Aiguiser la nuit c'est faire se mouvoir le silence. Conscient et volontaire, trancher aux arêtes visibles les liens
qui interdisent toute évasion. Laisser le sang s'épandre dans le battement rassurant de sa pulsation dans les veinures, les vaisseaux où se charrie la vie.
Ecouter longtemps, longuement comme une bête aux abois, un chasseur à l'affût, l'écho de sa propre vacuité résonnant
dans le silence de la nuit. Malgré les cris hurlés. Malgré la vocifération des mots.
L'appeler sans fin. L'appeler sans le moindre espoir d'être entendu. Epeler les sons étranges de son nom comme un
mantra. En attendre peut-être l'apaisement du dévot dévidant son chapelet. Pourquoi la magie de Dieu serait-elle refusée au patient des lentes heures de l'amour solitaire ?
Il est ici, noircissant de mon désir la blancheur de la page. Il est ailleurs aussi c'est un fait avéré que je ne puis
nier son absence à mes pieds, ma solitude nue. Je me berce de mes bras qui enlacent le buste que nul ne souhaite presser contre son cœur. Apprivoiser la nuit, le silence, la solitude. Se
familiariser avec les caractéristiques du néant. Apprivoiser la mort.
Je n'ai besoin d'aucune aide. Comment insuffler dans l'âme du pendu le bonheur de la vie ? Récitez vos leçons de
vie vaincue, de vie conquise, d'existence durement assujettie. Proférez vos sermons dans ma paresse indifférente à savoir que vous êtes un guerrier revenant victorieux des
tranchées.
Ne savoir que sa déréliction irréductible. Cet éloignement de tout secours surnaturel qui apaiserait la brûlure
méticuleuse de l'Ennui. Venir se réchauffer au tapotement soyeux des lettres du clavier. Comme un feu où l'on jette les derniers fagots, les cageots, les brindilles dérisoires d'un soir de
glace.
Refuser le bavardage intempestif des voisins, leur intrusion indécente dans ma sphère d'existence. N'éprouver nul
appétit pour l'écran au son annulé du téléviseur. N'être que ce morceau de lassitude, aigri, sali, souillé de son imperfection irréversible d'adulte que l'enfance a manqué.
Boire la tasse tiédie du sommeil en somnifère liquide. Ne pas s'endormir pour autant mais effacer les parois du bocal
où l'esprit tournoie jusqu'au vertige.
La nuit est entrée dans la bouche : elle a donné aux phrases sa linguistique précise comme les ricochets
sur l'eau d'un galet rebondissant sur la surface d'un étang.
Tenter une fois encore de ne pas laisser s'ouvrir la porte aux ombres des incompréhensions diurnes qui rodent au-delà
des parois du mental. Se hisser jusqu'où le temps, l'espace, la vieillesse et la mort n'ont plus aucune signification. Gagner, comme on s'agrippait enfant durant les cours de gymnastique aux
nœuds de la corde rétive, l'autre face du réel où le monde à nouveau s'envisage.
Sombrer dans cette folie d'une joie inédite et sans cause. S'enliser complaisant dans ce bonheur artificiel. Ravi
d'être arraché à la terre battue du quotidien, aux pierres trompeuses des chemins d'infortune. Goûter la douceur de cette assomption provisoire mais providentielle.