Mercredi 23 juin 2010 3 23 /06 /Juin /2010 07:13

Mais mon personnage, lui, ne parle pas. Il est muré dans la tombe d’une mémoire qui l’enchaîne à une culpabilité insurmontable. Il est la victime d’une fatalité qui l’a conduit en ce lieu où ne pas maîtriser le dire supprime le souvenir du passé. L’animal est présent tout entier dans l’instant. La pensée est indissociable de la parole qui se souvient et qui reproche à l’homme la faute commise. Mon personnage est un amas de chair rongé par la douleur de la faute. Perdu dans le magma d’une animalité sans mémoire, il peut se persuader que le rapport immédiat qu’il entretient avec les pensionnaires du zoo l’exclut de cette temporalité qui le relie à son passé. Mais la plante que l’on a malmenée n’est-elle pas saisie d’un imperceptible frisson au passage de celui qui l’a violentée ?


La nuit dernière, j’ai rêvé que quatre jeunes garçons effectuaient, à tour de rôle, un saut de l’ange. Au moment où le troisième allait plonger dans le vide immense surplombant un plan d’eau je me suis réveillé. Je savais que, s’il avait plongé, il serait mort.

L’après-midi, j’avais été désagréablement surpris par la tombée brutale de la nuit vers 17h30 et avais éprouvé le besoin de sortir afin d’évacuer une sensation d’emprisonnement solitaire dans la subite froideur silencieuse de l’automne. J’avais marché hâtivement à cause d’un vent glacial ne croisant que quelques rares personnes dont la présence fugace et étrangère accentua mon sentiment de solitude. C’était ma première journée de travail au CDI après mes trois semaines de convalescence successives à ma péritonite et j’étais épuisé. J’avais envie de lire et je commençai le roman de Jean-pierre Gattégno, « J’ai tué Anémie Lothomb », mais je dus en interrompre la lecture assez rapidement car me concentrer me réclamait une énergie qui me faisait défaut. J’avais été touché par le récit ironique du narrateur blessé dans son orgueil d’écrivain par la difficulté de vendre ses livres quand la plupart des lecteurs se ruaient sur les écrits de quelques auteurs à succès. Sa réflexion concernant la vanité de ses efforts volontaires d’isolement destiné à la pratique de l’écriture, je me l’étais faite plus d’une fois. J’avais reçu plusieurs ouvrages théoriques sur l’animation d’ateliers d’écriture, un projet que je nourrissais pour le dossier professionnel nécessaire à l’oral du CAPES de documentation et m’étais enfin procuré le recueil de citations philosophiques expliquées du professeur agrégé qui m’intriguait. Mais j’étais las. Ma déception, du fait de l’article consacré à mon roman « Par amour » de Angélique Giorgi, journaliste aixoise à la Marseillaise, repoussé à la semaine suivante une fois encore et du malentendu entre le directeur du blog Lestoilesroses et moi, qui était responsable d’un retard de plus de deux mois dans la parution d’une recension élogieuse le concernant, ainsi que d’une interview la prolongeant, insinuait le doute quant à cette reconnaissance littéraire imminente que m’avait annoncée mon ami voyant et m’amenait à m’interroger sur le sens de ma vie, le rôle éventuel que l’art devait y tenir, la mort, le destin, Dieu… Bref, j’étais morose et passablement déprimé.

Je me couchai assez tôt, eus du mal à trouver le sommeil, essayai de me convaincre que l’éternité est une dimension de notre être à laquelle il suffit de se relier pour ressentir son appartenance à la force invisible qui fait se mouvoir tout l’univers et implorai la sagesse infinie en moi de me délivrer, par le biais du rêve, la réponse aux questions métaphysiques qui me laissaient perplexes.

Les manuels de philosophie proposent un programme scolaire qui prétend rendre compte de l’homme et du monde, de la connaissance et de la raison, de la pratique et des fins, de l’anthropologie, de la métaphysique et de la philosophie. Ils font miroiter à l’étudiant la délivrance de connaissances susceptibles de lui montrer nus la vigueur, la persévérance et les caprices du désir, à même de lui permettre d’affirmer l’antériorité ou la postériorité de la pensée sur le langage, capables de lui dévoiler l’essence de l’art, aptes à l’aider à résoudre les énigmes les plus abstraites et insolubles qui soient. Nous savons bien, nous les adultes, que cette année de terminale les laissera sceptiques et frustrés, qu’elle ne leur apprendra rien sur la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, qu’elle n’éclairera pas leur avenir d’une lumière révélatrice d’un destin en marche. Nous savons que les questions se succéderont avec plus ou moins de force et de ténacité, plus ou moins d’espoir, plus ou moins d’urgence.

Ne pas écrire suscite l’angoisse. Entre le corps et l’esprit, elle se niche dans la parole absente. Substitut du besoin de dire, elle s’impose comme le signe fallacieux d’un danger imminent.

 La voix d'Abdellah taïa une nouvelle fois sur France culture traversant l'opacité stagnante de ma vie. Sa voix comme la première fois que je l'ai découvert : révélation évidente de l'immobilisme insupportable de mon existence. Pourtant j'ai l'impression d'un empâtement cette fois-ci, d'une trop grande simplicité de son vocabulaire, d'une syntaxe étale. Abdellah manque d'enthousiasme en évoquant le dernier livre qu'il a préfacé : « Lettres à un jeune marocain ».Quand je pense qu'il avait promis de rédiger la préface de mon roman : « Par amour » avec un acquiescement chaleureux tel que jamais je n'aurais pu mettre sa parole en doute, malgré les mises en garde répétées de ma psy de l'époque. Son mail et les mots de plaisir, d'honneur, de joie employés pour traduire son contentement à l'idée que je puisse lui demander d'écrire cette préface puis son silence inexpliqué jusqu'au refus injustifié arraché par mon insistance à savoir pourquoi je demeurais sans nouvelles de lui, la date buttoir ayant été dépassée pourtant depuis longtemps.

Et le voilà qu'il surgit dans la médiocrité de mon quotidien pour secouer mon apathie, l'inertie de mes heures égales, sans saveur, sans douceur, son accent à peine oriental et sa voix légèrement épaissie emplissent l'habitacle de ma voiture sans que je puisse faire un geste pour éteindre la radio.


Cela fait des mois que je n'ai plus rien écrit, déçu par l'accueil glacial réservé à mon roman, tel que je l'avais prédit, tel que je l'avais supplié de ne pas le laisser mourir sans son aide. Je croyais qu'il avait été sensible à mon argument de la transmission du témoin de René de Ceccatty à lui, de lui à moi. Je croyais qu'il ferait en sorte que « Par amour » ne finisse pas au pilon comme des milliers d'autres livres passés inaperçus en dépit de leur valeur littéraire intrinsèque. Il n'en fut rien : quelques mots d'excuses balbutiés, le regret de n'être pas à la hauteur de la tâche, pas assez médiatique, pas assez vieux, pas assez stupide pour se laisser contaminer par l'échec subodoré d'un roman dont il n'avait que faire.


Et mon personnage en suspens dans son zoo. Mort lui aussi comme ma vie depuis des mois s'écoulant sans une ride, sans un rire, sans un mot écrit. Seul Kévin a su jeter quelque éclat dans la pénombre où je me morfondais. « Sommes-nous entièrement responsables de nos actes? » : c'est la question qu'il est venu nous poser au CDI en prévision de son intervention prévue en mai au « café-philo ».J'y ai longuement réfléchi. J'ai mené mes recherches seul. C 'est sans doute pourquoi je ne suis pas allé l'écouter exposer les fruits de ses réflexions. Et peut-être aussi parce qu'il nous avait dit qu'il viendrait nous rappeler la date de son intervention et qu'il ne l'a pas fait. Je sais : je suis susceptible mais j'ai besoin qu'on me fasse bien comprendre que ma présence est indispensable sinon je reste chez moi ou personne ne déplorera que je sois. Dans quinze jours, il doit répondre à une question sur le bonheur. La légitimité de l'attente du bonheur, je crois. Le caractère rationnel de notre foi en lui. Enfin je ne sais plus comment il a formulé la provocation de son interrogation paradoxale. Les philosophes sont des experts en la matière. Kévin n'échappe pas à la règle. C'est sûrement cela qui m'a attiré chez lui, cette manière d'appréhender la réalité comme si rien n'allait vraiment de soi. D'ailleurs c'est l'effet qu'a toujours eu sur moi la philosophie depuis ma classe de terminale où j'étais resté bloqué sur l'expression « un manque d'être » qui me semblait m'aller comme un gant. J'étais victime de cette carence essentielle et il m'avait fallu dix-sept ans pour m'en rendre compte ou plutôt pouvoir le diagnostiquer avec cette acuité là. J'ai lu son traité de philosophie, publié aux prestigieuses éditions Ellipses, plusieurs fois. Je n'ai aucun commentaire à faire quant au style: Kévin n'est pas un écrivain mais un philosophe. Je veux dire que même s'il est évident qu'il aime l'art et la poésie qu'il semble considérer comme une valeur bien supérieure à celle de la sagesse philosophique, il est philosophe avant tout et son manuel de philosophie se veut didactique et non littéraire. Il est écrit avec toute la simplicité, la concision et la clarté qui sied à ce genre d'ouvrage et je le trouve à cet égard excellent. Je l'ai même cité dans l'interview que le journaliste du site Les Toiles Roses a réalisée sur mon roman « Par amour ».

