Depuis trois semaines que je prends soixante milligrammes de cortisone par jour,j’ai grossi exactement de sept kilos et quatre cent grammes, comme me l’a précisément indiqué mon pèse personnes électronique ce matin à jeun. Il a suffit d’un week-end durant lequel j’ai fait comme si je pouvais manger ce que je voulais pour que mon visage soit bouffi, enflé par la cortisone. J’ai du mal à ouvrir les yeux, ce matin, gonflés et gênés par la bouffissure qui les entoure.
Par contraste, cela m’évoque le reportage télévisé de France2, réparti sur toute la semaine dernière, chaque jour nous en livrant un extrait de cinq ou dix minutes vers treize heures trente. Il m’avait semblé que la mort du mannequin brésilien, ANA CAROLINA - des suites d’une infection urinaire que l’anorexie, manifeste dans ses quarante-cinq kilos pour un mètre soixante-quatorze, n’avait pu lui permettre de combattre, emportée en deux semaines par une insuffisance rénale aggravée par une septicémie - avait éveillé les consciences sur les ravages de ce trouble du comportement alimentaire dans le milieu de la mode et que, comme certains magazines populaires l’ont affirmé, depuis les organisateurs de défilés prestigieux refusent les modèles trop maigres. Sans doute le malentendu réside-t-il dans l’évaluation de ce que l’on considère comme la maigreur…En effet, pendant une semaine les journalistes de france2, responsables dudit reportage diffusé quotidiennement à une heure de grande écoute, ont montré les présélections des futurs mannequins vedettes de l’agence ELITE parmi une kyrielle de jeunes filles plus minces les unes que les autres. A aucun moment, les propos de la présidente du jury, une femme brune d’un certain âge qui décidait du choix final de garder telle ou telle adolescente pour participer à la suite de la sélection, n’ont été critiqué alors qu’elle eut le cynisme d’affirmer que les cinquante kilos d’une jeune africaine de quinze ou seize ans retenue, cinquante kilos pour un mètre quatre-vingt, étaient le signe d’une bonne santé chez une adolescente qui prenait soin de son corps en surveillant son alimentation et en pratiquant une activité physique régulière ! Se nourrir a vingt et un ans exclusivement de tomates et de pommes en arborant sur les podiums tous les symptômes de la dénutrition ne me paraît pas refléter la santé d’un mannequin qui sait que son extrême minceur, pour ne pas dire sa maigreur morbide, est un atout pour sa carrière alors qu’elle n’est au regard de sa vie que l’exhibition d’un manque d’être tragique. La disparition, à l’âge de vingt et un ans, le dix-sept novembre 2006 au Brésil, d’ANA CAROLINA, morte de ne pas avoir l’énergie vitale suffisante pour juguler une banale infection urinaire du fait d’un état patent de malnutrition, et malgré la couverture médiatique mondiale de son décès, n’a absolument pas modifié les critères qui décident du choix de telle jeune fille anorexique plutôt que telle autre moins décharnée pour avoir le droit de prétendre à la gloire sur papier glacé.
