Samedi 7 juin 2008

Il est quatre heures de l'après-midi mais j'ai fermé les volets de ma chambre. Besoin d'une intimité comme celle qu'offre la nuit : sphérique et silencieuse. La clarté de ce soleil de printemps finissant, et les bruits de la vie du dehors m'étaient insupportables. Une intrusion grossière et importune du monde duquel l'anorexie m'abstrait progressivement.

Je suis revenu chez ma mère hier comme je le lui avais promis. Son réfrigérateur était vide alors qu'elle m'avait affirmé la veille que je n'étais nullement tenu de venir la chercher pour faire les courses de la semaine car elle ne manquait de rien. Nous l'avons rempli. J'ai succombé à ses réflexions inquiètes relatives à ma maigreur extrême et ce qui se produit nécessairement dès que je me nourris d'autres choses que de substituts de repas arriva. Le vertige de la boulimie où le corps s'abandonne à une faim sans mémoire que rien ne saurait combler. Manger jusqu'à la nausée et puis vomir aussitôt après pour se purifier. Ivresse alors de la sensation de  vacuité absolue de l'estomac, le ventre redevenu concave, les veines latérales saillantes sous la transparence de la peau, l'extrémité des os iliaques du bassin apparente, l'os sensible et rassurant dans son rôle d'élément de l'architecture de mon corps. Mon squelette imposant ses saillies, ses retraits et ses déclivités au regard. Mon corps se dévoilant dans une lente et progressive mise à nu. Jouissance de la prise de conscience de sa dureté tangible, du réseau de ses circulations sanguines, de sa minceur, extrême, grave, de la beauté allusive de son cadavre proche. Mon corps souverain, omnipotent, rayonnant d'une vie insolente et ostensible dans sa proximité avec la mort. Métaphore de la condition humaine, du passage fugitif de l'homme dans son individualité, de sa finitude inadmissible.

Mon corps signifie l'impasse où l'existence se heurte à l'éternité du texte vivant. Il réfléchit cette grâce du langage qui écrit son achèvement alors même qu'il m'inscrit ainsi dans une présence intemporelle. Je suis cette dépouille mortelle et belle de n'être qu'éphémère. Une multitude infinie de vocables dont l'agencement et la sélection ne désignent que celui-là même que je suis, cheminant patiemment dans le droit fil de mon récit. 

Je témoigne d'une vitalité intellectuelle invulnérable, débordant du souvenir de tous les livres lus. Je suis encore frémissant de la mémoire active d'Abdellah puisant, dans le propre réceptacle d'éternité qu'il constitue, la matière grouillante de signifiances, fusant comme la gerbe céleste d'une pyrotechnie scripturaire, dans l'obscurité de ma conscience pour y transmettre le feu qui brûle en lui. Foison d'images, de sensations, de pensées, d'amours vibrantes encore, sous sa plume ressuscitées, dont je suis le témoin sensible et bienveillant parce qu'il m'invite, dans un geste d'une orientale générosité, à épouser le jeu/je de pistes qu'il emprunte pour remonter le passé immédiat de sa vie.

Je ne me sens pas perdu dans le déséquilibre qui fait vaciller mon âme sur l'étroit parapet qui garde ma folie dans les limites de l'éloquence.

Ma mère et ma sœur me sermonnent, m'accusent, cherchant à ce que je revienne vivre parmi les vivants. Elles ne comprennent pas que l'essentiel pour moi désormais est cette rareté qui m'est donnée d'être habitée d'une science qui a mis quarante longues années à me révéler à moi-même.

Aujourd'hui que j'ai la conviction d'accéder à ma quintessence, de me dégager, dans un labeur de chaque instant, des ruines du bombardement de mon être, et que je ferme les yeux en essayant d'imaginer comment ma vie aurait dû être pour que cette guerre inévitable n'eut jamais lieu, elles voudraient me jeter de nouveau dans l'injustice, l'ardeur, la violence du combat qui m'a détruit.

Je ne peux pas me retourner de peur d'être changé en une statue de moi-même qui ne me ressemble pas. Je veux garder toutes mes formes nouvelles et grandir encore jusqu'au trépas. Ce pas extrême où l'on bascule dans une inconscience sereine et sait enfin pourquoi la vie un jour nous fut octroyée.

Que ma raison chancelle, que je ne marche plus ! Je veux découvrir les amours belles que l'adolescence m'a promises. Je veux encore trembler à l'approche de l'aimé. Je veux sentir mon cœur cogner contre son corset de misère afin que d'un geste, d'un regard, d'un baiser, il me libère de mon indifférence mortifère.

Ma souffrance ne doit pas avoir été vaine. Je ne peux finir dans ce néant de ma conscience où j'ai une fois déjà sombré. Il faut que quelque chose existe qui vaille d'être ranimé. Une force, un élan, la pulsation des secondes de la vie ouïes comme le temps infiniment précieux d'une jouissance incomparable. Je veux être et non l'avoir espéré, attendu, rêvé, désiré dans l'absurdité aride d'une éclipse qui ne se produit pas. Pleurer de bonheur encore, d'une joie reconnaissante à Dieu de m'avoir inventé ce moment de pure gourmandise où la vie se consomme avec l'avidité qu'on déployait enfant en savourant des friandises. Superficialité exquise d'un bonbon acidulé sucé jusqu'à devenir cette feuille de sucre transparente où la langue peut se blesser comme à l'arête effilée d'un morceau de verre brisé. La vie n'est pas faite pour être portée, pesante comme le fardeau sur les épaules rempli de souvenirs dont il faut, pour avancer, se séparer.

Je dépose ici ma peine immense, mon chagrin de n'avoir jamais été bien aimé. De ne pas avoir été désiré. D'un parvenu de l'existence par le caprice hasardeux d'une mère qui s'est décidée à me garder, à la suite d'une étreinte ultime, pour elle seule, phallus ignorant du rôle qu'il m'incombait de jouer. Substitut d'un bonheur ancien, symbole du prestige d'un enfant mort-né dont on conserve la nostalgie pour une éternité. Je lui accorde l'attention, les soins parfaits qu'elle me prodigua pour que je dure aussi longtemps que sa vie à elle ne serait pas terminée. J'ai été jusqu'à présent fidèle à son désir de me garder pour elle. Mais puis-je faire autrement que d'être celui pour qui sa présence, sa constance, son amour d'une dévotion sans bornes me sont plus précieux que le miracle d'une sainte qui croit avoir aperçu Dieu ? Puis-je être un autre que le fils unique qu'elle s'est rêvé ? Cet enfant par elle révéré, blessée de s'être laissée autrefois soudoyée par la tacite promesse d'une mère dont l'amour incertain réclamait, en son cœur, la caution d'une certitude.

Je suis le fruit d'un passé de corruption. Le fruit pourri de mon passé. Nul autre choix que ma lente décomposition pour que de moi renaisse la pureté d'un amour vrai.




























 

par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 4 juin 2008

Hier le pèse-personnes m'a indiqué un poids inférieur à 55 kilos. Mon anorexie ne m'effraie pas. Dans mon entourage, on me dit vraiment trop maigre. Du fait de mon mètre soixante-seize, la classification de l'O.M.S selon l'interprétation qu'elle donne de l'Indice de Masse Corporelle, m'avertit d'une dénutrition risquée pour ma santé. D'autant plus que je prends un immunosuppresseur dont la dose exacte a été choisie, en fonction de mon poids il y a un mois et demi, qui était bien plus élevé.

J'ai ressenti un certain soulagement en lisant ce poids affiché sur ma balance. Comme si ma vie n'était pas vaine. Mes efforts enfin récompensés. Quelque chose a lieu. Une transformation est à l'œuvre. La monotonie de mon existence est rompue.

J'attends. La venue de ce que je ne peux encore décrire. Etre dans le devenir est déjà un bienfait à mes yeux. Je n'en pouvais plus de moi. Le poids en lui-même est sans importance. C'est l'évolution dont il est le signe qui me satisfait. Le prologue passé, j'entre dans la seconde partie de l'intrigue. Ma vie comme un roman d'apprentissage. Un roman dont j'ignore les péripéties à venir. C'est pourquoi j'attends puisque cet élément modificateur qu'est mon poids a franchi une frontière au-delà de laquelle la situation initiale se trouve bouleversée, que se déclenche toute une série d'actions nécessaires à l'établissement du nouvel équilibre de ma vie. Ecrire chaque jour un épisode de cette fiction qu'est devenue ma vie. Tant il est vrai que la vie n'est qu'un songe que la mort vient souffler comme autrefois on éteignait le halo du chandelier pour laisser la nuit s'accomplir.