 

 

Par ANTONIO MANUEL
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Mardi 22 juin 2010 2 22 /06 /Juin /2010 07:12

Je ne sais même pas si j’aurais envie de faire l’amour avec lui au cas où l’occasion se présenterait. En fait, ma relation avec Philippe m’évite de me poser les vraies questions que la solitude brandit durant les nuits d’insomnie : qui donc me tiendra la main lorsque les années passées auront usé mon corps à un point tel que je ne saurais plus marcher seul ? Qui me fermera les yeux le jour où la vie de moi s’éclipsera ? Réveillé brutalement par la douleur intolérable d’une crise d’appendicite, comme cela m’est arrivé la semaine dernière, qui m’aurait  conduit aux urgences s’il m‘avait pris l’envie de rompre avec Philippe sous prétexte que notre amour ne ressemble pas au sentiment d’intense exaltation qui m’enflammait adolescent  lorsque je pensais à l’un ou l’autre de mes camarades de classe dont je m’étais entiché pour une année entière ? Qui aurais-je donc supplié de m’épargner l’atrocité de la brûlure du contenu de mon tube digestif répandu dans mon abdomen, ce soir là aux urgences de l’hôpital nord de Marseille, lorsque la perforation s’est produite et que mon corps se contorsionnait dans l’espoir d’adopter une posture susceptible de m’apaiser, sinon Philippe qui ne m’avait pas quitté de la journée, impuissant mais présent, attentif et bouleversé, attentionné, ému, aimant ?

 

J’ai lu un récit de José Frèches, intitulé « Moi, Bouddha » durant ma semaine d’hospitalisation. Un récit initiatique que ma sœur m’avait apporté pour meubler mes heures de solitude immobile. La vie de bouddha me perturbe par son renoncement, son dénuement, son acceptation, sa foi sans failles, sa lumineuse évidence. Une telle conviction d’avoir découvert la voie qui émancipe l’homme de la maladie, de la vieillesse, de la mort, de l’éternel recommencement fascine. Elle me rappelle que je m’étais promis de reprendre ma séance quotidienne de yoga et que ma soudaine crise d’appendicite m’a détourné du chemin de ma pauvre sagesse.

 

D’ailleurs, après mon séjour à l’hôpital, je devins insomniaque : je me réveillais invariablement chaque matin, entre trois heures et cinq heures, avec la lancinante question de mon devenir qui semblait se confondre avec celui du personnage principal de mon roman. Son mutisme me paraissait faire écho à mon propre silence intérieur. Je me heurtais à un manque de mots chez lui comme chez moi. Il avait perdu l’usage de la parole et moi d’une certaine façon j’avais l’impression d’achopper au mystère du langage. Il se mouvait dans l’espace symbolique du zoo où parler ne voulait plus rien dire et me laissait en charge le devoir de rendre signifiante son aphasie. Elle me renvoyait immanquablement à mon apprentissage de la philosophie en classe de terminale et à ce sujet que nous avait alors soumis notre professeur : « le silence a-t-il un sens ? ». Curieusement tout était lié car l’un des enseignants de philosophie du lycée dans lequel je venais d’être affecté avait publié un manuel de philosophie aux éditions ellipses. Je l’avais appris dès mon affectation dans l’établissement par l’organe de presse de la mairie qui en rendait compte en célébrant sa jeunesse et le fait qu’il soit agrégé. Il s’appelait Kevin et ce prénom était, pour moi, en porte à faux avec sa fonction d’amant de la sagesse, m’évoquant les soaps opéras américains et les élèves que j’avais eu lorsque j’enseignais en collège que leurs parents avaient affublés des ridicules prénoms de leurs héros préférés des séries populaires  des Etats-Unis. En fait la philosophie n’avait jamais cessé de me hanter. J’avais hésité lors de mon inscription à l’université entre l’espagnol, la philosophie et les lettres modernes. Mes médiocres résultats à l’épreuve de philosophie,  qui m’avait rapporté un 9/20 en dissertation, parce que ce 13 juin 1985, jour de l’anniversaire de mes 18 ans, après une nuit blanche, due au fait qu’il s’agissait pour nous de l’épreuve ouvrant le rite initiatique du baccalauréat et donc d’un jour particulièrement important, source de l’angoisse de devoir se mesurer à soi-même pour la première fois dans toute notre scolarité, je n’avais pas répondu de façon satisfaisante à la question de savoir si « La vision pouvait-être le modèle de toute connaissance »; ces médiocres résultats m’avaient donc dissuadé de suivre cette ingrate voix d’une sagesse qui récompensait si mal les efforts innombrables que j’avais déployés durant l’année et la passion avec laquelle je m’étais employé à explorer chacune des notions qui avaient constitué le programme de philosophie de cette année de terminale littéraire. J’étais parvenu à briller aux yeux de mon professeur et à exhiber une moyenne annuelle de 17/20 mais mon échec au baccalauréat remettait en question la manière même dont j’allais tenter de résoudre l’énigme d’exister. Gide, Colette et Proust s’étant tout naturellement substitués à Platon, Schopenhauer ou Nietzsche dans mon devoir de philosophie sous la forme de citations spontanées issues de la confusion de mon esprit privé de la réparation du sommeil et expliquant, sans doute, l’inclémence de la notation de ma copie, la littérature l’emporta sur tout le reste car les écrivains révérés eux ne m’avaient pas fait défaut quand il s’était agi d’élucider un des mystères d’être au monde.

 

J’avais donc obtenu une maîtrise de lettres modernes, j’étais devenu professeur de français, j’avais  écrit plusieurs récits et réussi à en faire éditer un et je me retrouvais chaque matin réveillé à l’aube parce que le protagoniste de mon nouveau roman refusait de me livrer le secret de son surgissement dans mon imagination et que je savais qu’il était lié à ce Kevin, agrégé de philosophie, jeune homme charmant et écrivain dont je n’avais encore pas eu la chance d’apprécier le talent, et à une vague insatisfaction dont ma vie était la cause, en particulier sur le plan sentimental. J’aimais Philippe mais il était évident que notre relation amoureuse générait une frustration indéniable chez moi. Cela faisait bientôt une année que nous nous étions rencontrés, six mois que mon roman avait été publié et il n’en avait pas lu une seule ligne. Je n’étais pas sans ignorer la force de l’attraction du manque en l’autre perçu et l’attachement qui en pouvait découler de la volonté de le combler selon la fameuse maxime de Lacan qui définit l’amour comme le don de ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Mais je me demandais vraiment si Philippe et moi étions faits l’un pour l’autre, conscient de l’absurdité de cette question dans la mesure où je pensais qu’une relation amoureuse se construit dans un commun désir d’évoluer ensemble.

J’avais cru que les sociétés animales me donneraient l’exemple d’une sagesse primitive et c’est pourquoi j’avais placé mon personnage principal au cœur d’un zoo, là où il m’était loisible d’observer son comportement régressif de bêtes aux abois parmi une faune dont la pseudo domesticité ne retirait pas la puissance instinctive d’exister. Nous avons beaucoup à apprendre des animaux sauvages et la stratégie politique d’un vieux singe qu’avait si bien démontrée un des reportages animaliers dont j’étais devenu féru ne laissait pas de m’interroger sur le mélange de pulsions et d’apprentissages dont leurs comportements sont tissés. Il avait su accepter un règne éphémère au sommet de la hiérarchie des mâles dominants de la tribu afin d’exercer une gouvernance indirecte jusqu’à un âge très avancé. Il avait intégré la notion de renoncement et avait ainsi assisté à la chute brutale, violente, sanguinaire de l’un de ses congénères qui, pour avoir été dévoré par l’ambition du pouvoir de demeurer à la tête du clan plus longtemps qu’il n’aurait dû, avait été découvert un matin mis en pièces par la révolte exacerbée des jeunes mâles du groupe, prétendants au trône,, excédés de ne pouvoir lui succéder, sur lequel il exerçait une terreur indue. J’avais été fasciné par sa science des relations sociales subtiles en vigueur au sein du groupe qui lui avait assuré une longévité exemplaire et l’assurance d’une influence durable effective. C’est cette idée du renoncement que j’avais trouvée éloquente. Comme s’il était nécessaire de faire le deuil de certaines illusions, d’abandonner certains rêves d’adolescence pour inscrire son action dans une réalité plus prosaïque peut-être, moins glorieuse mais aussi moins chimérique. Une façon d’admettre que le langage ne puisse qu’être en-deçà du dire. En tout cas, ce langage-là dont la fonction ne se limite pas à la communication immédiate. Cette parole qui dans son énonciation même a pour ambition de  réconcilier action et création. Le « Faire » originaire : Dieu ordonnant au monde d’exister !

Par ANTONIO MANUEL
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Lundi 21 juin 2010 1 21 /06 /Juin /2010 06:41

Nous avions garé la voiture sur l’immense parking de terre battue en contrebas. Puis nous avions marché jusqu’à l’entrée du zoo, empruntant une pente terreuse. J’avais filmé la grande pancarte qui précisait les noms et la provenance géographique des animaux du zoo. Philippe m’avait prêté son caméscope et je voulais enregistrer tout ce que je voyais. Nous avions suivi le parcours balisé entre les enclos des pensionnaires du zoo qui passait par les volières renfermant perruches, aras et perroquets. Je voyais le protagoniste de mon roman se glissant entre les cages, écoutant, observant, scrutant, devinant la présence silencieuse, le mouvement souple et fugace du puma se coulant entre les arbres en face des volatiles placides sur leurs branches. Philippe trouvait le rhinocéros fantastique. Il admirait la taille imposante de l’animal. Pour ma part, j’avais l’impression d’être face à un vestige de la préhistoire, une sorte de fossile découpé dans la roche, la sculpture inachevée d’un artiste pressé qui n’a pas eu le loisir d’affiner le dessin, de lisser les courbes, livrant une œuvre brute, l’ébauche monstrueuse d’un projet perdu.