J’ai repris le Prozac depuis trois jours : je ne pouvais pas continuer de m’empiffrer indéfiniment. Les kilos en trop dont j’ai constaté ce matin la présence me confortent dans cette décision. D’ici quelques jours, sa molécule délivrera mon organisme du monstre insatiable de la faim. J’espère que de la stimulation artificielle de l’appétit par la cortisone, la molécule de Fluoxétine qui compose le Prozac viendra à bout. Et non l’inverse car reprendre cet anti-dépresseur n’est pas anodin puisqu’il m’expose aux risques de possibles saignements intestinaux. Le cas échéant, j’en suspendrais aussitôt la prise. Pour le moment, je n’ai observé aucun effet indésirable ni souhaité : il est vrai que théoriquement les bienfaits de la prise d’un antidépresseur ne sont pas perceptibles avant une dizaine de jours…
Mon arrêt-maladie me couvre encore jusqu’à la fin de la semaine. Je suppose que ma gastro-entérologue va me contacter pour réaliser les biopsies du rectum durant ce laps de temps. A moins qu’elle ne soit débordée et qu’il faille prolonger cet arrêt. Tout dépendra et du jour qu’elle choisira pour effectuer les prélèvements et de la façon dont mon corps réagira à l’administration de l’Immurel s’il m’est possible d’y avoir recours. Quoiqu’il en soit, il me faudra bien m’armer de patience pour attendre les résultats d’analyse de ces prochaines biopsies. Ignorer si le médecin va décider que vous êtes à même de reprendre le travail ou estimer que le repos est nécessaire dans votre état contribue à accroître le sentiment de précarité de votre situation sociale. Marginalisé, vous l’êtes, c’est un fait. La science vous a déclaré inapte, provisoirement, à produire l’effort nécessaire à l’activité salariée qui jusqu’à présent vous nourrissait. Vous vous retrouvez donc contraint de vous organiser une vie nouvelle qui n’a plus le travail comme centre d’intérêt ou alors vous lui substituez une activité concurrente comme je le fais en rédigeant quotidiennement et consciencieusement ces textes nés, on le comprend, de la perte, d’un travail et du fonctionnement harmonieux et régulier d’un corps qui soudain se rappelle à soi. Généreuse et exhaustive, exigeante, la définition de la santé qui nous est donnée par l’O.M.S. en ces termes : « La santé est un état de complet bien-être, physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. ». Mais quand décide-t-on que tous les critères sont réunis pour établir un diagnostic de bonne santé et qui établit ce diagnostic ?
Dans le livret intitulé « Les Réflexes anticancer au quotidien », joint à l’ouvrage Anticancer de DAVID SERVAN-SCHREIBER, on trouve en page trois un tableau constitué de deux colonnes dont l’une énumère sur fond gris fumée « ce qui inhibe les cellules immunitaires », tandis que l’autre dresse sur un bleu clair rehaussé d’un éclat de lumière blanche la liste de « ce qui encourage » ces mêmes cellules immunitaires. J’ai été surpris en feuilletant le livret, en m’attardant sur les informations contenues dans ce tableau, par l’une d’elles figurant à la ligne cinq de la première colonne. On peut en effet y lire que la « négation de sa véritable identité (par exemple son homosexualité) » inhibe les cellules immunitaires alors que l’ « acceptation de soi avec ses valeurs et son histoire » les encourage…De l’affirmation, sur laquelle s’ouvre l’introduction du livre, que « nous avons tous un cancer qui dort en nous », à l’assertion que la négation de son homosexualité freine, voire arrête, la reproduction des cellules qui ont pour vocation de nous protéger du réveil de ce cancer, j’ai tracé une ligne directe qui me conduit au développement imminent de cellules cancéreuses dans mon organisme et à leur dissémination foudroyante dans tout mon corps !
Heureusement que l’écriture me permet une certaine mise à distance et la pratique de l’autodérision…
Aujourd’hui je suis chez ma mère, dans la chambre qu’elle me réserve, pianotant sur le clavier de mon vieux pc. Elle a fermé les volets comme à son habitude, les rideaux sont tirés et j’ai froid. Elle s’est assoupie sur le canapé après avoir baissé puis coupé le son de la télévision. J’entends sa respiration bruyante, profonde. Je suis heureux qu’elle se repose et le rythme de sa respiration est comme la rumeur d’une mer lointaine. Le long du mur derrière moi court une bibliothèque sur les étagères de laquelle sont rangés une grande partie des livres que j’ai lus. Impression d’une culture éclectique et foisonnante alors que je me sens stérile comme une terre désertée. A travers le volet la lumière du jour filtre et adoucit la rigueur intraitable des souvenirs. De tous ces livres lus que me reste-t-il ?