Hier soir, j'ai discuté brièvement avec un journaliste de télévision et de  radio, rencontré par hasard sur un site gay. Je lui ai parlé de mes projets, de mes livres et lui ai communiqué, à sa demande, l'adresse de mon blog. Il s'est montré tel qu'on le dit, aimable et accessible. Mais sa sympathie s'arrête là, je sais que je ne dois pas espérer de lui quoi que ce soit. Ca n'a pas mis un frein à ma curiosité qui m'a incité, ce matin, a commandé son dernier livre à la Fnac.

Longue discussion avec ma sœur au téléphone cet après-midi. Inutile car je sais d'avance ce qu'elle va me dire, quels arguments elle va employer et l'opinion qu'elle défendra inlassablement. Ce n'est pas que je ne partage pas son point de vue, au contraire, c'est que l'exposition et la volonté didactique de démonstration de sa validité m'agacent et m'impatientent car je vais invariablement acquiescer sans que cela ne modifie en rien mon attitude existentielle et ma position à l'égard de mes frères. J'ai l'impression qu'elle refuse de comprendre pourquoi je ne peux  admettre qu'ils soient psychologiquement incapables de m'accorder l'aide que je leur réclame. Je suis parfaitement conscient et bien persuadé qu'ils sont tout à fait favorablement disposés à m'assister sur le plan matériel si vraiment j'en avais besoin. Mais je n'ai que faire de leur argent. Ce n'est pas ce qui me fait cruellement défaut. Je n'ai pas été élevé dans une famille où l'argent coulait à flots mais mon père a toujours travaillé  -et il en a exercé des métiers avant de devenir cadre supérieur !- afin que nous ne manquions de rien. De rien sinon de l'affection, de la tendresse, de l'amour qu'il ne m'a pas donnés. Voilà ce que je voulais qu'ils me montrent en les sollicitant précisément pour ce dont je l'ai fait, leur affection pour moi, leur tendresse, leur amour, cette nécessité indispensable pour bien grandir et parvenir à se réaliser. Malgré ma différence, ma monstruosité qui me marginalise et m'aura détruit à la fin de l'histoire dans ces pages racontée. C'est qu'il doit en être ainsi depuis ma conception. Dans le projet même, le désir qui l'ont provoquée. C'était inscrit en lettres capitales dans le scénario dont mon existence suit fidèlement la moindre indication. Les origines populaires, ouvrières de mes parents. Leur rencontre à Sidi-bel-abbès en Algérie, leur union et les naissances successives des mes quatre frères avant l'expatriation contrainte, l'exil forcé et l'installation dans le froid, la grisaille et la pluie du nord de la France. Dans ce pays où, nul ne sait pourquoi, quinze ans après le frère cadet, deux enfants sont nés, fruit du désamour et de la nostalgie, de la mélancolie gravée en permanence dans le gris-vert des yeux de ma mère et le désenchantement infidèle et muet de mon père. Ma sœur puis moi, un peu plus tard, in extremis.

C'est leur sourire éteint qui m'a servi d'enfance et leur grelottement, sous le ciel bas et lourd, surpris de ce froid de l'hiver 1962, de fils d'une utopie éblouissante de soleil et de gaieté. Surpris et résignés qu'ils étaient à ne jamais vraiment pouvoir y remédier à grands renforts de fuel, remplissant la cuve de la chaudière, dans l'espoir incrédule que des grands radiateurs de fonte se dégage une chaleur qui n'était plus qu'un souvenir halluciné, prisonnier dans leur mémoire.

Je suis issu de ce froid, de ce ciel, de leur résignation interloquée. Je n'ai pas eu de chance voilà tout. C'est comme ça. Je devais naître le dernier et n'avoir même pas le privilège d'être la seule fille de la fratrie. Ce n'est pas faute d'avoir essayé de lui ressembler à ma sœur aînée, puisque tout le monde n'a cessé de nous confondre lorsque nous étions enfants. Aujourd'hui encore, les étrangers qui nous découvrent séparément s'étonnent de notre ressemblance. Je dois donc être beau parce que ma sœur est belle comme un vol d'hirondelles, fluide, mince, les traits délicatement dessinés, le cœur aussi grand que peut le porter son évanescence de sylphide à la peau matte de mon père, et au regard gris-vert, rare et précieux, tout en nuances indécises, de ma mère. Femme-enfant éternelle, ravissante, fragile, amoureuse d'une autre vie, imaginaire, soutenant seule de ses frêles épaules le poids de sa famille entière.

Je sais que l'approche psychologique des troubles du comportement alimentaire les considère comme des parades à une histoire sentimentale dont les traumatismes sont tels que l'invention de ces troubles du comportement alimentaire a pour but d'en détourner la conscience. La stratégie est si efficace qu'ils finissent par se substituer à la douleur des traumatismes de l'enfance dont ils témoignent tout en les dissimulant. Manger de façon excessive et compulsive ou réduire sa ration alimentaire quotidienne jusqu'à la supprimer permet d'éluder le caractère intolérable et le souvenir d'expériences d'une intense violence émotionnelle. Habitée par la tyrannie de la boulimie ou de l'anorexie nous sommes aux prises avec des problèmes qui nous obsèdent au point d'oblitérer la souffrance première qui les a inventés pour atténuer sa virulence et sa vivacité.

par ANTONIO MANUEL
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Lundi 2 juin 2008

Hier en fin de journée je suis rentré chez ma mère. Je ne pouvais pas être absent le jour de la fête des mères. J'ai eu la surprise de découvrir que le récit d Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe, que j'avais commandé depuis un certain temps déjà, m'avait été livré.

Tandis que ma mère regardait l'Eurovision, je me suis isolé dans ma chambre pour en commencer la lecture. J'ai tout retrouvé de lui : la proximité de la narration à la première personne, l'alternance du passé et du présent, l'un jetant sa lumière indécise sur l'autre, la simplicité du langage, la brièveté de la phrase et ces lacunes de silence qui sont comme l'expression de ce qui ne peut se dire parce que l'expérience de vivre nous dépasse et que le lecteur doit participer activement à l'acte créateur de l'écriture, en comblant cet indicible par sa propre expérience de l'ineffable.

J'ai mis un terme provisoire à ma lecture parce que seules trente pages me séparaient de la fin du roman et que je ne voulais pas quitter Abdellah et rester seul dans ma nuit.

Les textes d'Abdellah Taïa, comme ceux d'Annie Ernaux ou de Duras, comme ceux de tous les écrivains qui se sont attachés à découvrir la vérité de leur histoire, confirment la prégnance du passé sur notre actualité. La psychanalyse l'affirme depuis Freud mais l'écrivain, dans son obsession d'une forme où la cruauté de certaines des expériences traumatisantes de son apprentissage va pouvoir s'écrire avec toute la tendresse et la compassion de l'adulte qui se penche avec indulgence sur son enfance, transforme cette quête d'identité en une célébration stylistique qui fait de son anamnèse une  œuvre d'art.

Me voilà de nouveau tout là-haut, dans mon appartement sous les combles. Aucun impératif, aucune exigence sinon ceux que j'attends de moi : maigrir, lire, écrire, marcher au moins une demi-heure par jour et pratiquer ma séance de yoga quotidienne. La liberté absolue de vivre tel que je l'ai choisi, provisoirement. Tant d'années de réveils tonitruants à l'aube, de précipitation, de kilomètres à parcourir pour parvenir au collège, d'angoisse, d'énervements, de contentions, de larmes de désespoir, d'épuisement sur le chemin du retour après toute une journée de cours dans la noirceur de l'hiver de l'Aisne éclairée par les néons des salles de classe. Des larmes irrépressibles de colère retenue et d'une haine intense contre un système qui laisse les enseignants désarmés face à des adolescents irrespectueux, insolents, hostiles et violents.