Un peu plus loin, à l’extrémité gauche du parc, les autruches dardaient leur œil curieux en se dandinant précautionneusement sur leurs longues pattes musclées. Le corps ceint dans un tutu de plumes, leur minuscule cerveau enregistrait nos gestes avec la même précision que celui de la commère d’un village qui s’apprête à lancer la rumeur du fiel de ses inimitiés. Philippe progressait devant moi sans savoir que je le filmais. Comme si l’image pouvait intensifier le plaisir du moment, comme si le film de notre visite au zoo fixait à jamais, dans le hors temps des images mortes, l’éternité de notre amour, mon regard ému lui dérobant un bref instant de vie.

A deux enclos de là, les lions secouèrent leur paresse alanguie et chacun put voir  les crocs acérés de l’animal dont les babines se retroussèrent en un rugissement féroce adressé à une femelle qu’il menaça d’une patte griffue. Après quoi, ils se laissèrent tomber sur les racines d’un arbre flanc contre flanc, lui, pensif, sphinx superbe avec sa crinière fauve, elle, inquiète, le contemplant, absorbée dans une surveillance protectrice

Marchant en direction de l’entrée, remontant un sentier médian, nous croisâmes une meute de loups. Le fourbe animal des contes de notre enfance se déplaçait la queue basse, son long museau baissé sous ses yeux jaunes, les oreilles droites. Ils semblaient sortis d’une gravure illustrant les fables de la fontaine.  On aurait dit que nous les surprenions tandis qu’ils traversaient la clairière d’une forêt scandinave dans la brume d’une matinée d’hiver, enveloppés dans le brouillard de leurs haleines. 

 

Le temps a passé. Cette visite estivale du zoo remonte à plus de deux mois. En septembre, j’ai obtenu une affectation sur un poste adapté en tant que professeur documentaliste dans le CDI d’un lycée de la ville de S.

C’est un travail qui me plaît beaucoup. Je regrette que le CAPES de documentation n’ait pas existé à l’époque de mes vingt ans quand je me demandais quelle profession serait à même de prendre en charge ma passion pour la littérature et mon besoin de transmettre ce qui me paraissait essentiel.

Philippe est toujours l’amour de ma vie.

Je n’ai guère progressé dans l’écriture de mon nouveau roman accaparé que j’ai été par l’installation dans mes nouvelles fonctions et par la préparation du CAPES destiné à pérenniser ce poste adapté qui n’est que provisoire.

La semaine dernière Angélique Giorgi, journaliste à la Marseillaise, chroniqueuse littéraire à ses heures, m’a assuré qu’un article consacré à mon roman « Par amour » paraîtrait dans les jours à venir. Depuis quatre mois qu’elle m’affirme s’occuper de la promotion dans son quotidien de « Par amour », je n’ose pas encore me réjouir en prenant ses propos, que j’ai pris néanmoins soin de lui faire confirmer, pour argent comptant.

Il est curieux que mon roman connaisse un indiscutable succès de bibliothèque, systématiquement emprunté dès qu’il est retourné par un usager, aussi bien à S., qu’à I. où à M. alors qu’il peine à trouver acheteur dans les librairies qui ont misé sur lui.

Je sais pertinemment que mon éditeur n’en a pas assuré la promotion mais cette divergence du comportement des lecteurs me laisse perplexe. Il faut tout de même bien qu’il plaise pour n’être jamais à disposition sur les rayonnages des bibliothèques qui en ont fait l’acquisition ? Alors pourquoi les clients des librairies où il est en vente ne l’achètent-ils pas ? Défaut d’une publicité efficiente ? Négligence et indifférence d’un éditeur qui a jugé qu’en écouler trois cents rentabilisait largement l’effort financier consenti pour l’avoir publié ?

 

Le protagoniste de mon nouveau roman est resté bien sagement dissimulé parmi les pensionnaires du zoo. Muet. Rivé à son passé comme un naufragé amarré à la planche pourrie d’un bateau qui a pris l’eau. J’éprouve toujours la même fascination pour son silence, cette poreuse densité physique qui le constitue et me le rend énigmatique. J’ai beau avoir tout pouvoir sur son histoire, je ne parviens pas à m’expliquer tout à fait comment quelque chose en lui s’est fissuré de telle sorte que de sa position professionnelle et sociale avantageuse, il ait échoué dans ce zoo du sud-est de la France où seule l’épaisseur de son ombre témoigne de la gloire éphémère de son passé.

J’aime son corps opaque, la force qui émane de lui. Il me semble invincible parce que perméable à la circulation d’une énergie vitale dont il partage la fluidité avec les autres pensionnaires du zoo. Je suis sûr qu’il y a bien longtemps qu’il a lu dans le triangle noir insondable du regard de la lionne cette brève tragédie qui a marqué la courte existence de son frère, grièvement blessé du coup de sabot d’un buffle, lors d’un combat nécessaire à la survie alimentaire de la tribu.

Loi infaillible du groupe qui ne peut se permettre de s’attendrir sur le lionceau au bassin fracturé qui se traine malgré tout derrière ses frères et sœurs incapables de se résigner d’emblée à abandonner son corps condamné aux vautours qui savent bien quelle sera l’issue de ce mortel accident.

Quelques jours de sursis. Quelques jours d’un supplice pitoyable où il s’agit de ne pas exhiber une trop grande faiblesse afin de ne pas être abandonné par les siens. Car la nature sauvage a en commun avec la société de ne pas vouloir s’embarrasser de ceux que la mort a marqués de son sceau. Ne pas les laisser voir : les blessés, les malades, les vieillards qui font courir un risque au groupe tout entier en exposant la fragilité du corps vaincu, en proie aux affres du néant, inspirant l’idée que la mort est bien plus forte que la vie.

 

Dresser un sexe en érection sur les photographies d’un site de rencontres homosexuel participe-t-il de cette nécessité de dénier à la mort sa toute puissance de faucheuse ? Comme le besoin de faire l’amour après le décès d’un proche serait une réaction naturelle de survie ?

 

Ils sont de plus en plus nombreux à me manifester de l’intérêt les hommes que j’aborde sur ces différents sites de rencontres d’une manière suffisamment ambiguë pour qu’ils ne décèlent pas vraiment si je m’adresse à eux dans le but de leur faire connaître l’existence de mon roman ou juste afin d’offrir à ma monotonie l’espoir d’un changement de vie.

La plupart d’entre eux font l’impasse sur l’information relative à la récente publication de mon livre et s’enthousiasment pour ma personne qu’ils ne connaissent que par ces photographies plus ou moins récentes où je me trouve quelconque, quoi qu’ils en disent, et les quelques éléments d’identité destinés à parfaire mon profil cybernétique.

Quand il en est ainsi, je ne prends pas la peine de leur répondre. L’écriture a une dimension bien trop exubérante dans ma vie pour que je consente à ce qu’on l’en exclut.

D’autres heureusement s’intéressent à mon livre et font l’effort de parcourir le site que je lui ai consacré. Certains vont même jusqu’à l’acheter et je prends plaisir à le leur dédicacer. Cependant, j’ignore pourquoi, une fois le roman envoyé, le silence s’installe entre eux et moi. La parole qui s’y déploie supplée-t-elle à tout autre discours ? La révélation de celui qui s’y libère excède-t-elle ce qui dans le cadre d’une relation d’intimité amoureuse serait jugé acceptable ?  

J’ai rencontré Denis sur l’un de ces sites, il y a quelques jours à peine. Je lui ai demandé de m’envoyer une photo de lui et il l’a fait. Il est assis sur un transatlantique bleu,  déplié sur une terrasse en bordure d’une pelouse délimitée par une haie de troènes. On aperçoit le début d’un banc en pierre sur sa gauche, à côté d’une amphore garnie de fleurs, proche du tronc dénudé d’un palmier et d’un massif de dahlias vieux rose. Je remarque qu’il est uniformément vêtu de bleu, de ses baskets, en passant par son jeans, à son pull à col en v. Ses cheveux plaqués en arrière sont très bruns. Il est charmant : les traits réguliers, le nez fin, la bouche petite, le front vaste. Le soleil, qui l’oblige à baisser les paupières, m’empêche de deviner la couleur de ses yeux. Foncés probablement. J’ignore pourquoi j’ai laissé s’installer cette relation épistolaire entre lui et moi. Elle est récente mais elle m’engage. Je ne lui ai rien promis. Pas plus que lui. J’ai juste menti par omission comme chaque fois que j’essaie de promouvoir mon livre afin d’écouler la centaine d’exemplaires qui me restent sur les bras du fait de l’avenant malhonnête ajouté au contrat par mon éditeur.

Par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 18 juin 2010 5 18 /06 /Juin /2010 07:09

Ma mère, elle, ne m’abandonnait pas parce que j’étais différent de ses autres enfants, ni ma sœur, ni mon frère aîné. Ils m’aimaient tel que j’étais. Philippe me répétait souvent que je devais garder présent à l’esprit cet amour que l’on me portait. Il incluait le sien bien sûr. Et c’est vrai qu’il m’aimait comme j’avais pu en avoir le témoignage par sa réaction lorsque je lui avais appris, un matin, que j’étais souffrant depuis quelques jours que nous ne nous étions pas vus et que cela m’inquiétait, me reportant un an en arrière quand j’avais été hospitalisé dans un état de santé alarmant. Il avait insisté pour que j’appelle ma spécialiste et m’avait proposé de venir me voir l’après-midi même. Il m’avait rappelé un peu plus tard pour savoir si j’avais pu la joindre et quel avait été son diagnostic, me renouvelant sa proposition de venir si je le souhaitais.