La dernière fois que je revis P., j’étais en première année de D.E.U.G. à l’université. C’était un soir, dans un bar de la région. Il me semble l’avoir reconnu dès que je suis entré : il se tenait debout près de la table de billard. Je crois qu’il jouait. Je le reconnus aussitôt mais les mêmes raisons qui m’avaient imposé silence lorsqu’il m’avait avoué ses sentiments, me paralysèrent et je feignis de ne l’avoir pas reconnu. C’est encore lui qui fit les premiers pas vers moi, se présenta et attendit que je veuille bien condescendre à réunir le prénom qu’il me rappelait et ce visage qui s’était allongé, au menton pointu, pour les identifier comme appartenant à celui que j’avais idolâtré pendant toute ma classe de troisième. J’étais déçu par le caractère anguleux de son visage, ses mâchoires saillantes, ses hautes pommettes osseuses mais il se souvenait du passé avec une telle chaleur, un contentement si manifeste que je ne ressentis que mépris pour ma simulation, mon apparente indifférence, ma froideur ostentatoire moi qui étais tellement étonné de le rencontrer de cette manière inopinée, tellement flatté qu’il me reconnût aussitôt après m’avoir vu entrer et qu’il vînt jusqu’à moi pour me saluer afin que nous nous remémorions ensemble notre fragment de passé commun que si je n’avais pas exercé ce contrôle permanent sur moi, je lui aurais spontanément pris les mains, l’aurais serré affectueusement contre mon cœur, me serais donné le temps de retrouver derrière l’altération de ses traits la forme délicate du visage de celui que j’avais aimé. Mais avec la distance du souvenir, n’adoptai-je pas finalement le comportement le plus adapté à la situation ? Il n’était nullement question d’évoquer ce qui était resté tabou à l’époque, en tout cas pour moi. Aussi, la présence entre nous de cette concrétion de silence nous empêchait-elle de nous rejoindre dans l’actualité de l’instant. Puisqu’autrefois quand nous étions si proches, je n’avais rien pu dire, comment plus de trois ans après aurais-je été capable de lever l’interdit de honte et de terreur pesant sur le tabou de notre amitié particulière ? Maudire le carcan de l’éducation qui fait de nous des marionnettes au service des bienséances ! Louer la magie de l’écriture qui permet de dénoncer l’origine de nos impostures et de ressusciter un monde où le baume du sens apaise nos blessures. Un monde convocable à volonté dont la réalité dépend de la propriété des mots choisis pour l’élucider et de la justesse du regard posé sur le passé. Le ballet des consonnes et des voyelles, le sabbat qui remue nos viscères, l’alchimie du verbe en quête du grand œuvre : l’écriture est cette promesse qu’une aube borde la plus noire des nuits, que la vraie vie frémit dans chacun des termes qui la circonviennent, que je ne mourrai jamais pareil aux immortelles Euryale et Sthéno parce qu’en prenant possession du mythe de ces fantastiques créatures maléfiques, je lui incorpore un peu de mon essence et qu’il me pousse des ailes d’or, des serres de cuivre et des défenses de sanglier.
J’écris sous le contrôle de la faim. A peine avais-je déposé mon ami à la gare que je la laissais envahir librement mon corps et tout l’espace de ma conscience. Je me hâtai de traverser la ville pour obtenir, pour vingt-cinq euros, dépensés au Mac Do et dans une boulangerie industrielle, de quoi desserrer l’étreinte de ses doigts recourbés perceptible au creux de l’estomac. Mais je n’y succombai pas aussitôt rentré chez moi : le sac en papier du Mac Do et le sachet de la boulangerie sont posés sur la table derrière moi. Il y avait bien plus urgent encore que la morsure ajournable de la faim, le besoin immédiat d’écrire après une journée entière de sursis. Sur le bureau à ma gauche, j’ai noté sur des post it les sujets, les thèmes susceptibles de donner lieu à la rédaction d’un texte. Ils sont au nombre de sept. Ils font en majorité référence au passé, le passé lointain de mes années universitaires ou celui beaucoup plus proche de mon actualité du week-end. J’y ai inscrit, pour mémoire, ma profonde insatisfaction à la relecture du texte publié hier sur ce blog. J’ y estimai par endroits la forme amendable mais le rythme que je me suis imposé d’un texte de plusieurs pages à paraître chaque jour m’oblige parfois à une certaine précipitation dommageable sur le plan de la qualité