inadvertance. Alors pour s’en prémunir, on lutte contre son naturel, dans un effort perpétuel et épuisant pour apparaître aux yeux du monde tel qu’il souhaite nous voir : propre et sage, obéissant. Sourire comblé du corps social qui n’aperçoit pas la grimace que dessine sur votre visage, malgré les contentions multiples ou causée par ces contentions, à votre insu, la douleur de vous soumettre à ce qui n’est pour vous qu’une mascarade. Désir du misanthrope de Molière de « fuir dans un désert l’approche des humains ». Désert de la maladie qui dépeuple votre entourage jusqu’à le restreindre à quelques âmes aimantes. A force de se contraindre et de s’être si bien contorsionné, votre corps regimbe, régurgite la leçon trop bien apprise et défèque au milieu du tapis du salon. C’est le rôle de la maladie d’autoriser que les us et les coutumes puissent ne pas être respectés. Comment dans ce cas s’étonner que le corps s’y abandonne avec délectation, tellement heureux d’ôter ce corset qui opprimait sa liberté ?       
par ANTONIO MANUEL
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Mardi 9 octobre 2007
 
Ce matin l’auriculothérapeute m’a expliqué longuement sa façon d’appréhender le processus de la maladie. Elle a loué les travaux du docteur RYKE GEERD HAMER qui a mis en évidence quatre lois biologiques rendant compte, selon lui, de la genèse et du développement du cancer. Elle a résumé les recherches du médecin allemand, lui-même atteint après l’assassinat inattendu de son fils âgé de dix-neuf ans d’un cancer testiculaire, en termes de cartographie du cerveau qui permettrait de mettre en relation l’organe lésé avec un lieu du cerveau où le choc conflictuel extrêmement brutal à l’origine du cancer a laissé sa trace organique. Elle a évoqué le rôle de l’amygdale, cette « structure cérébrale essentielle au décodage des émotions et en particulier des stimulus menaçant pour l’organisme »- comme  la définit le site internet de L’Institut canadien des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies-, celui de la partie du cerveau la plus archaïque,  qui gère les fonctions essentielles telles le rythme cardiaque, la respiration ou la température interne, insistant sur la persistance en nous des réflexes de survie originaires comme la défense ou la fuite en cas d’agression, caduques mais toujours actifs sur un mode symbolique, le psychisme acceptant et affrontant le conflit ou la maladie ou au contraire mettant en place une stratégie destinée à les contourner. Après ce long prélude, j’ai pu m’étendre et apprécier l’effet de relâchement des tensions immédiat produit par les longues aiguilles fichées dans les oreilles. Tandis qu’elle se livrait à cette opération de stimulation des organes, identifiés par différents points de puncturation, elle me conseillait la consultation d’une sophrologue de ses amies, contestant l’efficacité de la psychanalyse qui tout en faisant du psychisme un livre ouvert pour le patient, ne lui permettait pas pour autant d’exploiter ces révélations sur lui-même dans un but pragmatique de résolution du conflit et donc de guérison de la maladie. Grâce au travail de son amie sophrologue, je retrouverais enfin la faculté d’être présent ici et maintenant sans un recours nécessaire à l’analyse des éléments de la situation avant de pouvoir m’y abandonner. Et puis j’accéderais par une sorte de rebirthing aux émois prisonniers dans ma mémoire corporelle et serait ainsi à même de les revivre et de m’en délivrer. Nous ne faisons la plupart du temps que répéter inconsciemment des scénarios qui remontent à nos parents ou aïeuls, des reliquats prégnants de leur propre vie dont nous ignorons tout sinon qu’ils nous mettent en garde contre un danger d’un autre âge devenu inoffensif. Traumatismes subis par nos ascendants dont le souvenir souterrain se transmet de génération en génération, poursuivant son labeur mortifère. Mais la vie perpétue la vie. C’est pourquoi, affirma-t-elle, le corps se met à l’abri de la mort par le choix d’une pathologie qui lui permet de ne pas mourir puisqu’elle isole l’atteinte vitale à un organe déterminé.
Je suis sorti du cabinet relaxé et l’esprit embrouillé par les subtilités de la théorie qu’elle m’avait exposée. Tandis que j’écris, dès que je remue un peu la tête, les aiguilles sont comme des rubans dans le vent. J’ai l’air d’arborer les insignes de guerre d’une peuplade méconnue, un exotisme au regard de la médecine allopathique traditionnelle qui n’a pas d’autre raison d’être que d’obtenir la guérison. Je me fais l’effet d’un étranger cherchant  sans papier à forcer les frontières d’une terre accueillante et réparatrice. Je vis dans une ville assiégée par les troupes en armes de la maladie. Je réclame le droit d’un asile en pays pacifié.