Mais tout est terminé désormais. La sonnerie du réveil m'ouvre les yeux sur une journée de découverte passionnante de moi-même dans la révélation des écrivains de tous les siècles divulguant chacun la quintessence de lui-même au terme d'une interrogation de la sagesse rétive du langage grâce au seul outil susceptible de fournir un élément de réponse : la langue que le poète s'est approprié pour élaborer et délivrer sa part de vérité.

Les tentatives  infructueuses de continuation des histoires lues de mes dix ans et toutes mes années d'étude, depuis l'apprentissage de l'écriture jusqu'aux travaux austères, minutieux et solitaires de l'université, se voient soudain récompensées. Il aura fallu tant de souffrance et de désillusions, de résignations et de révoltes pour que la maladie incontournable marque le temps venu d'une renaissance.

La perte de poids inéluctable, je la vis comme la mise en demeure à mon corps signifiée de se délester des fardeaux encombrants d'un passé démystifié. Je viens à moi dans l'emballement d'une écriture qui ne cesse de me remettre au monde et m'invente chaque jour une nouvelle identité. Mourir pour renaître est un axiome, l'énoncé d'une abstraction qui s'incarne dans l'enfantement d'un monde que le texte est seul capable d'accoucher.

J'ai finalement quitté les berges de mon adolescence pour devenir l'homme dont je n'avais jusqu'à présent qu'une représentation vague. Je dessine, comme on sculpte un visage dans le marbre, ses traits qui s'affermissent, l'arc de ses sourcils, l'étirement de ses yeux, son nez, sa bouche, ses pommettes saillantes et ses joues haves, le squelette de sa lucidité précoce. Cette connaissance immédiate et désenchantée d'un avenir incompatible avec les lignes de force de sa destinée. Incohérence source d'une incongruité métaphysique et immanente.

La maladie m'a mis sur le chemin de la foi en une épiphanie de celui que je suis. D'où ce besoin d'un holocauste de la victime de la volonté d'autrui, assimilée à ma vocation propre, que j'ai toujours été. Mourir pour prendre possession des règles du jeu de ma vie. Pour exister. Pour ne plus être ni le « lâche » ni le « salaud » de l'existentialisme sartrien. Substituer à ma contingence et à l'histoire de mon passé une totale liberté du choix de ce que je veux faire de ma vie. Elire le bonheur de ne plus feindre de ressembler à quelqu'un que je ne serai jamais. Au prix d'exister même, préférer poursuivre ma démarche d'authenticité, de probité à l'égard de soi. Revêtir provisoirement la toge de candeur, des protagonistes des contes philosophiques de Voltaire, indispensable pour souligner l'absurdité de lois injustes et exiger que la réalité soit conforme à un projet politique, au sens étymologique du terme, fondé sur l'équité. Même s'il apparaît comme une utopie : changer le monde passe par des soubresauts de l'Histoire inattendus.

C'est pourquoi j'ai signé la pétition pour appuyer la volonté du parlement européen de soutenir une directive qui supprime toute hiérarchie entre les discriminations afin que la protection contre les ségrégations liées à l'orientation sexuelle, la religion et la croyance, l'âge, le handicap soit égale. Refuser de s'engager dans la vie commune en se cloîtrant dans sa tour d'ivoire est un engagement politique quoi qu'on puisse dire pour justifier cette attitude.

Je n'ai pas appelé ma mère ce matin, tôt, comme j'en ai l'habitude. Son discours accusateur à mon égard, ses propos désapprobateurs de ma conduite, de ma démarche d'émancipation, de séparation de tous ceux qui voudraient que je ne change pas, que je sois de moi aliéné à jamais, m'ont profondément blessé hier tandis que je la reconduisais chez elle. Et puis cette persistance à maintenir que mes frères ne m'ont rien fait, que ma rupture avec eux est injustifiée, me donne envie de hurler, de lui montrer, là, sous ma peau, la chair de mes viscères ulcérée. Elle entretient en moi une révolte d'incompris, de malheureux, de mal-aimé. Elle m'incite à mourir pour pouvoir lui prouver que ce sont eux, mon père, mes frères, ma mère qui m'ont tué. 

par ANTONIO MANUEL
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Samedi 31 mai 2008

Je regarde et j'écoute les différentes prestations scéniques ou les clips vidéo sur lesquels Freddie Mercury manifeste son talent d'artiste trop tôt disparu.

Sa beauté, sa jeunesse, la puissance de sa voix, la maîtrise de son art, le dynamisme d'une vitalité exubérante de son corps offert sur scène aux spectateurs, sa fantaisie et son ironie, sa lucidité impertinente en composant « Show must go on » se sachant porteur du V.I.H., en sursis, provisoire. De tout ce qu'il fut que reste-t-il ?

Je le regarde évoluer dans son corps de caméléon, homme ou femme, animal. Je l'écoute cacher sa peur de la mort et vivre chaque instant que sa voix imprègne de son humanité souveraine avec une turbulence et une aisance, une arrogance puérile, bouleversantes.

La même éternelle question du lien qui me retient en vie. Quête interminable d'un désir d'exister si puissant que la mort ne peut m'approcher. Quelle farouche volonté de durer traverse mes cellules et contraint mon esprit à accepter qu'en moi crépite une étincelle ? Je l'ignore bien que mon écriture explore mes zones d'ombre et mes blessures pour débusquer cette ancestrale envie de perdurer encore et encore.

Je n'ai plus la force de rêver à l'avenir tel que je souhaiterais qu'il advînt. Je sais le rêve à portée de mes mains dont ne me séparent que quelques secondes à l'échelle des quatorze milliards d'années depuis la création de l'univers.

Je doute du pouvoir des mots et puis la lecture d'un écrivain qui parvient à se glisser dans une faille de ma mémoire où il restera désormais comme le souvenir d'une expérience de vie que j'aurais conservé, la réalité palpitante prenant forme à la faveur d'une écriture qui s'empare de l'omnipotence de faire exister, me réconcilie avec la magie latente des formules trouvées pour partager la distance irréductible de notre altérité. Le récit dont il déroule les saillances, confronté aux creux d'un sens qu'il tente de combler en interrogeant ses silences et ses moments de connivence avec la vérité, se vit en moi dans une jouissance dérobée sans cesse, reprise et puis donnée, sur le point d'être consommée et à jamais réitérée entre les phrases élaborées à l'extrémité de son impuissance de dire le réel tel qu'il est. Tel qu'il se dresse devant lui, comme une cathédrale immense dans laquelle il hésite avant de pénétrer sa quiétude et la repentance qu'il ressent soudain de l'avoir négligée. Ce monument recomposé de courants fluctuants et contraires qu'il s'est efforcé de suivre un peu au hasard du destin et dont il importe aujourd'hui de retrouver l'architecture délicate qui le soutient.

S'asseoir dans sa pénombre fraîche en fermant les yeux pour prier. Implorer le pardon du Dieu qui nous a enfantés. Rester sans un regard sur sa montre, assis ainsi dans l'émotion d'être vivant mais pour encore combien de temps ? Regretter tout ce que l'on n'a pas fait. Se consoler en prétendant qu'on a bien encore le loisir de vivre une dernière romance, un amour comme autrefois notre cœur fracturé délivrait toute ses richesses au cambrioleur de sentiments enfiévrés jamais plus retrouvés. Se laisser gagner par la nostalgie, pincement d'une souffrance qui déclenche des larmes d'une abstraite mélancolie. A quel jeu jouer sur ce banc de pénitence à vouloir ressusciter la mortalité d'une enfance et d'une adolescence, d'une vie qui amorce son déclin, que quelques pelletées de terre recouvriront d'un oubli cruel à nos yeux ? Inhumation définitive que feront mentir quelques livres qu'on ouvrira pour tout recommencer.