littéraire de mes écrits. Je le déplore et comme hier, il m’arrive d’en être passablement frustré. Mais je me dis qu’après tout j’ai la possibilité de les modifier à tout moment. L’incompréhension de ma mère quant à la teneur de ces écrits est un autre des thèmes que je souhaitais aborder. Bien qu’elle ne les lise pas, on la tient informée de ce dont il est question, de leur contenu globale et le fait qu’elle me reproche hier la teneur de ces textes sans même avoir pu juger de leur forme m’a vivement agacé et à donner lieu à une querelle entre elle et moi : moi défendant courroucé le travail d’écriture auquel je m’astreins quotidiennement, revendiquant les qualités formelles dont je ne pense pas que mes textes soient dépourvus, elle regrettant qu’il n’y soit question que de maladie , de souffrance et d ‘une douleur affective et métaphysique perpétuelle qu’elle aimerait voir disparaître au profit du récit d’une existence heureuse. Pourquoi refuse-t-elle de comprendre que je ne puis écrire que ce qui me harcèle et me tourmente, que c’est cela dont ma vie est faite qui n’est hélas pas, en ce moment, le bonheur dont elle souhaiterait entendre les échos ? Pourquoi n’entend-elle pas que l’intérêt que j’accorde à ce qu’on appelle le style d’un auteur a bien plus d’importance à mes yeux que le fond du texte qui n’acquiert un certain prix que lorsque la forme le fait brillamment remonter à la surface, conformément à la définition que VICTOR HUGO en donne : « La forme c’est le fond qui remonte à la surface. ». Je conçois très bien qu’elle puisse être affectée par ce qui la renvoie à un état d’être auquel elle voudrait pouvoir remédier et que ses critiques ne soient que l’aveu de son impuissance et l’expression du soucis d’une mère aimante désireuse de savoir son enfant heureux. Je regrette de m’être emporté, mais plus les êtres nous sont chers/chairs et plus nous sommes sensibles à leurs critiques.
J’ai peur de m’interrompre pour manger…Pourtant je sais que l’écriture de ce qui précède n’avait pas d’autre terme que la crise de boulimie différée. Je suis las de cette soumission à l’impérieux besoin de me remplir sans que jamais cette plénitude ne soit atteinte. Il y a là un désir dont la manifestation travestie me trouble mais ne donne pas prise à une exégèse satisfaisante qui l’épuiserait. Il reste béant comme le ventre de la faim, crevé pour qu’il puisse contenir plus. L’écriture rôde autour des restes de ces trop fréquentes bacchanales et ne peut que rapporter le témoignage de la réalité de ces débauches alimentaires. Dans l’attente fébrile, impatiente du remplissage systématique, méticuleux, abhorré et inévitable de mon corps qui exige un apaisement que l’amour, les mots, la maladie ne réussissent à lui procurer, jesavoure son actuel vacuité, cette acuité de mon esprit qui traque dans les non-dits de l’écriture le râle de suffocation de l’enfant que l’on bâillonne. Peut-être enfin va-t-elle laisser s’échapper le vocable qui contient la quintessence de tous les mots dit : « Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnu et les cieux ! ».Symbolique appel de MALLARME en direction de l’écriture dont il espère que la poésie le délivrera de la tristesse de la chair, de la lecture repue des livres et surtout de l’ « (…) Ennui, désolé par les cruels espoirs, (…) ».
Dégoût de l’écoeurement toujours ressenti après la crise d’hyperphagie, de la difficulté d’inspirer parce que le diaphragme peine à repousser le contenu de l’estomac, pourtant nécessairement hypertrophié pour que la nourriture abondamment ingérée puisse y être provisoirement stockée ; lourdeur et nausée, pathétique et consternant constat de la chute répétée dans le piège aux mécanismes si bien connus de la boulimie dont il semble que plus on y succombe plus y succomber devient naturel. Je n’éprouve pour moi qu’un puissant mépris accompagné du regret d’avoir failli. Il y a loin de l’estime de soi indispensable à la guérison à cette humiliante concession à des pulsions incontrôlables. Danger de cette démentielle quantité d’aliments imposée à un système digestif dont le fonctionnement est altéré par la maladie. Hoquet de la machine humaine qui pour une même défaillance propose indéfiniment la même réponse inopérante. Se demander quand surviendra la réaction inattendue qui bouleversera le prévisible scénario de la boulimie.