 

Je n'avais plus de nouvelles de Patrick depuis mon anniversaire, le jour de mon après-midi de signature à la librairie de S. Il m'avait envoyé un texto le matin pour me le souhaiter et j'avais trouvé cela déplacé. En effet, nous avions convenu de nous rencontrer quelque temps auparavant à Marseille parce qu'il m'avait dit que des amis à lui désiraient recevoir un exemplaire de mon roman « Par amour » dédicacé et il avait fait en sorte que nous ne puissions pas nous voir alors que j'étais resté plusieurs jours dans la ville, chez Philippe, afin qu'il puisse m'appeler, pour que nous décidions d'un rendez-vous. Sans explication, voilà qu'il se manifestait deux ou trois semaines plus tard comme si de rien n'était! D'autant plus qu'il n'avait pas lui-même acheté un seul exemplaire de mon livre malgré ses feintes promesses et une relation amoureuse d'une année. Je pensais qu'il serait heureux de mon succès. Ce n'était pas le cas: il était jaloux et n'admettait pas que la chance me favorisât après l'avoir quitté. Il avait l'impression qu'il n'avait eu le droit qu'au pire, ma maladie, mes diverses hospitalisations, ma convalescence et que son départ avait été l'impulsion pour que le meilleur advienne. En un certain sens c'était vrai. Cela s'était passé ainsi. Mais je ne maîtrisais pas les caprices du destin.

Il m'en gardait rancune. Je l'ignorais puisque nous avions conservé une relation amicale durant de longs mois qui avait fini par me peser d'ailleurs tant il s'imposait dans ma vie, m'appelant dix fois par jours, me harcelant, protestant, me faisant des scènes injustifiées si je restais une demi-journée sans me manifester. Il se plaignait d'être seul. Il rencontrait des hommes mais ça ne se passait jamais comme il l'aurait voulu et ils disparaissaient de sa vie. Il me racontait en détails ses longues heures de débauche dans des saunas où il pouvait, selon lui, être sodomisé plusieurs fois de suites par différents hommes sans honte, sans dégoût, sans pudeur. Une douleur au ventre, le soir, après qu'il eût regagné son appartement l'inquiétait un peu mais pas assez pour l'empêcher de recommencer de plus en plus souvent car il était devenu dépendant de ses sensations physiques élémentaires qui lui permettaient de ne pas penser à sa misère affective. Un sentiment de paix, de plénitude, d'épuisement le prenait en sortant du sauna et c'était cette lassitude bienheureuse après l'impatience et la violence du plaisir qu'il recherchait.

J'avais beau lui dire que ce n'était pas une solution, que ça n'avait aucun sens, qu'il se perdait, il recommençait.

Nous avions passé un an ensemble et s'il lui était arrivé de faire allusion aux saunas c'était pour évoquer son ex petit ami qui lui en payait l'entrée avant qu'il ne perdît les trente kilos qui faisaient de lui un homme obèse qui ne se respectait pas. Mais il en parlait comme d'une époque révolue où il s'était montré indigne de celui qu'il était devenu alors. J'ignorais pourquoi notre relation avait duré aussi longtemps car je ne l'avais jamais vraiment désiré. Sans doute parce qu'il m'inspirait de la compassion et que j'appréciais qu'il fût enseignant. En outre, nous ne nous voyions que le week-end et durant ses congés. J'étais malade, je me sentais seul, vulnérable. Il était là...

Mais il avait été ignoble les derniers temps de notre relation. C 'était en été, peu avant mon hospitalisation. Je souffrais beaucoup et mon état de grande faiblesse m'interdisait de trop marcher. Je l'en avais averti et il avait eu une réflexion contrariée, se demandant comment nous allions bien pouvoir occuper les trois jours de fin de semaine que nous avions l'habitude de passer ensemble. J'en avais été profondément blessé. Je devais avoir décidé, à ce moment là, que tout était fini entre nous car nous ne nous vîmes pas le week-end suivant et je pris le prétexte de mon mauvais état de santé, sans qu'il insistât, pour ne pas le voir les week-end d'après. Mais il m'avait rendu plusieurs fois visite à l'hôpital et nous étions restés amis jusqu'à la publication de mon roman et ma rencontre avec Philippe.

 

Enfant, il aurait eu de nombreux amis, les fils et les filles des voisins. Ils auraient grandi ensemble et seraient restés longtemps très attachés les uns aux autres. Il n'oublierait jamais Nathalie qui aurait habitée la maison d'en face. Il serait allé la chercher tous les matins pendant de nombreuses années pour aller à l'école. Il l'aurait connue dès son plus jeune âge et il l'aurait vue se transformer pour devenir une jeune fille ravissante avec ce sourire prompt à éclairer son visage constellé de tâches de rousseur. Unique enfant d'une mère secrétaire et d'un père cadre dans une entreprise de transports, elle aurait très tôt appris à faire son lit, ranger sa chambre, faire la vaisselle, mettre la table et préparer le repas. Il garderait en mémoire son sexe comme une blessure ouverte entre ses cuisses, un matin qu'elle aurait pris du retard et que sa mère l'aurait déculottée sous ses yeux pour la fesser. Sur le seuil de la porte, il aurait assisté à la scène et aurait nourri dès lors le secret désir de panser cette blessure, de combler cette béance comme un non-sens, une souffrance à laquelle il lui faudrait mettre un terme. Il aurait compris, bien qu'ayant seulement six ans, qu'un jour il saurait comment l'aider.

Et puis il y aurait eu Bruno, Philippe, Sylvain et Pierre. Avec eux ça aurait été des courses en vélo, des expéditions dans les chemins et les bois alentours pour observer les insectes, les oiseaux, tous les habitants des lieux dissimulés dans leurs nids et leurs terriers, des parties de football interminables, des défis en rollers, en skate board, des curiosités anatomiques satisfaites dans le coin d'un garage ou derrière un buisson, à l'abri des regards, par des démonstrations collectives, des comparaisons, des dévoilements avides et fiers.

A l'adolescence, il serait devenu encore plus proche de Nathalie, fasciné par le surgissement de la femme en elle. Une mutation lente à travers laquelle il aurait vu s'estomper son corps de petite fille cédant la place aux mystères de la femme qui lui auraient rappelé la blessure de son sexe et la promesse qu'il se serait faite de la guérir. La soie des cheveux sur ses épaules, l'ovale du visage, la clarté des yeux rieurs soudain mélancoliques, inexplicablement, les lèvres boudeuses, mutines, rose comme la glace à la fraise qu'elle aurait aimée autrefois, blanches puis rouges et ourlées sous la morsure des dents, laqueés par le passage de la langue humide comme quand, enfant, elle se serait passé du baume hydratant parfumé. Il verrait les hanches se dessinant, les seins dans l'ouverture de la chemise, la densité opaque de son corps dont il respirerait l'odeur subtile de terre mouillées, d'herbe coupée, de musc, de jasmin ou de lilas. Et il se prendrait pour elle d'un amour bête, un attachement qu'il ne saurait nommer, seulement soucieux d'être dans son sillage, dans l'air déplacé par ses gestes, à portée de sa voix, de ses rires, la couvant du regard, prêt à la protéger du monde entier.

Après avoir connu le goût de ses baisers, senti le frémissement de tout son être entre ses bras, après avoir failli cent fois s'abandonner de désir contre son ventre, il la posséderait une nuit. Dans la hâte et la maladresse du premier amour, il s'enfoncerait dans l'obscurité de son corps, attiré irrésistiblement par la lumière extatique de ses yeux, ce regard de douleur et de grâce avec lequel elle le contemplerait tandis qu'il s'épandrait en elle, cherchant toujours plus loin la vérité de cette attirance immémoriale. Il réaliserait, à cet instant, qu'il ne pourrait jamais refermer sa blessure.

Il recommencerait souvent, essayant d'étancher cette soif d'elle qu'il éprouvait.

Six mois plus tard, à la faveur de quelques jours de camping sauvage entre amis, il la tromperait avec Édith.

 

Ce matin-là, nous avions décidé,  Philippe et moi, de nous rendre au zoo. J’avais besoin d’impressions vives, de détails, d’être au cœur même du lieu dont je souhaitais m’inspirer pour décrire le cadre de mon nouveau roman. J’avais visité le zoo de la Barben quelques années auparavant mais c’était comme si je n’y étais allé que pour passer le temps, m’y promener en bavardant sans prêter une attention suffisamment grande au lieu pour m’en souvenir vraiment. Ma découverte du zoo remontait à mes quinze ans et seuls  un sentiment de désolation, l’image de terres arides, la sensation suffocante d’un soleil de plomb immobile, me parvenaient de ce passé de mon adolescence, ce jour où le père d’Evelyne nous avait amenés, Evelyne, son frère, Marie-pierre et moi, visiter le zoo de la Barden pour nous divertir. En fait, je n’avais d’yeux que pour son frère assis sur le siège avant dans la voiture dont je scrutais la nuque et les cheveux bruns remarquant une tâche sombre à la base du cou, que je n’avais encore jamais remarquée, où s’était accrochée ma mémoire.