La chambre de ma tante est ouverte. Nous ne l'y trouvons pas, ma mère et moi. Je lui suggère d'aller inspecter la salle commune avec son poste de télévision toujours inutilement allumé. Je l'aperçois de dos. Elle est assise dans son fauteuil roulant, devant une grande table pleine de chiffons pliés consciencieusement. Immobile, on pourrait croire qu'elle s'est endormie. Mais quand on la contourne pour l'embrasser, ses yeux rougis nous renseignent sur son état d'esprit. A peine nous a-t-elle vus qu'elle fond en larmes, en gros sanglots inconsolables entrecoupés d'une question qu'elle répète à ma mère sur sa raison d'être là, inutile, désoeuvrée devant ce tas de morceaux d'étoffes pliées qu'on lui a donnés pour l'occuper. Pourquoi reste-t-elle dans une maison de repos où on ne lui fait strictement aucun soin particulier ? C'est une interrogation insistante à laquelle ma mère cherche à répondre par un mensonge crédible.

Je saisis les deux poignées de son fauteuil et la transporte ainsi sur la terrasse de sa chambre depuis laquelle les arbres, les bancs et le kiosque du parc sont visibles. Dès que j'entre dans ces lieux, je n'ai qu'une seule envie : fuir l'odeur infecte macérée qui doit imprégner les murs et les objets. Odeur de mort, comme la reconnaît ma mère, que le souffle léger du mistral dont la terrasse nous abrite un peu, comme elle ménage un espace d'ombre qui protège de l'ardeur du soleil, dissipe aussitôt. Parce que je me sens impuissant face à une détresse qui me dépasse, j'embrasse plusieurs fois la peau sèche de son visage amaigri mouillé de larmes. Et j'abandonne à ses explications embarrassées ma mère auprès de sa sœur aînée.

J'ai terminé la lecture du récit d'Abdellah Taïa à qui m'attache une amitié confraternelle. Je me reconnais en lui par la différence qui nous distingue. A ses élans de désirs charnels qui me renvoient de l'autre côté de ma vie, se sont substituées en moi des aspirations métaphysiques, où le sexe n'est que le symbole d'une réalité tout autre. Il vit son rapport au monde comme un jeune chien enivré des odeurs du dehors, que sa sexualité lui permet d'appréhender dans une sensualité saine, un appétit de découvertes sensibles et une dévoration du réel que l'immigration satisfait et l'exotisme d'une Europe à apprendre et à aimer. Son récit s'achève sur l'abandon du pays natal et les études universitaires qui le projettent dans l'avenir rêvé de l'intellectuel français qu'aujourd'hui il est en effet. Retenue, candeur et sobriété de ce roman d'apprentissage de l'amour et des renoncements auxquels il faut nécessairement se résigner pour accomplir sa destinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 28 mai 2008

Je viens de lire les trois premières pages du récit autobiographique d'Abdellah Taïa, L'Armée du salut, et une violente envie de poursuivre l'écriture de ces pages que j'ai intitulées « Mon dernier récit » parce que je les appréhende comme telles, s'est emparée de ma volonté et a suspendu toute autre action, excepté le va et vient de mon bureau à ma salle de bain à cause d'une diarrhée récalcitrante.

La mère, le père, l'appartement exigu, poreux aux bruits du dehors, la proximité du corps de ses sœurs et la distance du grand frère honoré dans sa chambre solitaire, le désir du père pour la mère, le ronflement maternel berçant des nuits coulées dans ce harem et les journées ouvertes à la pensée du sexe. C'en était trop. La manière, la matière, les mots ont allumé une passion nocturne qu'il me faut épuiser momentanément en me ruant sur mon portable afin de laisser circuler de ma tête à mes doigts agiles ce qui s'écrit maintenant.

Deux jours que l'urgence d'écrire est repoussée par des activités quotidiennes non ajournables et des soirées où je me réveille surpris devant les images étrangères de mon poste de télévision que je me suis endormi sans éteindre.

Mes problèmes de statut professionnel, à définir dans son actualité nouvelle, en attente, seront bientôt favorablement résolus. Ma volonté de lutte contre l'homophobie régnante et mortifère pour les adolescents dont l'homosexualité fait de la vie un trop dur apprentissage, malsain et malheureux, semble avoir trouvé un écho dans l'espoir d'une réponse politique dont il faut déterminer la forme exacte et le rôle qui sera le mien parmi mes compagnons d'une colère qu'il est nécessaire d'investir dans un projet d'action sociale bénéfique pour tous.

Un pan de mon existence à venir s'extrait de ses limbes de silence et d'opacité. Ma vie se met d'un coup à signifier comme si mon destin se révélait dans une semi clarté d'aube incertaine.

La vacuité de ma boîte à lettres m'informe au moins de l'absence d'un rejet de l'un de mes livres renvoyés à son expéditeur avant même que d'avoir été lu. Ma matinée dans les rues animées de la grande cité bigarrée, inondée de soleil et bruissante comme si le jour allait soudain s'éteindre, a soufflé sur mon visage le hâle coloré d'un été tout proche. Mon songe de tonnerre grondant dans le lointain, de ciel plombé d'où l'éclair s'apprête à jaillir pour enflammer d'un feu de ruines les journées à vivre qu'il me reste, est semblable aux gestes arrêtés des acteurs d'un DVD par une pression du doigt sur la touche « pause ». Bouche ouverte, paupières mi-closes, l'expression des visages figée.

J'ai mis fin à la conversation absurde, de deux personnes qui ne se comprennent pas, entre ma mère et moi, un peu plus tôt, avec la brusquerie d'un « bonne soirée » exaspéré. Elle ne voit d'un bon œil ni ma démarche réparatrice d'un passé de sentiments régurgités, ni ma rupture avec des frères qui ont refusé de l'avaliser. Elle rechigne à interpréter, comme je le fais, leur non assistance comme un rejet de mon homosexualité. Ce sont ses fils et elle les aime. Je suis bien d'accord avec elle : ce ne sont pas mes enfants et je ne me sens nullement contraint d'aimer une fratrie qui s'obstine à mépriser une différence qui lui déplaît, en tout cas de laquelle elle ne veut pas se préoccuper. Ils ont d'autres chats à fouetter, je le conçois et j'ajuste mon comportement sur le leur.

Je ne souhaite pas à ma mère, plaintive, et injuste, une mauvaise nuit. La mienne ne sera pas sereine. La fatigue de mes yeux et mon épuisement, auquel le dérèglement de mon transit contribue largement et l'épreuve physique de la traversée du centre de Marseille à pieds, m'imposent l'arrêt, pour quelques heures, de cette narration grâce à laquelle j'oublie que je suis seul, célibataire et sans enfants, sans le moindre argent ni la moindre possession matérielle, d'une voiture ou d'une maison, dans un studio meublé d'une table et de quatre chaises de jardin orange achetées en promotion l'été de mon emménagement.

Ne pas empêcher la nuit d'opérer le rapt de la conscience, son épiphanie. Que le sommeil irrépressible viole le réel de son pénis gigantesque. Qu'il éjacule l'encre pure, insolente, qui nous gicle au visage la naïveté de toutes nos nuits passées à oublier le jour, à élaborer dans l'innocence des scénarios extravagants où l'un et l'autre se confondent où les lieux se superposent et les temps perdent toute chronologie. Laisse-moi m'endormir comme un ange, au milieu des flammes de l'enfer, impavide, délesté de mon apparence, illuminé de la beauté de mon ignorance de messager sans mémoire qui sera incapable au bord du jour parvenu de raconter ce grand orgasme, ce râle immense de la nuit pénétrée d'une hampe d'inconscience et de déraison. Qu'advienne la sublime défaillance de la censure de toutes nos visions levée, de nos haines, nos remords, nos angoisses immondes, nos peurs insoupçonnées et nos amours incestueuses lâchés dans un espace imaginaire comme l'est un lupanar aux dimensions universelles, une géhenne où brûle un feu qui dort des heures invisible sous les cendres et que la flammèche échappée du foyer d'une autre nuit embrase comme la pratique d'un rituel codifié dans son plus infime détail, la compulsion incoercible du névrosé qui recommence et recommence à l'infini l'insignifiance d'un comportement auquel la folie, qui s'empare de nos âmes la nuit, va restituer le foisonnement sémantique en la métaphore absconse d'une écriture automatique qui invente un oxymore  dessinant à côté du soleil un astre d'une rutilance incomparable. Farce indécente, jouissance intolérable, la monstruosité des  images couvées par notre sommeil a l'omnipotence d'une révolte de gueux en loques, affamés, que les balles traversent sans arrêter, portés par une injustice de plusieurs siècles remâchée.