D’avoir été interpellé hier, sur la place où j’ai coutume de garer ma voiture, par une gitane me proposant de lire les lignes de ma main m’a rappelé la lecture de mon avenir, à laquelle s’était livré un ami, un soir, dans la petite chambre de la cité universitaire où il résidait, en s’aidant d’un jeu de tarots de Marseille. Il m’avait annoncé effrayé que je mourrais à trente-trois ans, l’âge du Christ sur la croix. Je ne me souviens plus si j’y ai cru sur le moment mais j’ai trouvé que ces trente-trois ans étaient tellement distants de mes vingt ans d’alors que la prédiction en perdait tout intérêt. La gitane a qui je me suis dérobé s’est ruée sur moi pour me toucher le bras avec un sourire mauvais en susurrant qu’au moins je garderais, du fait même de ce contact de sa main sur mon bras, un souvenir d’elle. J’ai contenu en moi des paroles moqueuses et dédaigneuses, pensant que si elle avait un quelconque pouvoir sur les événements de nos vies, elle ne serait pas là en train de faire l’aumône de quelques sous pour une prédiction…A l’âge de trente-trois ans, je me suis retrouvé dans le comas après une tentative de suicide dont les effets furent si violents que les médecins qui tentèrent de me réanimer prévinrent ma famille, en plein milieu de la nuit, que peut-être il leur serait impossible de me ramener à la vie…La prédiction était donc fausse puisque les trente-trois ans, je les ai dépassés depuis cette expérience des limites de la vie. La menace à peine voilée de la gitane ne vaut pas plus que l’oracle inexact d’autrefois, c’est-à-dire pas plus que le crédit que je lui accorde.
Si l’on m’avait dit à cette époque : voilà ce que sera ta vie, voilà de quoi elle sera faite, je pense que j’aurais certainement donné un coup de couteau dans le contrat tacitement passé avec Dieu. Car après tout si je ne saurais affirmer sans mentir que je fus malheureux, je ne pourrais pas davantage soutenir le contraire. Des instants où j’ai pensé que j’avais tout pour être heureux : quelqu’un dans ma vie, un boulot, une maison, des amis, oui, mais de très brefs éclairs de lumière convoqués pour justifier, justement, la difficile traversée de l’existence et non pour la célébrer. Des mensonges destinés à supporter le caractère invivable de l’ami qui dilapide toute votre énergie en récriminations multiples, en critiques et en lamentations ; des mensonges pour s’aider à tolérer les désagréments d’un travail qui finissent par surpasser ses avantages ; des boniments, comme en débitent sur les marchés les experts, pour oublier les faux bonds des amis quand vous vous sentez dans l’impasse ; pour appliquer à sa vie qui fait eau de toute part les préceptes de la pensée positive qui assure que concevoir mentalement une réalité lui assure la force magnétique d’exercer ses bienfaits sur votre quotidien. Des instants d’une illusion volontairement entretenue pour ne pas fermer les yeux au volant de sa voiture et dans un saut de l’ange vaporeux sentir la violence extrême de la taule qui plie et mord l’écorce d’un platane ; pour s’inoculer la patience d’attendre de voir le grand soleil pleuvoir ses rayons sur le jardin en friches de notre vie. Puis cesser de se berner soi-même, décider qu’on a passé l’âge de l’intransigeance d’Antigone et accepter les laideurs quotidiennes, qu’on avait cru jusqu’à présent provisoires, comme définitives. Si « philosopher c’est apprendre à mourir » d’après CICERON, selon les dires de ma psychanalyste vivre c’est apprendre à accepter ce que l’on ne peut changer. Ce en quoi, elle partage l’opinion de DESCARTES qui assure, dans la troisième partie de son Discours de la méthode, qu’il vaut mieux « (…) tâcher (…) à changer (ses) désirs que l’ordre du monde ».