La sophrologue qu’elle m’a indiquée, je la connais depuis la mort de mon père. A l’époque, elle m’avait été recommandée par mon généraliste dont elle avait été l’une des patientes. Diplômée de psychologie, elle était devenue psychothérapeute à la suite d’un grave accident de voiture qu’elle avait interprété comme une tentative de suicide, ayant pris le volant sous tranquillisants. Après avoir suivi le cursus proposé par le centre de formation aux relations humaines fondé par JACQUES SALOME, elle avait démissionné de sa fonction de psychologue chargée de soigner les enfants d’une institution pour handicapés mentaux afin de s’installer en tant que psychothérapeute-sophrologue, spécialiste en relations humaines. Je me suis vite rendu compte après quelques entretiens qu’elle était passionnée par la sagesse orientale, le chikong, discipline qui l’intéressait depuis peu et le yoga qu’elle avait longtemps pratiqué. Elle s’aidait dans son travail de thérapeute d’un jeu de cartes de tarots inventé par OSHO RAJNEESH, le gourou indien créateur de « la méditation dynamique ». Elle illustrait ses propos de force préceptes extraits de la Bagavagita ou de la Bible et affectionnait les paraboles et leur didactisme pratique. Elle prescrivait des exercices de relaxation axés sur le contrôle de la respiration et la maîtrise du flux incessant du mental. Je n’adhérai pas à ce qui m’apparaissait comme un syncrétisme confus et déroutant. Je la revis à plusieurs reprises au fil des ans et chaque fois je me heurtais à cette parole où j’entendais de multiples savoirs tenter de proférer une sagesse à l’unisson. Néanmoins j’étais fasciné par son à propos, par cette philosophie pragmatique alliée à un travail sur le corps. Il y avait là quelque chose d’immédiat qui contrastait avantageusement avec la répétition et la lenteur de la psychanalyse, un genre de psychothérapie abrégée composée de techniques pratiques et directement applicables. C’est certainement cela qui finissait par me ramener dans l’espèce de grotte où ruisselait une fontaine, une sorte de reproduction géante de l’utérus de la mère en gestation, qui faisait office de cabinet où elle officiait. Chaque été, elle se rendait en famille dans un village animé par des moines bouddhistes où s’enseignait la méditation, à travers chaque action, même la plus prosaïque, qui rythmait le quotidien, et la vie en communauté. Elle organisait aussi des week-end dans l’année où ces mêmes moines tentaient de transmettre un savoir fait de conscience, d’acceptation et de rigueur. Je ne m’y inscrivis qu’une seule fois et capitulai le samedi soir en proie à une migraine que j’avais senti croître tout au long de cette journée pour moi pénible et fastidieuse.
Tout cela me revint en mémoire quand elle prononça le nom de ladite sophrologue. Et je savais tandis qu’elle m’en vantait les mérites, à moi qui la connaissais relativement bien pour l’avoir consultée trois années auparavant, au moment où elle traversait l’épreuve de la séparation, du déménagement, du divorce et du choix des enfants, pas toujours celui auquel on s’attendait, pour l’un ou l’autre des parents, je savais pertinemment que je ne retournerais pas la voir pour la simple raison que je n’avais pas les moyens de dépenser quarante euros par semaine pour une séance d’une thérapie dont je n’approuvais pas sans nuances les principes. J’éprouvais néanmoins une certaine nostalgie pour ces moments clés de mon existence que son nom actualisait soudainement. Je souffrais déjà de ma recto-colite hémorragique la première fois que j’allai la consulter mais elle n’était pas la cause de la consultation.. Je voulais qu’elle m’aide à discerner l’attitude la plus appropriée à adopter à l’égard de mon père qui mourait d’un cancer généralisé : lui confier qu’on savait qu’il était en train de nous quitter ou bien feindre l’ignorance, faire comme si l’on croyait qu’il n’était hospitalisé que provisoirement dans l’attente de son imminent retour à la maison ? Elle se proposa de lui rendre visite à l’hôpital au besoin pour évaluer quel était son désir à lui : s’ouvrir de cette fin précipitée, tragique, imprévue ou n’en rien dire…Elle n’en eut pas le temps : le cancer emporta mon père en moins d’une semaine. Aujourd’hui, si l’auriculothérapeute me conseille de la rencontrer c’est bien à cause des proportions qu’a pris la maladie dans mon existence, débordant les limites d’une souffrance ponctuelle et intime, assez rapidement gérée par une médication efficace, pour envahir tout l’espace de mon quotidien, ma vie privée comme ma vie sociale s’en trouvant affectées. Marginalisé par cette poussée de recto-colite hémorragique invalidante, je l’écoute évoquer les bienfaits que me procurerait d’entreprendre une thérapie avec cette sophrologue. Elle ne se doute pas que je la connais, j’attendrais qu’elle est achevée son dithyrambe pour le lui révéler. Je la laisse parler et les souvenirs affluer d’un temps soudain aseptisé, débarrassé des fardeaux d’exister dont je devais être lesté. Un temps basculant, par la distance qui m’en sépare et les travers de la mémoire, dans une sphère idéalisée me protégeant de la maladie, de la mort et du péché parce qu’il faut bien que j’ai offensé Dieu pour qu’il me punisse de la sorte ?
par ANTONIO MANUEL
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Lundi 8 octobre 2007