Les yeux clos sur des pupilles virevoltantes, d'insectes atteignant la paroi d'une lampe incandescente, abritent les regards de cette orgie fantasmatique qui accorde à nos démons le droit de se revêtir des masques du sommeil pour se délivrer de leur infamie.

par ANTONIO MANUEL
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Samedi 24 mai 2008
 

Je ne crois plus au grand amour. A l’amour fou surréaliste. Celui qui m’attend depuis la nuit des temps, pour qui mon corps est fait, que j’aimerais à crever de devoir subir son absence est resté sur les berges de mon adolescence. Il s’est flétri avec le temps. Il n’en reste qu’à peine un regret, même pas une désespérance. Une illusion supplémentaire que la vie a pour mission d’exclure de la réalité. Une ombre, un point obscur, la dégénérescence de l’amour tout puissant, vital et stupéfiant du fœtus pour sa mère au sortir de sa chair. Le jeu des mots qui s’en emparent, qui lui substituent leur éclat de vitrail irradié de soleil, les vers inoubliables de quelques poèmes ineffables.

Mon amour a perdu l’innocence de me voir pleurer de douleur. Il a le sarcasme caustique d’un cynisme absolu. L’intransigeance d’une vérité révélée au terme d’une quête interminable. Le front dur d’une évidence contre laquelle on vient s’échouer. C’est comme ces mythes de notre enfance qui un jour nous sont dévoilés, dans le désenchantement d’une croyance qu’on s’obstinait à faire durer. Abattus d’une raillerie à l’ironie dévastatrice. Après l’aveu condescendant de l’aîné qui vous transmet le ton moqueur, les yeux mauvais, désabusé mais résigné, que le vieux monsieur à barbe blanche dessiné avec ses rênes et son traîneau, la hotte pleine de cadeaux n’est rien d’autre que nos parents qui, une fois qu’on est endormis, déposent depuis le dessus des armoires les présents au pied du sapin. Que la gentille petite souris qui échangeait, la nuit, la dent tombée contre une pièce de monnaie, c’est encore eux, s’évertuant à nous maintenir dans une enfance où le réel est inventé car trop cruel en vérité.

Mon amour a la haine d’un humanisme tombé sous les balles ennemies. L’absurdité irréfutable d’un après-guerre où l’on ne peut admettre les crimes et les mutilations commis sous le prétexte du respect d’une idéologie dont le nom n’était qu’un rêve rationnellement élaboré.

J’ai perdu toutes mes illusions. Mon amour en était une. Il a pris l’odeur d’une pièce dont les rideaux et les étoffes empestent le tabac d’une nuit passée à boire et à fumer. Mon cœur est froid comme une dalle. Même en l’amitié, je ne crois plus. La vie m’a leurré, trahi, sali. Elle ne vaut plus que je m’acharne à lui conserver l’apparence d’un cercueil tapissé de soie. Elle est juste une fosse commune où l’on jette les cadavres inconnus, les abandonnés des familles qui ne souhaitent pas les reconnaître, les trop pauvres pour qu’on exhibe leur dépouille sur un catafalque où personne ne simulera une peine immense que quelques semaines, quelques mois, auraient transformée, de toutes façons, en accident existentiel inévitable.

 


Je ne suis même plus consolable de la caresse d’une main sur ma joue. Aucun baiser, sur mon visage mouillé des larmes que je ne sais plus verser, ne peut racheter l’amertume de ma désolation. C’est l’aporie d’une existence dialectiquement irréductible. Je cherche en vain l’issu d’un labyrinthe où je m’agite comme un rat, pris au piège du lacis inextricable de ce réseau de voies trompeuses. Je suis un monstre solitaire. Une créature imaginaire dont l’âme a été oubliée. Je ne distingue ni le bien, ni le mal, seulement cette route infinie où j’effectue les kilomètres de ma vie.

J’ai regagné mon studio sous les combles. Je suis de nouveau perché sur la plus haute branche d’un arbre qui menace de céder sous le poids de ma vanité. Je ne suis rien. Je ne suis personne. Qu’ai-je besoin que l’on s’émeuve du récit de mes déconvenues ? Il suffit d’allumer son poste de télévision pour éprouver toutes les émotions et la garantie d’être aimé, choyé par des programmateurs qui s’ingénient à combler la moindre de vos attentes, ravis de la courbe ascendante d’une audience qui les enrichit toujours plus. Pourquoi s’ennuyer à décrypter la prose de ce logogriphe qui n’est même pas capable de raconter une ravissante histoire d’amour qui finit bien ou mal qu’importe, du moment qu’elle soit distrayante et nous arrache à la fatigue d’une semaine de boulot harassante dont la répétitivité arrivera bien à nous achever un jour ? Alors oui, pourquoi perdre son temps à écouter la profération d’une parole qui voudrait prendre en son filet la substance de l’éternité ? Pour le mystère de sa beauté ? Pour la beauté de son mystère ? Parce qu’il doit bien y avoir derrière un sang pulsé, une étincelle, la persistance d’une euphorie qui hésite toujours à se dire mais qui affleure un peu partout, dans un langage articulé peut-être en un dernier souffle ? Ne pas vouloir élucider la fascination latente exercer par une braise incandescente.

La lumière délimite la nuit bien plus qu’elle ne l’éclaire. Elle en dessine les contours avec une précision telle que nul ne peut en nier l’évidence. La nuit apparaît souveraine, baignée d’une clarté qui la donne à voir. C’est pourquoi aucune transigeance avec le réel n’est négociable : quand la nuit a révélé son insondable obscurité, il faut bien se résoudre à la considérer comme une partie intégrante de la réalité. Résistant à la clarté de la lumière, elle oppose à l’homme l’énigme à laquelle le mène finalement toute tentative de connaissance de la substance du réel. Il conserve sa coque de mystère, vouant le désir de savoir de l’homme à la nostalgie incurable d’un absolu inaccessible.

A ce stade de sa quête d’un sens, qui justifie le malheur ou le bonheur d’être né et d’en mourir irrémédiablement, l’esprit s’ouvre sur un imaginaire qui lui délivre le trousseau des clés parmi lesquelles chacun doit trouver la cause qui l’a mis au monde. Les mots sont la clé choisie pour tracer au cœur même de la nuit le parcours initiatique susceptible de conduire celui qui l’emprunte à la sagesse ultime. D’où l’importance accordée aux mots, dits dans le but de dessiner, sur la trame de notre existence, le chemin qui amène chacun à l’extrémité de lui-même.

La beauté du langage ainsi manipulé est celle de l’entrée dans la nuit revêtue de la multiplicité sémantique du réel. Dans la cacophonie des voix ouies, une seule murmure à chacun le secret levé du mystère d’être né.

Le texte nous dépose aux frontières de la nuit qu’il nous appartient d’explorer dans son opacité. Car qui pourrait prétendre détenir l’universelle clé qui ouvre la porte de la réalité dérobée ?


 

par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 22 mai 2008

Aujourd’hui j’ai dû retourner chez ma mère. Je devais l’emmener faire des courses. Finalement elle a préféré que je la dépose à la maison de retraite pour rester un moment avec sa sœur et je suis allé seul à Géant Casino.

Peu après les portes coulissantes s’ouvrant sur la galerie, la pharmacie à droite, immense. Impossible pour moi de résister à l’attrait des dernières nouveautés en matière d’amincissement et de stimulation intellectuelle, angoisse de perdre la mémoire. Je suis comblé : le rayon ne cesse de s’étendre, exposant à la libre curiosité du client une pléthore de compléments alimentaire aux promesses extravagantes. Je reste un long moment fasciné par tous ces produits au prix exorbitant qui assurent, preuves scientifiques à l’appui, minceur expresse et jeunesse éternelle.

Je ne peux m’interdire l’achat de mes « brûleurs de graisse quotidiens », ni celui de mes comprimés effervescents, sans sucre, regorgeant de toutes les vitamines, tous les minéraux et tous les oligo-éléments reconnus pour leurs propriétés régénératrices ou du moins leur innocuité, aux doses conseillées. C’est un achat onéreux et inutile mais néanmoins indispensable pour me donner l’illusion que ma dénutrition est compensée par la prise journalière de ces placébos.