Adieu les chimères de mon enfance, leur tête de lion, leur corps de chèvre et leur jolie queue de serpent. Vous ne cracherez plus le feu et ne dévorerez plus tous ceux qui font obstacle à la satisfaction de mes désirs…Adieu à la jeunesse éternelle et à l’immortalité de Sthéno et Euryale, les deux sœurs de la gorgone Méduse qui pétrifiait de son regard quiconque osait contrecarrer les fantasques desseins de mon enfance. L’heure est venue de « sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre », l’heure est venue d’ « être les esclaves martyrisés du temps » des horloges et des montres qui nous rappellent qu’il faut dormir car demain matin la sonnerie vomira son avertissement hystérique, le signal de s’apprêter pour se rendre au travail afin que se poursuive, dans un horizon sans limite, l’effervescence des fourmis humaines aveuglées par leur quotidien labeur d’insectes.
Il a fait beau aujourd’hui : un radieux soleil d’automne et pourtant malgré le plaisir que j’ai éprouvé à marcher en sentant sa douceur, inondé de lumière tiède, je n’ai pu m’empêcher de me rendre à l’hypermarché pour y faire provision de nourriture afin de pouvoir manger sans autre limite que l’incapacité physiologique d’ingérer davantage d’aliments. Vomir après pour se libérer du poids tangible de la culpabilité puis s’abandonner à la sensation familière d’épuisement physique. Lassitude de ce rituel d’ingestion de nourriture à outrance et d’une régurgitation consécutive qui va bien au-delà des seuls produits consommés pendant la crise d’hyperphagie. Attente de l’appel de ma gastro-entérologue pour me prévenir du jour choisi pour pratiquer les nouvelles biopsies. Evidemment, attendre ce coup de fil et entrer dans une nouvelle phase d’attente des résultats des analyses n’est pas sans provoquer un stress qui favorise le fait que je me rabatte sur la nourriture. Mais trouver un mobile à ces troubles du comportement alimentaire ne les prive pas de leur caractère obsessionnel ni de leur nature pulsionnelle par essence tyrannique. Au moins vomir me permet-il d’éviter l’obésité et de pratiquer ma séance quotidienne de yoga car repu cela me serait impossible. Fermer les yeux, prendre conscience de la place occupée par mon corps dans l’espace, conscience de son poids, du contact de mes plantes de pieds avec le sol qu’elles repoussent dans un effort subtil d’étirement de ma colonne vertébrale. Conscience des sensations musculaires, des tensions, des douleurs éventuelles, fluidité de l’expir et de l’inspir, lâcher prise et se glisser dans ce corps de l’autre en moi qui accepte sa connexion à l’énergie de l’univers et s’ouvre toujours plus au gré de chaque posture à la présence de la vie qui fait palpiter les galaxies. Tâcher de conserver ce lien de légèreté et de sérénité qui me rattache à l’essentiel une fois sorti de ma séance de yoga, tranquille, apaisé, grisé par le constat de la souplesse de mon corps plus grande de semaines en semaines, par l’observation du chemin que ce dernier a parcouru sur cette voie d’émancipation des limitations physiques ordinaires de nos mouvements, de nos gestes, depuis mes vingt-cinq ans, gonflé de l’espoir d’une libération du carcan qu’il représente trop souvent dans ma vie, des multiples contraintes dont il me rend l’esclave, de la maladie qu’il m’impose et dont, sinon le surgissement il y a quinze ans à la faveur d’une séparation familiale déchirante, du moins la persistance me demeure énigmatique. Quelle sagesse lui reste-t-il à me délivrer, de quel douloureux enfantement est-elle grosse ? La cortisone continue de me protéger des ravages de l’inflammation, du risque d’une abrasion excessive cause d’une perforation intestinale. Elle continue de me faire encourir aussi tous les risques liés à son administration durable et à fortes doses comme l’ostéoporose, le tassement vertébral, la fonte musculaire, le diabète, les infections répétées, l’hypertension artérielle, l’arrêt du fonctionnement des glandes surrénales, pour ne citer que certains de ses effets non souhaités…
L’intervention, à l’occasion de la présence en direct sur le « chat » du magazine Psychologies du professeur DAVID SERVAN-SCHREIBER, d’une jeune femme de vingt-neuf ans qui évoquait son cancer du sein diagnostiqué et soigné depuis juillet dernier et l’annonce récente de la présence d’une tumeur se développant dans son cerveau, son désespoir sensible à travers les mots employés pour raconter son épreuve, sa peur de mourir avouée sans fausse pudeur et le constat de sa solitude après l’abandon, à la suite de l’annonce de sa tumeur au cerveau, de son petit ami, m’aide à réajuster l’appréciation de ma situation et ma chance au fond de ne pas avoir connu, à son âge, l’horreur du corps complètement livré à l’assaut de la maladie, son impuissance à le secourir et la terreur de la mort dont la propagation des cellules cancéreuses est un signe avant-coureur. La question : « pourquoi ? » reste en suspens, narquoise et pathétique comme en réponse à la punition d’un Dieu auquel on aurait voulu se substituer, s’égaler comme Lucifer, ou encore en réponse à sa réaction d’une colère implacable face à l’hybris que constitue la volonté de s’attribuer plus que ce qui nous était dû, face à la démesure de se croire responsable de son destin.