Ma mère m’avait appelé avant que nous ne partions. Elle m’avait raconté son après-midi à la maison de retraite où se trouvait ma tante depuis plusieurs mois. J’avais été choqué par son récit, son angoisse à l’idée que sa sœur avait été abandonnée au bon vouloir du personnel de soins débordé et pressé. Elle ne m’épargnait jamais rien de ce qui l’avait blessée : la sénilité grandissante de sa sœur, les mêmes questions répétées à intervalles réguliers, son impatience, ses cris solitaires dans la chambre qu’elle entendait depuis le rez-de-chaussée en arrivant, ses bleus, ses jambes tuméfiées parce qu’elle était tombée de son fauteuil roulant sur lequel  ils avaient fini par la ligoter afin qu’elle ne se tue pas en chutant dans les escaliers du premier étage. Et durant le trajet en voiture jusqu’au zoo, mon ventre et ma gorge s’étaient noués parce que j’avais imaginé ma mère à la place de ma tante et que la perspective d’une telle fin m’était insupportable.

Mon état d’esprit m’avait empêché de jouir de la beauté des paysages traversés depuis notre départ de S., de la clarté du ciel bleu pâle contre lequel les pins se balançaient, laissant la lumière, comme des pierres précieuses, allumer chacune des aiguilles d’un vert tendre.

Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 17 juin 2010 4 17 /06 /Juin /2010 07:30

Enfant, les animaux l’auraient passionné. Il aurait eu des poissons, des tortues, des oiseaux surtout. Longtemps, il aurait assuré qu’il serait ornithologue plus tard. Canaris, perruches, bec de corail, rouge-queue, on lui aurait offerts des oiseaux de  toutes sortes à l’occasion de ses anniversaires ou simplement pour le rendre heureux. Il aurait voulu que l’aquarium ou la cage soit un morceau de la réalité livré à sa curiosité. Un bout de la vie extérieure au cœur de son intimité. Un peu du ciel, des arbres et de ses habitants ailés. Quelque chose de la mer, de la rivière, des lacs avec leurs rochers, leur végétation aquatique et les ondulations bariolées de leurs hôtes silencieux. Sans doute, aurait-il été fasciné par l’idée d’une liberté permise par un autre mode d’être : la nage ou le vol ? Il n’aurait pas été dupe non plus de l’emprisonnement représenté par les barreaux de la cage ou les parois de verre de l’aquarium mais cela aurait été  une concession nécessaire à l’extrême intérêt qu’il aurait porté à ces vivants d’un autre monde. Il aurait rêvé de pouvoir comme eux s’élever dans les airs en défiant la pesanteur ou bien plonger dans le vaste corps de la mer. Il aurait également eu des tourterelles apprivoisées. Il se souviendrait toujours de leur odeur, du bruit de leurs ailes qui se déplient quand elles prennent leur envol, du mouvement de balancier de leur tête en marchant et de la fixité curieuse de leur œil rond. Son père aurait encouragé cette passion, estimant qu’elle ne pouvait  que l’aider à mieux comprendre la vie, sa fragilité, sa fugacité, les soins multiples et réguliers indispensables à son maintien. Il aurait aimé assister à la naissance d’un oisillon brisant la coquille des œufs stériles que les oiseaux couvaient dans leur cage ou bien découvrir un banc d’alvins traversant l’aquarium mais il n’aurait pas eu cet émerveillement que donne l’apparition d’un nouvel être et tous les espoirs contenus en lui.

 

Philippe et moi nous étions attachés l’un à l’autre parce que nous souffrions tous deux d’une pathologie qui modifiait le regard que nous posions sur le monde et en particulier la manière dont nous appréhendions notre propre existence. Du fait d’une évolution négative possible de notre état de santé sans que l’on puisse la prédire avec précision mais sans pour autant que l’on soit à même d’éliminer sa forte probabilité à plus ou moins long terme, notre avenir nous apparaissait comme un paysage incertain, aux contours embrumés. Lorsque je me risquais à évoquer la vieillesse, Philippe me ramenait à l’instant présent par une réflexion qui la faisait vaciller dans la sphère de l’aléatoire le plus douteux. Il devait avoir raison de m’inciter à ne pas me projeter dans un futur que nul ne pouvait contrôler au profit d’une relation amoureuse immédiate et qui le comblait. Mais moi, étais-je pleinement satisfait de l’amour qui nous unissait ?

Il m’avait semblé, quelques semaines après notre rencontre, que l’univers dans lequel il évoluait était trop étriqué pour moi. J’avais eu peur et, à la faveur d’un désaccord vif, je m’étais enfui. Je ne me souviens plus très bien de ce qui m’avait effrayé. Peut-être était-ce la perspective d’une relation amoureuse qui m’avait poussé à prendre mes distances parce que accepter de m’engager dans une telle relation me fermer les portes d’autres relations éventuelles ? Ma réalité s’en trouvait donc restreinte aux dimensions de nos deux vies bout à bout. Et cela, cette clôture imposée à ma réalité, me déprimait. En fait, il s’agissait pour moi d’accepter de vivre pleinement une seule vie quand toutes étaient encore envisageables. Au fond, je savais bien que ce comportement était puéril et qu’à vouloir tout avoir on finit par ne rien obtenir du tout. C’est pourquoi, je finis par renouer avec lui.

Philippe me trouvait intelligent et dans le même temps il me disait que je lui donnais l’impression d’être parfois naïf comme un enfant. Certaines de mes considérations le faisaient rire aux éclats. Il en pleurait. Je mimais la vexation. Alors il protestait qu’il aimait être surpris par mon ingénuité. Je ne sais si cette attitude était calculée chez moi. Je ne percevais pas ce qu’il y avait d’enfantin dans ma façon d’être et de penser. Pour moi l’enfance était synonyme d’angoisse, de détresse et de désolation. Aussi ne pouvais-je pas la reconnaître dans la fantaisie qu’il découvrait en moi. Ce devait être une réaction à l’absurdité de l’existence, un refus d’accepter son caractère tragique.

A cette époque, j’avais été victime d’un accident de voiture qui avait réveillé une peur remontant à mes premières leçons en vue d’apprendre à conduire. Une femme, d’une cinquantaine d’années, avait violemment heurté ma légère voiture citadine avec un vieux break monumental, dans un virage, sans que je n’aie pu rien faire pour l’éviter. J’étais incapable de juguler, après ça, l’anxiété que j’éprouvais dès que je devais prendre le volant pour un trajet autre que ceux qui m’étaient familiers. En m’installant à la place du conducteur, il me semblait, une fois la portière refermée, que je m’isolais du reste du monde, que je pouvais apercevoir à travers les vitres et le pare-brise, qui n’était plus alors, à mes yeux, que la cause d’une agression imprévisible, soudaine, imparable. Je me cramponnais au volant, à l’affut du plus petit indice d’un danger surgissant sur ma voie, une voiture qui me refuserait la priorité, le freinage brutal et inattendu du véhicule me précédant, un piéton traversant inopinément. J’étais terrorisé. Je me sentais, à l’intérieur de ma voiture, emprisonné  et vulnérable. Mon psychanalyste, à qui je rapportais les faits, reliait mon angoisse au volant à la séparation d’avec les personnes qui m’étaient chères qu’entraînaient ces trajets inhabituels, plus longs que d’ordinaire. Soit je quittais ma mère pour me rendre chez Philippe, m’écartant ainsi de sa sphère symbolique de protection. Soit  je le quittais, lui, pour des raisons professionnelles ou pour la retrouver elle. La voiture était alors, dans mon imaginaire, comme une bulle de solitude où j’affrontais, seul, l’adversité. En l’occurrence, l’accident redouté. Peut-être la mort.

 

Quand il parcourrait les sentiers dessinés entre les enclos du zoo, au petit matin, il retrouverait la curiosité de son enfance et le sentiment que les animaux étaient à même de lui délivrer une sorte de sagesse instinctive que les Hommes avaient perdue. Il s’arrêterait plus longuement devant la cage des primates. Il lui serait plus facile de se projeter dans le regard d’une tristesse infinie des singes si proches de nous par leur posture verticale, leur morphologie, leur intelligence supérieure. Il s’attacherait à l’un d’entre eux qui prendrait l’habitude de s’approcher des barreaux de la cage à son arrivée et de poser sur lui un long regard où il pourrait lire une mélancolie, une nostalgie à laquelle il ne pourrait pas rester indifférent. Ils communiqueraient ainsi silencieusement, partageant une déchirure, un passé traumatique, une mémoire tronquée. L’éléphante également se serait familiarisée à la masse compacte de son corps, à sa démarche mesurée, paradoxalement souple et furtive. Elle avancerait vers lui, remuant ses oreilles placidement comme les ouïes d’un poisson, soulevant sa trompe à l’extrémité préhensile à la hauteur de son visage hirsute. Elle la laisserait se balancer, reculant parfois puis osant de nouveau marcher jusqu’à lui. Une commune impossibilité d’accéder au contenu blessé d’une vie antérieure les appellerait l’un vers l’autre. Même silence entre l’homme et l’éléphante et même contemplation attentive et paisible qu’entre l’homme et le singe. Un respect immédiat, une reconnaissance, une harmonie.

 

Les pseudonymes choisis par ceux qui avaient décidé de s’inscrire sur les sites de rencontres homosexuels me choquaient souvent. Ils m’agressaient. Je ne comprenais pas que l’on se présentât comme une bête soumise, avide d’être possédé dans un rapport d’emblée décrit comme une mascarade immonde dominée par des fantasmes sexuels écœurants. Ils révélaient une totale absence d’amour propre, une estime de soi qui passait par le plaisir que l’on s’accordait et que l’on était capable de donner aux autres sans aucune tendresse, sans la moindre préoccupation affective, l’être réduit à un amas de chairs offertes à la saillie d’un mâle uniquement soucieux des sensations éprouvées, déconnecté de ce qui lui tenait lieu de cerveau.