J’évite ces derniers temps de demeurer trop longtemps chez ma mère car les reproches qu’elle m’adresse sur mon alimentation me culpabilisent et je sais, en outre, que me voir maigrir jour après jour, même si j’essaie de cacher ma maigreur sous d’amples sweet-shirts et des survêtements, la peine et lui cause un souci que je souhaiterais lui épargner. Mais il m’est impossible de ne pas lui rendre les services exigibles pour la peine de m’avoir mis au monde et le sacrifice répété de sa vie pour nous élever dans les meilleures conditions, à ses yeux. J’ai cessé de regarder la télévision en première partie de soirée pour ne pas la laisser seule devant une série policière qui ne m’intéresse pas. J’écris. C’est une urgence et une  nécessité.

Depuis hier matin, et ce malgré l’augmentation de la dose de cortisone prescrite par ma gastro-entérologue, en raison de la recrudescence des diarrhées consécutives au passage en deçà des trente milligrammes de Solupred, le sang a réapparu. L’immunosuppresseur ne sera pas actif avant la fin du mois, d’après elle. Mon généraliste m’a donc recommandé, aujourd’hui, d’augmenter encore un peu la dose de cortisone.

Mais tout cela est anecdotique pour moi et ne me concerne que dans la mesure où les symptômes de la maladie pourraient risquer en s’aggravant de m’empêcher d’écrire. Du moment que je ne souffre pas physiquement grâce à la corticothérapie, aux antalgiques et aux myorelaxants et que les anxyolitiques, les bêtabloquants, les antidépresseurs, sans guérir une quelconque névrose, me soulagent de mes angoisses, tout est bien ainsi. Ma vie est supportable et l’anorexie me donne une raison de continuer de m’affairer à ne plus être mais sans la violence ou la rapidité d’un suicide médicamenteux. En pleine conscience. Éperdu de lucidité. Dans la découverte crue d’une existence flouée. Inhabitable.

Renaître chaque matin, toujours un peu incrédule malgré tout, en considérant la force de vie qui circule en soi et nous arrache systématiquement à l’oubli nocturne du corps que l’on est. Et puis se retrouver, identique à soi-même, observer le déversement de la mémoire et des pensées s’opérer fidèlement pour nous restituer la singularité de notre existence. Recommencer, comme le barreur à l’arrière de certains bateaux, comme le pilote dans la cabine de son avion, à gouverner ce véhicule, que l’on gouverne depuis l’enfance, en vieux baroudeur qui affronte la difficulté de vivre avec une combative assurance. Refaire les gestes de la veille en espérant le surgissement imprévisible d’un événement inattendu, d’une circonstance neuve susceptible de nous permettre de pénétrer dans l’inconnu.

Mais aujourd’hui est l’exact décalque d’hier et de demain. Alors l’écriture s’ingénie à inventer une aventure. Celle d’un homme né il y a quarante ans pour qui la vie se met à ressembler, avec une accélération inouïe, au pensum infligé pour avoir cru qu’il en pouvait être autrement. Hybris condamné par la fatalité qui brûle les ailes de l’homme voulant approcher un peu trop la source de la lumière incandescente. Vol aux Dieux, d’un mystère, puni par la dévoration incessante des viscères. Malédiction crachée sur le berceau du poète. Tragédie du refus d’une imposture. Amour des plaies béantes contraignant l’âme à la torture, sans fin, de la quête d’un souvenir oublié dans un rêve que l’on ne se rappelle pas avoir fait.

Lecture d’un roman d’Anna Gavalda hier, dans la salle d’attente de mon généraliste, ennuyé, peu près, alors qu’il me fait face assis derrière son bureau, par mon récit du refus du comité médical, de la prorogation de mon congé de longue maladie ; le comité exigeant un réexamen de mon cas qui nécessite de lui fournir de nouvelles pièces justificatives, à même de le convaincre du bien-fondé de ma demande, c'est-à-dire un nouveau certificat médical de sa part à joindre à celui de ma gastro-entérologue. Il est agacé par la réaction, qu’il ne comprend pas, de cette instance décisionnaire qui manifeste des réticences devant la reconnaissance de ce qu’il estime être une évidence : mon état de santé incompatible avec la reprise de mon activité professionnelle. Il me demande, énervé, ce qu’il peut bien faire figurer sur ce énième certificat médical qui n’ait déjà été mentionné. Je lui soumets le dernier certificat médical, rédigé par ma gastro-entérologue, en lui commentant sa réaction indignée que je ne bénéficie pas d’un congé de maladie de longue durée pour une pathologie, diagnostiquée plus de quinze ans auparavant, et dont le traitement par corticothérapie a révélé des effets secondaires pernicieux, entraînant son arrêt progressif et sa substitution par un médicament immunodéprimant. Il approuve en lisant et prend des notes dans l’épais dossier me concernant. « C.N.E.D,  épelle-t-il, c’est bien cela ? ». Je confirme, satisfait qu’il partage l’opinion de ma gastro-entérologue qui trouve qu’un poste d’enseignant à distance est tout à fait indiqué dans mon cas. Je le quitte en lui laissant l’attestation médicale de ma spécialiste afin qu’il rédige en ma faveur un plaidoyer incontestable qu’il m’invite à venir récupérer le lendemain.

par ANTONIO MANUEL
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Mardi 20 mai 2008

Mais vrai, j’ai trop marché. « Les aubes sont navrantes et tout soleil amer ». Seulement même quelques pas sans tomber je ne sais pas. L’amour des mots me tue et m’arrache à l’oubli de mon propre passé, l’obsolescence de ma mémoire. Je ne veux pas finir en amorçant un inconscient travail d’oubli, du présent d’abord, d’hier, d’aujourd’hui, de ce que j’aurais fait ou dit quelques heures auparavant, quelques instants à peine. C’est pourquoi je rassemble autour de moi tout ce que j’aime et ceux qui m’aiment. Je n’oublierai jamais ni ma grand-mère, ni mon père, jamais je n’oublierai ni ma mère ni ma sœur. Quand il adviendra ce qui doit être de toute éternité la fin de mon désarroi, l’incrédulité éblouie de mes yeux sur mes photos d’enfant, mon chant de pierres drainées par un torrent de boue où se prend quelques fois un accroc de lumière comme l’eau d’une source bue dans le creux d’une main,la clarté absolue de la beauté de vivre épousant jalousement la mesure de sa paume ; quand on distribuera mes vêtements et mes livres et que tous mes écrits alimenteront la flamme d’un foyer qui s’éteint ; quand mes élèves m’auront tous oublié, que mon anonymat du monde disparaîtra, alors j’emporterai dans mon cœur cet amour qui rêva un jour d’illuminer le parcours de ma vie. Pour l’heure ma torche vacille dans ses décombres. Je tente ça et là d’ordonner un passé de regrets et d’absence. L’absence inconsolable de celui qui m’aurait aimé comme on aime dans certains romans.

Je ne pleure pas sur ma destinée, je suis comme vous j’attends la fin. Peut-être notre différence est-elle dans cette mort que je redoute et que j’appelle. Je ne me hâte pas de jouir de tout puisque j’ignore comment fonctionne l’esprit du bon vivant qui mange, boit, baise et rit. Je suis dans ma sphère de quiétude et d’impatience mêlées. J’attends une aube qu’il faudrait inventer pour qu’elle ne navre pas mon âme d’un rêve éprise. Il fait beau, le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Enfin j’imagine que je les entendrais si je ne demeurais pas au dernier étage dans le studio aux doubles vitrages d’un immeuble du centre ville. Mais peu importe le soleil, le ciel, le printemps qui flirte avec l’été et le sourire des demoiselles qui gloussent dans la rue en se moquant de l’âge de celles et ceux auxquels elles ne  peuvent même pas penser un jour ressembler. Tout va trop vite : la jeunesse, la vieillesse, la mort, la maladie. Je voudrais que ma mère fût éternelle et d’une certaine façon elle l’est déjà. Je me rappelle la lecture, une semaine de juillet, du récit d’Annie Ernaux relatant la déchéance terminale de sa mère ravagée par la maladie. J’avais suspendu, à cause de la violence de la description de sa mère ayant sombré dans sa nuit, à la fin de ma lecture de ce livre à la fois dense et lapidaire comme tous les livres d’Annie Ernaux, trop bouleversé donc pour le poursuivre, le travail préparatoire à ma thèse de D.E.A sur deux aspects propres aux écrits de cette auteur. Je préfère mourir vivant que réduit à l’état de réceptacle de toute la solitude, toute la misère et la décrépitude imposées par notre condition humaine.