Je retiens également la réponse de DAVID SERVAN-SCHREIBER à ma question concernant le rôle de l’écriture comme moyen d’accéder à une connaissance plus intime de son intériorité et donc de prévenir voire même d’aider à la guérison. Il approuve et cite JON KABAT-ZINN, le biologiste qui a introduit la méditation dans les plus grands hôpitaux universitaires américains, qui parle de l’écriture comme d’ « un acte radical d’amour » de soi à soi. Avant de conclure qu’écrire « est un excellent début dans la voie vers la guérison ». Je reste sur ma faim car j’avais encore tant de questions à lui soumettre mais suis néanmoins ravi qu’il ait retenu mon interrogation parmi toutes celles que les nombreux internautes lui avaient sans aucun doute adressées et qu’il partage mon appréhension de l’écriture comme un heuristique cheminement qui nous ramène à la vérité de celui que l’éducation a muselé, notre seule vérité :celle de notre identité. A la question « Qui suis-je ? », inquiète, fondamentale, elle s’efforce de fournir une réponse avec ses codes, son extrême clairvoyance et ses silences, ses lacunes, les impasses où elle perd la foi en son pouvoir de ramener l’enfant du fond des âges. Dans un geste plein d’amour elle substitue aux pleurs de l’enfant son langage cryptographié de métaphore qui emploie un mot pour un autre afin de promener dans le noir cachot de l’inconscient son fanal de lumière salvatrice. C’est ce précieux travail de transfert du sens d’un mot à un autre qui lui permet de ramener au jour les souvenirs perdus dans la mémoire, de les ressusciter sous nos yeux incrédules dans leur couleur pareille, sans même altérer l’émotion accrochée à ces bribes du passé. C’est par la grâce de l’écriture que je retrouve les tons, les formes d’autrefois, les visages engloutis par la vague du temps et ceux dont la mémoire seule a conservé la vie.
Inquiétude face à la recrudescence des crises de boulimie. C’est la première fois qu’il m’arrive d’y succomber au petit-déjeuner. La conséquence est le vomissement en lieu et place du déjeuner. En effet, après le jeûne de la nuit, l’hyperphagie matinale n’a fait sentir l’effort de digestion difficile qu’elle nécessitait que vers les onze heures, imposant la régurgitation du contenu de l’estomac comme seul moyen d’un mieux-être immédiat. C’est en effet le cas, si ce n’est que depuis hier soir, après avoir vomi toute la nourriture que j’avais frénétiquement avalée en excès, je souffre de douleurs intercostales qui se sont manifestées pour la première fois un soir de mes quinze ans. Je n’en ai jamais vraiment su la cause : les médecins m’ont parlé d’aérophagie, de spasmes de l’œsophage dus à la prise d’un trop grand nombre de médicaments et d’une insuffisance de liquide pour en faciliter la déglutition, de contractions involontaires du diaphragme…Le seul remède que l’un d’eux m’a indiqué fut le recours, pour calmer ces douleurs difficilement supportables, à des antalgiques associés à des anxyolitiques. Je dois reconnaître que ce traitement fut relativement efficace hier soir alors que je ne savais plus dans quelle position les douleurs étaient moins perceptibles et après avoir avalé deux fois deux antalgiques à une heure d’intervalle accompagné d’un bâtonnet de Lexomil. Mais ce matin, le vomissement semble réveiller les spasmes sensibles dans la zone des omoplates, du thorax et jusque dans la mâchoire inférieure. Mais quelle idée aussi de me jeter sur ces pâtisseries rassies agrémentées généreusement de crème fouettée alors que je venais de terminer mon petit-déjeuner ? Et pourquoi ne pas m’en être contenté plutôt que de poursuivre en engloutissant les gâteaux