Les hommes qui se déclaraient mariés m’irritaient aussi quand ils n’entraient pas dans la catégorie précédente des proies se revendiquant comme telles et prêtes à se donner en pâture au premier prédateur venu, ce qui ne m’inspirait que dégoût. J’avais beau savoir qu’ils s’étaient laissé prendre au piège d’une normalité sociale garante d’une vie plus facile, qu’ils étaient d’une certaine façon victime de leur faiblesse, englués dans les gestes de la comédie humaine ordinaire, leur lâcheté m’indisposait et leur hypocrisie. Car non seulement ils trompaient leur femme, leurs enfants, leurs amis et toute leur famille mais ils pensaient également nous mystifier par leurs allégations d’une bisexualité dont ils tiraient une grande fierté : le mythe d’une sexualité débridée qui s’adressait aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Mais dans ce cas, comment se faisait-il qu’ils n’avaient que des amants et jamais une seule maîtresse ?

Certains garçons s’intéressaient à moi, appréciant mon profil sans prendre en compte ni ma profession de professeur de lettres ni mon activité d’écrivain. Ceux-là m’agaçaient. Je ne concevais pas que l’on fût soi-disant attiré par moi en excluant de mon identité des données aussi fondamentales que mes qualités d’enseignant et d’écrivain. En fait, tout ce qu’ils voyaient en moi c’était le visage en gros plan de la photographie de mon profil. Une mutilation de mon être dont je percevais la violence. Alors que je leur parlais de mon roman, ils l’excluaient volontairement de leur réponse, centrés uniquement sur ma dimension physique.

Il y avait encore les bien gentils, les bien polis qui me félicitaient et me souhaitaient une longue carrière littéraire sans penser une seconde que si tous mes lecteurs potentiels se comportaient comme eux, autrement dit n’achetaient pas mon livre, je ne risquais pas d’éditer un second roman.

Enfin, les profils des hommes où était précisée leur répugnance pour l’art, le théâtre, la lecture soulevaient en moi une vague de colère instantanée. Qu’il fût possible de passer toute une vie dans l’ignorance volontaire de ce qui constituait l’essentiel de la mienne et qui était, pour moi, le seul espoir d’une transcendance autre que spirituelle me consternait. Comme l’avait écrit XXXX,  leur existence dépourvue de toute activité intellectuelle me semblait être le tombeau d’un vivant.

Mais je ne dois pas occulter mes lecteurs, ceux qui avaient acheté mon roman et m’exprimaient leur satisfaction dans des mails reconnaissants. Je l’avais écrit pour eux et leur remerciements, leur joie, leur heureuse surprise en me découvrant si semblable à eux-mêmes, rachetaient l’indifférence des autres et le mépris de mes frères. J’avais réfléchis à ce rejet brutal dont j’avais été l’objet de leur part et je n’étais pas loin de penser qu’il s’expliquait par ce que les éthologues nommaient la sélection parentale, cette disposition innée qui permet de développer l’altruisme et la coopération entre les membres proches d’une même famille, dans le but de transmettre ses propres gênes et espérer ainsi survivre. Moi, je n’aurais jamais d’enfant donc je n’avais aucune chance de léguer mon patrimoine génétique à une quelconque descendance. Un patrimoine génétique qui recoupait partiellement le leur et assurait en ca s d’enfants la perpétuation de ce qui faisait de nous, sur le plan biologique, des frères. Peut-être, était-ce cette défaillance qui justifiait leur reniement, l’absence de leur soutien, de leur aide dans ce qui n’était ni plus ni moins qu’une épreuve : vivre.

Par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 16 juin 2010 3 16 /06 /Juin /2010 05:30

Mais si l’amour est le prétexte culturel que prend l’instinct de conservation de l’espèce, que dire de l’amour ente homme ? N’est-il pas ridicule de faire ainsi avec une telle naïveté la part de l’inné et de l’acquis : le sentiment étant le vêtement chaste du désir brut relevant, quant à lui, de l’inné ? L’éducation dans l’évolution de l’espèce humaine a pris une telle ampleur qu’il n’est plus vraiment possible de distinguer ce qui est strictement biologique de ce qui revient à l’éducation. Le petit d’homme naît avec des potentialités infinies que le milieu culturel dans lequel il est élevé se charge de développer ou non.

Le personnage principal de mon roman aurait reçu une parfaite éducation. Enfant unique, ses parents auraient satisfait son moindre désir et auraient accompagné sa croissance avec une infinie tendresse et une immense admiration pour cet unique fruit de leur amour. Il aurait eu l’avantage de naître dans un milieu culturellement privilégié, sa mère étant agrégée de lettres et son père psychanalyste. Ils lui auraient permis de séjourner fréquemment à Londres et à Barcelone dans le but de se perfectionner sur le plan linguistique et de suivre les cours de grandes écoles de commerce international. Il aurait nourri un sentiment de reconnaissance affectueuse et un grand respect pour son père, attentif à ses besoins, patient et compréhensif. Ce dernier aurait toujours veillé sur sa progéniture avec une curiosité bienveillante, accueillant les nouveaux apprentissages et les découvertes de son enfant sans jamais en dramatiser les conséquences, heureux la plupart du temps de le voir grandir et s’ouvrir au monde. Il garderait de cette confiance en lui, manifestée par son père, une profonde estime de soi et une grande assurance en ses propres capacités d’affronter victorieusement toutes les épreuves de la vie.

Le mercredi après-midi ou certains jours après l’école, il lui arriverait d’apercevoir, par la fenêtre de sa chambre, des patients de son père qui traverseraient le jardin sur le devant de la maison avant de pénétrer dans le hall et d’entrer dans la salle d’attente. Il serait marqué par la tristesse, la fatigue ou la douleur inscrite sur le visage de ces gens et penserait qu’ils venaient voir son père pour qu’il les aide à se sentir un peu plus forts face à l’adversité, moins malheureux, pour que l’avenir leur apparût un peu moins sombre. Il s’en souviendrait une fois adulte quand il aurait en face de lui des subordonnés ayant sollicité un rendez-vous pour lui exposer leurs doléances.

 

En rentrant du travail, Philippe me trouvait devant l’ordinateur en train d’assurer la promotion de mon roman sur les sites de rencontres gays ou alors regardant l’émission « C’est dans l’air » sur France 5 ou bien encore lisant un roman en espagnol sur la terrasse, au soleil radouci de la fin du jour. C’est à cette époque que j’avais su qu’un poste adapté m’avait enfin été attribué, après trois années de congés pour longue maladie et une année de disponibilité pour raisons de santé parce que le poste au CNED que j’avais demandé m’avait été refusé. J’ignorais encore si j’allais obtenir le poste au CRDP que je convoitais. Il me fallait attendre la convocation par l’adjointe du directeur des ressources humaines du rectorat qui s’enquerrait des démarches que j’avais effectuées pour me préciser ce que je pouvais espérer pour la rentrée de septembre. De toute façon, ce poste adapté était provisoire et je devais mettre le temps de son attribution à profit pour finaliser un projet de reconversion professionnelle. J’hésitais entre m’inscrire à la préparation d’un diplôme universitaire d’art-thérapeute, que l’université de Nice venait de créer et dont les premiers cours commenceraient en septembre, à raison de deux jours par mois, pendant deux ans. Or,  c’était justement cette période de deux ans qui me posait un problème dans la mesure où je ne savais pas ce que je ferais l’année suivante et si je pourrais encore éventuellement suivre les cours de deuxième année de cette formation. J’hésitais donc entre cette formation d’art-thérapeute, dont on me disait qu’elle ne me permettrait certainement pas de gagner ma vie – d’ailleurs mon psychanalyste n’en voyait absolument pas l’utilité puisque je n’en avais pas besoin pour savoir écrire, selon lui, pas plus que pour être thérapeute étant donné que j’avais derrière moi presque vingt années d’analyse…- et celle d’écrivain public que la conseillère d’orientation, vers laquelle les services du rectorat m’avait orienté pour déterminer mon projet professionnel, m’encourageait à suivre. Par ailleurs l’adjointe du DRH m’avait suggéré de préparer le concours du CAPES de documentaliste. De plus, j’avais été informé par le directeur du CRDP qu’un poste nécessitant des compétences éditoriales et commerciales serait créé d’ici une année et il m’avait affirmé que j’avais le profil qui correspondait à ce poste…Si j’obtenais un poste adapté au CRDP, le travail que j’y effectuerais me plairait-il et, le cas échéant, ledit poste me reviendrait-il alors naturellement l’année suivante? Je devais appeler le directeur du CRDP maintenant que j’avais eu l’information de l’obtention de ce poste adapté pour en discuter avec lui.

Philippe assurait que les week-ends qu’il passait en ma compagnie dans mon studio était pour lui de vraies vacances. De la même façon, mes brefs séjours chez lui ressemblaient, pour moi, à des périodes de congés où j’avais le loisir de faire ce qui me plaisait. Je ne pourrais pas prétendre qu’ailleurs des impératifs organisaient ma vie et m’interdisaient d’occuper mon temps comme je l’entendais, non. Mais ce dépaysement que représentait sa maison, dissimulée derrière une végétation abondante composée d’arbres fruitiers, de longues haies de lauriers rose et de cyprès, à laquelle on accédait par un petit chemin qui la contournait, me donnait l’impression d’être chez lui en villégiature. La proximité de la mer, la nature à perte de vue, la garrigue, la présence de la chienne et de deux chattes renforçaient l’illusion. Peut-être aussi le sentiment d’y séjourner de manière provisoire. Parce que je ne pouvais y demeurer toujours et parce qu’il était susceptible de déménager dès qu’il aurait trouvé un appartement. Je m’efforçais donc chaque fois de profiter pleinement du lieu. Pour moi qui alternait entre l’appartement de ma mère, au premier étage d’un immeuble situé dans un quartier populaire en périphérie de la ville et mon studio de trente mètres carrés sous les toits en plein centre ville, là j’étais comblé par le silence seulement troublé par le bruissement du vent dans les branches, le bruit des feuilles froissées par un lézard qui prend la fuite ou le chant des oiseaux.