Sous ce jour nouveau, la fin de l’après-midi se diapre d’un chatoiement qu’elle n’avait pas il y a une heure. L’écriture guide mes incertitudes et me conforte dans mes décisions hésitantes.

Il est préférable de s’isoler lorsqu’on a choisi de se retirer plutôt que  s’amenuiser sous le regard des êtres aimés. L’isolement nous confirme notre incarcération mentale dans les limites de notre identité. On a beau dire, on a beau faire, on reste celui que l’on n’a jamais cessé d’être aux yeux d’autrui, crucifié par leur jugement définitif. Une sorte de momification de son vivant. Comme un animal domestique que l’on empaille pour lui conserver l’apparence qui fut la sienne. Prisonnier d’une pensée omnipotente contre laquelle on lutte en vain. La représentation que s’est fait autrui de vous, qu’il n’échangerait pour rien au monde car il lui faudrait remettre en cause toutes ses convictions acquises au long des expériences accumulées. Vous demeurerez donc, ad vitam aeternam, le beau-frère dépressif, le collègue de travail sélectif dans ses amitiés radicales, le professeur sévère et différent sans qu’on discerne bien en quoi réside cette singularité de sa personne, le frère jalousé du fait de la relation affective fusionnelle qu’il entretient avec sa sœur, avec sa mère surtout même si cette impossible rupture du lien qui à son ombilic vous retient vous nécrose comme un cancer. C’est ainsi. L’on n’y peut rien changer. A moins d’une révolte que votre délicatesse et votre respect d’autrui retourne contre vous-même. C’est la chronique d’une mort annoncée. L’ultime récit, le testament, la préface de votre biographie. Un texte où plus rien n’est tu parce que plus rien n’est dû. Vous gravissez les dernières marches d’un échafaud dont vous êtes le bourreau qui règle son attitude en fonction d’une trajectoire qui confère à son acte tout son sens.

Heureusement l’appât du bonheur, du feu des rampes des projecteurs ne vous a pas quitté. Le vieux rêve que vous nourrissiez vous indique les derniers mots, les gestes, l’expression des traits de votre visage. Comme une star qui prend la pose finale, vous choisissez la grandeur de votre dérision. La bravoure de votre défaillance. Vous magnifiez tous les détails de votre insignifiante finitude. Sauver les meubles. Conserver au tableau, de l’instant où la lame de la guillotine détachera d’un tranchant net votre tête du reste de votre corps, une dignité classique et baroque comme le tableau peint par David de la mort de Marat. Précision et adéquation parfaites de la forme au fond, réalisme froid des couleurs et ce débordement du peintre sur sa toile qui en fait le chef-d’œuvre d’un artiste de génie. Car nul n’est grand s’il ne consent à s’humilier jusqu’à l’indécence qu’inspirent aux biens portants les signes extérieurs de la douleur. Nul ne peut prétendre à l’éternité s’il n’aborde pas la rive où l’apparat, le faste, le clinquant sont les artifices inutiles qui n’avaient d’autre fonction que celle de glorifier le paraître au détriment de l’être. « Je me souviens / Des jours anciens / Et je pleure ; » La simplicité de l’aveu du poète, dans la pudeur de son dévoilement, nous atteint dans notre humanité la plus secrète.

 

par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 18 mai 2008

Lassitude. Je me suis beaucoup donné. J’ai beaucoup écrit, beaucoup espéré et j’ai multiplié les démarches pour me réaliser. Je ressens tout à coup une fatigue incommensurable. La sensation d’avoir tout donné et de rester sans énergie aucune, privé de vitalité. Pourtant, je poursuis mon labeur d’écriture et de douleur. Je tends le flacon contenant la quintessence de moi-même. Avec l’humilité de croire qu’il vous sera une aide quand, l’émotion et le spleen vous submergeant, vous l’utiliserez comme autrefois les sels que l’on faisait respirer à quelqu’un pour le réanimer. Cette pensée me réconforte et les mots d’amour que vous déposez sous mes textes. J’écris pour vous. Je ne m’appartiens plus. Je suis devenu celui que vous avez porté sur la scène de l’écriture. Plus rien ne peut m’atteindre désormais. Votre amour de moi est l’armure que vous m’avez offerte. Grâce à vous, je suis comblé. Je reçois au centuple le bonheur des mots que j’ai pu vous transmettre.

Aujourd’hui m’est parvenue la réponse de la commission médicale qui s’est réunie pour proroger mon arrêt de longue maladie. Elle souhaite que je sois de nouveau examiné par le même gastro-entérologue, expert référent, qui m’avait assuré de l’accord de la commission lors de sa dernière expertise.  C’est la première fois que la commission médicale réagit de cette façon. Je me demande quelles nouvelles informations la commission veut-elle que je lui fournisse et quel doit être le contenu attendu des certificats médicaux que ma gastro-entérologue et mon généraliste rédigeront pour cette nouvelle expertise. Je suis inquiet. Et si un refus se profilait derrière cette réticence première, cette hésitation qui nécessite un second examen de ma personne pour être levée ? Si la décision était prise de changer mon statut en celui d’invalide ? Comment assumer sur le plan pécuniaire un déficit qui va naturellement croissant puisque ma mutuelle ne peut me verser les trente pour cent de mon salaire qu’à la condition qu’ait été entériné mon  maintien en congé de longue maladie ? Ce que j’attends depuis plus d’un mois et demi que je ne perçois que cinquante pour cent de mon salaire ! Merci maman de m’offrir le gîte et le couvert…

Comme si la maladie en elle-même n’était pas un souci amplement suffisant et qu’il faille me rendre l’existence plus pénible qu’elle ne l’est déjà pour moi. L’administration rend complexe la moindre démarche en accroissant le délai nécessaire à son accomplissement pourtant urgent en l’occurrence. Nouvelle inquiétude qui ne va pas favoriser la quiescence souhaitée de ma recto-colite hémorragique. J’ai la chance que la journée connaisse de vraies éclaircies, atmosphériques mais aussi affectives. Ecrire rompt ma solitude tout comme cet appel téléphonique de mon ami voyant qui m’a promis de m’accompagner au rendez-vous, fixé la semaine prochaine, pour la nouvelle expertise du cas litigieux que je dois représenter pour la commission médicale, sans que j’en connaisse néanmoins la cause. J’entends encore ma spécialiste m’affirmant la semaine dernière qu’un poste au C.N.E.D., en tant qu’enseignant bien évidemment, ne pourrait pas m’être refusé du fait de ma grande fragilité immunitaire consécutive au traitement entrepris pour juguler les poussées de plus en plus fréquentes de la maladie et supprimer la cortisone néfaste à mon organisme.

Goethe savait de quoi il parlait quand il a prêté à son personnage de Faust ces mots : « Celui-là seul mérite la liberté et la vie qui doit chaque jour les conquérir » ! Je m’y emploie par l’écriture et ma passion m’appelle à une exigence exponentielle eu égard à ce que vous êtes en droit d’attendre de moi et au respect absolu que l’on doit à cette vocation d’écrire. J’aiguise mes mots, j’affûte ma phrase comme avant une joute dont l’enjeu est la valeur de la vie. Je veux m’approcher au plus près de la vérité de l’écriture car elle détient celle de notre condition d’hommes. Vivre, mourir, se nourrir ou s’en abstenir ne sont pas des choix mais des situations qui nous sont dévolues comme la grâce est accordée au génie sans justification. Pourquoi ce jeune motard qui témoignait durant le journal télévisé, il y a quelques jours, au sujet des risques encourus sur la route, se voit-il paralysé de la tête aux pieds après qu’un camion lui a manqué la priorité ? Etait-ce son destin dans ses gênes écrits, le fruit d’un hasard malencontreux, le prix à payer à l’extrême clémence d’une vie antérieure, une expérience inévitable pour que son être s’épanouisse dans son authenticité la plus juste ? Y a-t-il un Dieu qui veille à l’accomplissement de nos existences ? Et si c’est le cas pourquoi admet-il qu’un séisme anéantissent des milliers de personnes, que des peuples entiers souffrent de famine, que l’un naisse riche et beau, insultant de santé et l’autre dans le plus total dénuement, exhibant sa laideur et sa misère dans les rues de nos villes ? Dieu est-il ou non omnipotent ? Oui, je sais bien que ses desseins sont impénétrables mais j’entends également la voix du Christ qui aime à l’infini toute créature et nous investit de ses pouvoirs miraculeux.