restant dans deux paquets de biscuits fourrés au chocolat, les nappant au préalable consciencieusement d’une épaisse couche de crème ? Qu’est-ce que je cherche à la fin ? Me détruire ? En arriver au stade où d’avoir tant malmené mon appareil digestif, je sois réduit à vivre alimenté par des perfusions ? Comment concilier ce désir de prévenir la survenue de la maladie en prenant soin de m’informer de toutes les mesures nécessaires pour ce faire, en ayant pour objectif de les appliquer sans tarder, d’ envelopper mon corps de douceur, de tendresse, d’accroître sa vitalité et de traiter mon mental avec le même souci de lui prodiguer toute l’attention et l’écoute qu’il réclame ; comment concilier le désir d’éloigner de moi la maladie et ce comportement alimentaire qui lui ouvre en grand les portes de mon corps ? Qu’est-ce qui demeure en moi tapi dans une telle obscurité que l’écriture ne parvienne pas à l’arracher à sa part d’ombre ? FREUD postulait l’existence en 1920, dans son ouvrage, intitulé Au-delà du principe de plaisir , de la pulsion de mort venant concurrencer les pulsions de vie qui tendent à l’autoconservation du corps et à sa perpétuation. Le père de la psychanalyse aboutit à la conclusion paradoxale que le principe de plaisir serait au service de la pulsion de mort : Eros oeuvrant sournoisement pour que les conditions soient favorables à la survenue de Thanatos, personnification de la Mort dans la mythologie grecque, fils de Nyx, la Nuit, et frère jumeau d’Hypnos, le Sommeil. Ironique pied de nez de la vie qui assimile si bien qu’elle les confond, le plus bas niveau de tensions, autrement dit la sérénité, l’ataraxie, que le principe de plaisir veut atteindre, à l’absolue quiétude de la mort. Confusion qui rappelle la commutation originaire du désir de la présence de la mère à laquelle le nourrisson substitue l’existence du phallus. Substitution encore que celle du langage qui, parce que le terme approprié pour désigner ce qui fait défaut et alimente le désir, la faim insatiable ou la maladie, lui échappe en propose un autre chargé par le processus de la métaphore d’exprimer ce qui ne peut se dire. Impertinence sémantique qui calque son fonctionnement sur celui de l’inconscient qui prend la jouissance de vivre pour l’infini et tranquille silence de la mort. La nuit, le sommeil, si justement apparentés par les mythes grecs au néant vers quoi notre existence nous mène, apprivoisent d’une certaine façon notre peur de mourir, nous familiarisant avec l’obscurité qu’on imagine derrière les paupières refermées et l’absence de la conscience de ce qui se joue à notre insu, une fois sur nous la mort descendue. Manger n’est rien d’autre que cette fuite tragique face au néant de l’existence qui évoque trop bien l’irrémédiable absence de tout. Rien d’autre que l’erreur de prendre la nourriture et le plaisir dont on espère qu’elle sera cause, pour un baiser, pour une étreinte, pour la voix heureuse de la mère qui vient pour allaiter l’enfant. Persécuté par un passé qui n’en finit pas de fredonner sa mélancolique mélodie, le mental et le cœur se noient dans une nostalgie fatale. « Douceur d’être et de n’être pas » confronté au chant magique des sirènes qui nous promet une jouissance qui n’est en somme qu’une utopie. Car il n’est nul lieu où aller verser des larmes, nul tombeau où se recueillir, le corps qu’on a voulu étreindre autrefois a inéluctablement disparu. La mère de l’enfant que nous fûmes ne sera jamais plus celle qui se penchait sur le berceau et nous tendait les bras pour nous presser contre son sein. Le temps a fait son œuvre et seul notre inconscient croit qu’hier est aujourd’hui.