Lorsque nous étions présents tous les deux, nous restions longtemps allongés l’un contre l’autre sur le grand lit de sa chambre. La télévision était allumée mais nous ne la regardions pas. L’air entrait par la fenêtre ouverte sur le jardin. J’essayais de faire en sorte que mon corps soit le plus possible en contact du sien. J’avais tendance à avoir froid et j’appréciais sa chaleur. J’avais conscience que le temps qui s’écoulait ainsi dans cette position ne m’apporterait pas la plénitude recherchée, que je ne serais jamais rassasié de la sensation du contact de nos deux corps. C’était comme si je voulais en finir avec la solitude inhérente à la vie même. Pourtant je savais que l’on naît et que l’on meurt seul. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de serrer Philippe dans mes bras longuement, d’ajuster la forme de mon corps à la posture qu’il avait prise dans le lit afin que ma peau mémorise le tact de sa peau. Un sous-vêtement à emporter partout, à conserver la nuit pour déjouer les fantômes, les angoisses, les peurs. Et cela marchait. J’avais pu le vérifier quand je m’étais retrouvé dans une chambre d’hôtel à Lyon, après deux heures de signatures à la librairie « Etat d’esprit » où j’avais été convié à l’occasion de la récente parution du roman « Par amour », et que j’avais bien senti que j’aurais du mal à trouver le sommeil. Je m’étais efforcé de me rappeler toutes les sensations éprouvées durant ces moments là où j’apprenais son odeur, sa chaleur, sa douceur. Emprisonnant un oreiller entre mes bras, je m’étais endormi sans m’en rendre compte, persuadé qu’il était avec moi.

Tandis que nous écoutions les informations ma mère et moi, elle s’était exclamée, à propos du crash de l’airbus A 320 d’Air France et de l’identification des corps du commandant de bord et de celui d’un steward, que c’était leur destin. Je me demandais si le nombre d’années que nous avions à vivre était codé génétiquement. Notre mode de vie était-il à même d’influencer la durée de notre existence ? Si je pratiquais une activité physique régulière et veillait à me nourrir de façon équilibrée, étais-je capable de retarder l’échéance de ma fin ? Ou bien le soin que je prenais à m’alimenter correctement en suivant les conseils des nutritionnistes et à marcher au moins une heure par jour n’avait-il aucun autre effet que de me conserver un corps en bonne santé car tout était encodé dans chacune des cellules de mon organisme ?

Un matin de mon séjour chez Philippe, une des deux chattes avait rapporté dans sa gueule un mulot. Je m’étais approché et elle l’avait déposé devant elle. L’animal avait tenté de s’enfuir maladroitement et elle l’avait ramené vers elle à petits coups de pattes. Il avait les marques rouges de ses crocs sur la nuque. Elle avait dû le guetter longuement. Puis elle l’avait aperçu et avait réduit au maximum la distance entre eux afin de n’avoir à parcourir l’espace qui les séparait que d’un bond souple et silencieux pour le tenir prisonnier entre ses griffes et le paralyser d’une morsure profonde lui sectionnant la moelle épinière. Maintenant, elle s’amusait avec sa proie, la relâchant, la laissant tenter de s’échapper et puis la rattrapant d’une rapide extension de la patte comme le claquement d’un fouet inaudible. Elle ne la dévorerait pas, se contentant de ses croquettes et l’abandonnerait probablement dans un coin du jardin comme elle l’avait déjà fait avec des taupes dont nous avions retrouvé les cadavres sur la terrasse.

L’autre chatte était plus câline, moins indépendante. Elle restait couchée sur le fauteuil à côté de moi qui pianotait sur le clavier de l’ordinateur. Elle lustrait son pelage roux méticuleusement puis fermait les yeux en s’étirant avec volupté. Quand elle avait faim, elle se redressait nonchalamment, sautait sur le rebord de la fenêtre entrouverte et atterrissait sur la table de la véranda où elle miaulait devant son écuelle vide.

Le matin, vers les six heures, le poids de ses pattes qu’elle enfonçait dans mon abdomen, l’une après l’autre, me réveillait car elle avait jugé qu’il était l’heure de lui donner à manger.

Il n’était pas rare de la découvrir lovée contre les flancs de la chienne qui l’avait accueillie, sans protester, dans son panier. Je n’ai jamais aimé les chats car je suis allergique à leurs poils mais quand je me retrouvais chez moi, je pensais à elles avec nostalgie.

 

Par ANTONIO MANUEL
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Mardi 15 juin 2010 2 15 /06 /Juin /2010 06:55

De toute façon, Philippe était entré dans ma vie et je n’avais pas pour habitude de mener plusieurs relations sentimentales de front.

En outre j’avais un roman à écrire et son protagoniste n’en finissait pas de gravir le chemin escarpé débouchant sur la savane africaine reconstituée du zoo. Il attendait que son portrait se précisât en moi. Monolithique, archaïque, je le voulais un peu monstrueux entre l’homme et l’animal. L’endroit d’où il arrivait m’était égal. Il naissait en ce lieu d’une errance, une pérégrination qui aboutissait là et cela seul importait. Il avait un passé, une enfance. Il me faudrait les révéler mais le moment venu, opportunément au lecteur il serait délivré des bribes de son histoire afin qu’il pénétrât dans l’intimité du héros frappé de mutité. Il avait été accueilli par le directeur du zoo qui n’avait rien exigé en échange de l’abri et de la nourriture qu’il lui offrait. Il ne gênait personne dans cette ancienne remise à outils, une cabane en bois où il s’était installé très sommairement. Elle était située à l’extrémité du parc entre la terre à l’herbe rase et l’orée d’une vaste pinède. Le jour, il se levait à l’aube et saluait chacun des pensionnaires du zoo. Il avait rapidement contracté cette habitude de sortir à l’aurore et de disparaître une fois que le soleil avait point. Il demeurait tout le jour invisible, évitant ainsi les trop nombreux visiteurs quotidiens. Il réapparaissait au crépuscule, à cette heure hésitante, entre le moment où les animaux domestiques s’apprêtent à rejoindre les hommes repliés derrière leur quatre murs et celui où les prédateurs sauvages se mettent à l’affût, tapis dans les souches et les drageons des taillis. Il devenait alors le maître des lieux, le roi de la savane, silencieux parmi les cris et les rugissements, dans le clapotis des sources tombées des rochers surplombant les enclos, arpentant méticuleusement ce territoire reconquis, tranquille comme un animal repu.

J’avais commencé mes savantes lectures. J’étais entré dans un univers le disputant entre l’apprentissage et l’instinct, l’inné et l’acquis, le regard des éthologues et celui des psychologues. Je ne prenais pas parti : j’apprenais. J’étais fasciné par le simple fait que se nourrir pouvait devenir une préoccupation de chaque instant, une question de vie ou de mort : manger ou être dévoré. Pour exister la flore utilisait de subtils subterfuges, des travestissements odorants aux couleurs éclatantes : les fleurs se paraient afin d’être fécondées par des insectes et des oiseaux plus légers que le baiser d’une princesse de contes de fées. Les fines plumes de leurs ailes les maintenant dans l’air suspendus tandis qu’ils puisaient le nectar au cœur de la fleur qui s’empressait de les envelopper d’une nuée de pollen qu’ils disperseraient dans l’ombre des pétales d’une fleur plus lointaine. L’amour usait d’artifices. L’urgence de la faim secourait la nécessité de se perpétuer. Les espèces sans le savoir s’entraidaient comme le buffle dans son marécage accepte sur son dos la présence d’oiseaux  qui le débarrassent des insectes qu’il ne peut atteindre dans le temps même où des hérons chassent entre ses pattes ceux qu’il dérange.