Ma pensée se trouble et je ne puis que réitérer le pari du philosophe sur l’existence de Dieu sous peine d’un désenchantement du réel que je ne pourrais vivre. Embrasser la cause que la vie m’a mise entre les mains, qui consiste à combattre toutes les injustices flagrantes et les inégalités intolérables, par la seule puissance de ma voix, qui a déjà fait voler en éclats la vitre du silence derrière laquelle je végétais inutilement et nourrit d’amertumes et de rancoeurs, de noirceurs, les propos de tous ceux-là que l’aspect du monde actuel satisfait, est une bonté qui m’est accordée. Je suis reconnaissant du sens insufflé ainsi à mon cheminement terrestre. C’est une sorte de sacerdoce. De la même façon que l’est le métier d’enseignant. Dispenser la culture afin que l’esprit qui sommeillait sous son tombeau d’ignorance s’éveille à la vie est comme le dit Sartre, à propos de la littérature, « la forme la plus haute du besoin de communication. » En effet, par le biais de l’écriture nos cœurs se joignent, la couture primitive entre les âmes est restaurée, de vous à moi la réalité est nos mains les unes vers les autre tendues. Avoir été, juste pour cette prise de conscience souveraine, vaut la déchirure de la mise au monde, la souffrance de la maladie et l’apparente vanité d’exister.

 

par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 16 mai 2008

Hier, tandis que je regagnais mon studio en voiture, un orage qui se préparait depuis mon départ a violemment éclaté. Le ciel s’est obscurci. Un épais rideau de pluie a contraint les automobilistes à ralentir et à allumer leurs feux de croisement. Nous roulions à distance respectable les uns des autres. Par instant je ne voyais plus la chaussée tant les gouttes abondantes, s’écrasaient sur le pare-brise et la route en une multiplication d’éclaboussements translucides aveuglants. Il était à peine seize heures trente et il semblait que le jour Fût tombé. J’essayais de me concentrer à la fois sur ma conduite, prudent, et sur les échanges d’un débat que je ne parvenais pas à suivre sur France Culture. Je finis par glisser un CD dans le lecteur.

Peu avant mon arrivée au rond-point que je prenais sur la droite, les voitures freinèrent soudainement. Nous roulâmes au pas. Chacun put voir en travers de la route un beau coupé sport qui avait dérapé sur plusieurs mètres en arrachant la rambarde. J’eus le temps d’apercevoir un corps comprimé entre le siège du conducteur et l’airbag qui s’était gonflé sous le choc. Un sentiment de gaspillage m’envahit, le gâchis d’une vie, là, en quelques secondes…La réalité flotta un moment dans cette vision tremblotante d’un monde absurde, imprévisible, aux accélérations irréversibles et définitives. Quand je dépassai le panneau indiquant qu’on pénétrait dans la ville, il était question du tremblement de terre survenu dans le sud-ouest de la Chine et de ses 8530 morts officiels sur France Infos.

Ma tante a été mise dans une maison de retraite du fait d’un épuisement physique et moral de ses enfants, eux-mêmes malades et âgés. La première fois que j’ai amené ma mère dans cette maison de repos comme il avait été dit à ma tante, qui pensait n’y séjourner que très provisoirement, j’éprouvai un rejet instinctif de ces lieux où résistait une odeur stagnante d’urine et d’excréments mêlés associée à un relent diffus de négligence corporelle et d’haleines fortes. Il y régnait une chaleur suffocante. Dans la grande salle de séjour où trônait un téléviseur, plusieurs personnes âgées dormaient dans leur fauteuil roulant, tournant  le dos à l’écran du poste de télévision, la tête pendante sur l’épaule, le corps avachi. Une dame très maigre et voûtée allait et venait d’une extrémité de la pièce à l’autre dans une compulsion perpétuelle irrépressible. Le spectacle était affligeant et affolant.

Ma tante partageait sa chambre étroite avec une dame quasi aveugle et sourde que personne ne visitait et que les soignantes levaient pour la sangler dans son fauteuil roulant qu’elles déposaient avec son contenu dans la salle commune le matin et récupéraient le soir pour la remettre au lit. De la chambre opposée séparée par le couloir, montaient les gémissements continus d’une personne grabataire qui réclamait à boire toute la journée. Il était interdit de fermer la porte de sa chambre car elle modulait alors sa plainte en suppliant qu’on la lui ouvrît. Ma mère ne put garder les yeux secs devant sa sœur aînée qui lui demandait tous les quarts d’heure ce qu’elle faisait là et quand elle pourrait en sortir. Elle pleura longuement le soir et le lendemain. J’imaginais assez bien les pensées et les images qui devaient hanter son esprit. Puis nous finîmes par nous faire à ce bâtiment sur trois étages, composé de chambres doubles ou individuelles, chacune agrémentée d’un balcon assez large, dont le  parc miniature, avec son kiosque tout en bois, qui l’entourait n’était pas désagréable aux beaux jours. Ma tante aussi paraissait s’être résignée à croire qu’elle se trouvait bien dans une maison de repos. Elle ne demandait même plus le temps restant avant le retour chez elle. Elle avait l’air apaisée, un peu absente comme si la défaillance de sa mémoire avait très rapidement progressée depuis son entrée dans la maison de retraite afin de lui éviter la conscience de ce qu’elle n’avait cessé de refuser irrévocablement : son placement dans un hospice pour les vieux. Une heure ou deux après le déjeuner, elle disait qu’elle avait trop mangé mais si on l’interrogeait sur le menu, elle avouait qu’elle ne se le rappelait plus. Heureusement pour tout le monde, elle perdait doucement la tête et plus rien ou presque ne l’inquiétait plus.

Depuis hier soir, je suis donc chez moi, venu pour y imprimer mon troisième récit, le plus dense, le plus long, celui qui m’a coûté dix ans d’une écriture discontinue, au gré des vacances scolaires et des poussées de ma recto-colite hémorragique m’imposant un congé de maladie. Ce matin, je l’ai déposé chez l’imprimeur à deux pas de chez moi, et ce soir je récupérerai les cinq exemplaires reliés que j’enverrai aux éditeurs. C’est un grand soulagement. Le sentiment d’un devoir longtemps différé enfin réalisé. La permission de mourir complètement désespéré comme le souhaitait Gide ?

Quoi qu’il en soit, ma perte de poids progressive ne m’angoisse plus autant et je ne me sens plus incité à m’alimenter davantage parce qu’il me faut terminer ma tâche ici-bas. J’aimerais, bien sûr, pouvoir profiter de l’édition de mes livres, de cette autorisation donnée de m’adresser au plus grand nombre et de la joie incrédule de découvrir derrière la vitre d’une librairie ou sur les rayons d’un hypermarché l’un d’eux, avoisinant les auteurs contemporains jusqu’alors révérés dans l’ombre. Le rêve de toute une vie, l’extase d’une palingénésie…Surgissement de fragments de souvenirs multiples jalonnant toute mon éducation scolaire et ma formation universitaire. Le bonheur de la voix et des yeux de ma mère me racontant, transportée par une nostalgie émerveillée, les moments, si heureux, de ses trente-six années de vie passées en Algérie. La fierté imaginée de mon père, pudique et réservée. L’ombre géante adorée de ma grand-mère, la douceur paisible de son regard et le mystère de son sabir enchanteur entre mes lignes traqué. C’est le miracle du don du Christ qui nous a transmis le pouvoir de ressusciter ceux que l’on croyait, dans leur grotte obturée, dans l’oubli enfermés à jamais. Les mots réveillent les émois, les parfums et délient les corps sous leurs bandelettes momifiés. Le passé sort vivant de son obscurité et nous permet de jouir de sa beauté solaire.

 

par ANTONIO MANUEL
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