Bien que préoccupé par le personnage énigmatique de mon nouveau roman et par les mœurs des pensionnaires du zoo, je ne pouvais m’empêcher de penser aux réflexions récurrentes de ma sœur au sujet de Philippe. Elle l’avait d’emblée jugé laid et vêtu sans aucune élégance. Elle me le répétait souvent et cela m’agaçait. Je reconnaissais qu’il n’avait rien d’une star hollywoodienne mais cela n’avait pas d’importance pour moi. Il était tendre, attentionné, aimant et doué d’un caractère d’une telle placidité que, malgré ma grande susceptibilité, au bout de six mois nous ne nous étions jamais querellés. J’appréciais vraiment le calme dans lequel baignait notre relation. Cependant il me fallait bien admettre que le fait qu’il n’ait toujours pas commencé la lecture de mon précédent roman m’affectait. Je n’étais pas sans ignorer qu’il avait arrêté ses études après la classe de troisième et qu’il n’avait depuis plu jamais lu un seul livre. J’avais vaguement espéré qu’il ferait une exception pour le livre écrit par l’homme qu’il aimait. Pourquoi ne fréquentais-je intimement que des personnes qui n’évoluaient pas dans le milieu de la littérature ? J’avais pourtant eu l’occasion de me lier d’affection avec des collègues de travail, professeurs de lettres comme moi, homosexuels comme moi mais je m’étais comporté de telle sorte que j’avais fait échouer tout rapprochement amoureux. Qu’est-ce que je pouvais bien redouter ? Une concurrence sur le plan littéraire ? Ils n’étaient pas écrivains. Le jugement qu’ils auraient pu porter sur mes textes ? Les deux seuls hommes qui les avaient lus m’avaient félicité pour mon talent, l’un d’eux s’exclamant que c’était la première fois de sa vie qu’il était face à un véritable écrivain. En ce qui me concernait c’était la première fois que l’on me qualifiait d’écrivain et j’en avais éprouvé une fierté mêlée d’incrédulité comme lors de la première déclaration d’amour qu’un camarade de classe m’avait faite au collège. Alors quoi ? Pourquoi m’étais-je obstiné à dynamiter toutes les relations qui auraient pu devenir amoureuses lorsqu’elles m’associaient à un homme dont j’admirais la culture ? Cela avait-il un lien avec l’illettrisme de mon père ? Quoiqu’il en soit, j’étais avec Philippe. Il ne lisait pas, ce qui le faisait ressembler à mon père et surtout il ne lisait pas ce que moi j’écrivais. Ma vie intellectuelle et ma vie sentimentale étaient clivées. Et il aurait fallu que je sois borné pour ne pas constater la similitude entre le désintérêt de Philippe pour mon travail d’écriture et celui de mon père pour mes études. Tous les deux se sentaient dépassés par mon activité intellectuelle. Je ferais preuve d’ingratitude si je ne précisais pas que mon père avait été heureux de ma réussite scolaire et de mon succès au concours du CAPES de la même façon que Philippe avait partagé ma joie lorsque la maison d’édition avait accepté de publier mon précédent roman. Mais je n’avais jamais pu discuter d’égal à égal avec mon père de ma passion pour la littérature et ne le pouvais pas davantage avec Philippe. Nous vivions dans des mondes imperméables. Je ne crois pas que les mots soient  à même de traverser les frontières d’univers tellement étanches car il m’arrivait fréquemment de lire à Philippe un article que je venais de terminer ou bien un passage d’un texte plus long et j’étais persuadé qu’il ne comprenait pas vraiment ce que j’avais écrit. Je veux dire qu’il n’en saisissait pas l’importance à mes yeux, l’importance du choix des mots, de leur place dans la phrase, du rythme, du jeu des sonorités, de la portée du sens…Il n’avait pas accès à la dimension artistique de la langue. Il affirmait que j’étais intelligent parce que j’étais professeur de français et que j’étais capable d’écrire des livres. Je ne savais pas bien ce que représentait pour lui écrire un livre. C’est pourquoi son admiration me laissait insatisfait. Mais il m’aimait et j’étais convaincu que je l’aimais aussi.

Depuis la parution de mon précédent roman, deux de mes frères ne me parlaient plus. Un article du « Courrier picard » avait signalé l‘événement pour la petite ville où j’étais né et où j’avais passé les quinze premières années de mon existence. Sans doute, parce que le plus âgé des deux habitaient encore là-bas, avait-il ressenti cette intrusion de mon roman dans l’intimité familiale comme une agression et surtout la révélation publique par le journal de mon homosexualité lui avait-elle fortement déplu. Il continuait néanmoins à donner de ses nouvelles à ma mère qui essayait, de temps à autre, d’échafauder des hypothèses pour éclairer son comportement à ses yeux. Moi je refusais de tenter d’analyser une attitude que je jugeais injustifiée, indigne, infâme. Infâme comme l’était celle de mon autre frère qui avait également cessé tout commerce avec ma mère prétextant qu’elle me soutenait dans cette démarche d'écriture qui, selon lui, n’avait pas d’autre but que salir la mémoire des miens. J’avais dédié  mon roman à ma grand-mère et à mon père, de qui il était question dans le récit, parce que je pensais leur avoir rendu hommage à travers l’écriture du livre. Manifestement nous ne percevions pas du tout l’acte d’écrire de la même manière. Pour moi il célébrait les personnes dont il éternisait le souvenir.

Ma mère était âgée de quatre-vingt-trois ans. Je ne lui avais jamais rien caché. Je  lui lisais des extraits de mes livres. Elle aimait mon écriture. Elle avait toujours été passionnée par la littérature. Nous partagions cette même fascination pour le pouvoir du langage d’édifier des univers et de les maintenir vivant indéfiniment. J’ignorais combien d’années il lui restait encore à vivre et je ne pensais qu’à la rendre heureuse. Qu’elle souffre du silence que lui imposait mon frère à son âge me le rendait odieux, cruellement détestable.

J’avais quitté la petite ville où je résidais afin de demeurer quelques jours à Marseille chez Philippe. Son ex-petit ami, qui l’avait quitté pour un autre après dix ans de vie commune, lui permettait de continuer d’habiter une petite maison, non loin du port de l’Estaque, depuis le jardin de laquelle on apercevait les collines sombres adossées contre le ciel laiteux dérouler leurs buissons de garrigues odorantes, piquetées des tâches blanches des mas de  Provence, jusqu’aux rivages turquoise de la méditerranée. La veille, je m’étais promené parmi les touffes de lavande, de thym et de romarin et j’avais dû m’arrêter en surplomb de la mer, sous la surface de laquelle le mistral drapait une nappe d’eau violine ondoyante, car le plateau s’achevait en un à-pic d’où la vue se déployait sur tout le nord de la ville. Après le déjeuner,  nous avions regardé un documentaire animalier qui montrait la vie précaire du chef d’une famille de grands singes des hauts plateaux d’Amérique du sud. Il était le maître de chaque membre de sa tribu mais il devait, en contrepartie assurer leur bien-être et leur protection. Sa souveraineté était constamment menacée par une horde de jeunes singes célibataires qui exigeaient de lui, interminablement, qu’il démontrât sa suprématie sous peine de le destituer et de le remplacer par le plus valeureux d’entre eux. Tant qu’il bénéficiait du soutien des femelles de sa tribu, auxquelles il devait régulièrement manifester le soin qu’il leur portait, il parvenait à rester à la tête de sa famille et paradait, après chaque tentative de renversement, à grands renforts de cris et de gesticulations. Mais dès que ces dernières étaient insatisfaites de sa gouvernance alors le rapport de forces s’inversait et il se voyait supplanté. Il parvenait, néanmoins, par un accord avec le nouveau chef de la tribu, à conserver le droit de demeurer parmi les siens et de continuer à veiller sur eux.

Ce documentaire animalier m’avait laissé perplexe. J’avais souhaité le regarder parce qu’il était susceptible d’alimenter la collecte d’informations nécessaires à l’écriture de mon nouveau roman. Pourquoi son protagoniste n’aurait-il pas été lui aussi le chef d’un clan ou bien à la tête d’une meute de jeunes loups affamés de pouvoir et de domination ? Avant sa déchéance, avant cette errance qui l’avait conduit aux portes du zoo. Il aurait joui de grands privilèges, régnant sur la destinée de nombreux individus, chef d’une entreprise prospère, époux d’une femme adorable, père de deux enfants merveilleux. Et puis, on ne sait quel événement imprévu, caprice du sort, retournement de situation, l’aurait jeté à bas, face contre sol, provisoirement anéanti.

La tribu des grands singes avait  poursuivi son chemin sur les haut-plateaux.

 

La parade amoureuse illustre la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces. Elle met directement en concurrence les individus mâles d’une même espèce qui rivalisent entre eux afin d’être celui qui aura le plus de chances de transmettre son patrimoine génétique. Sélection sexuelle en amont qui opèrera une sélection génétique en aval. L’individu le plus puissant, le plus rusé, qui aura su exhiber ses attributs de la façon la plus convaincante, comme le paradisier bleu qui a acquis au cours de son évolution le plus somptueux des plumages, offrant au regard de sa femelle un dégradé de vert et de bleu chatoyant, mêlant le bronze, l’émeraude, la turquoise, le glauque, l’outremer, au centre duquel une longue tâche sombre bordée d’un rouge intense capte l’attention, celui-là sera à l’origine des traits physiques et comportementaux qui détermineront ses descendants.

Il en va de même pour l’être humain. La femme choisit inconsciemment l’homme qu’elle estimera le plus capable d’assurer la survie de la race humaine par sa perpétuation.


Par ANTONIO MANUEL
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Lundi 14 juin 2010 1 14 /06 /Juin /2010 06:41

 

J’ai tout dit à Patrick. Il m’a remercié, heureux que j’use de franchise à son égard. Je lui ai précisé que si Jean-Claude m’appelait, je ne comptais pas décrocher. Il s’est étonné. Non. Il fallait que je décroche, que je lui parle. Mener une investigation sur ses véritables motivations, connaître ses intentions, obtenir des confidences sur les récentes rencontres qu’il avait faites par l’intermédiaire du site. Patrick voulait savoir en fait s’il tenait un peu à lui, si ses déclarations d’un amour si précoce avaient quelque chose de fondé, de réel au-delà des propos qu’il lui adressait. Autrement dit, il espérait qu’il s’en ouvrirait à moi.

Il n’en fut rien. Quelques heures après avoir répété à Patrick. qu’il lui manquait, qu’il était le soleil de sa vie, il m’appelait pour me fixer rendez-vous deux jours plus tard.

Pour moi, la situation était claire. Son comportement m’écœurait. Patrick détenait toutes les cartes. Il m’apparaissait logique qu’il mît un terme à tout cela. Et puis mon malaise grandissait. Etait-ce parce que la voix de Jean-Claude au téléphone m’avait charmé, posée, basse, assurée.

Patrick décida, dès que je lui eus rendu compte de ma conversation avec Jean-Claude., de lui envoyer un texto que j’interprétai comme une antiphrase, une rupture élégante, la révélation ironique qu’il n’était pas dupe de la duplicité de celui qui prétendait l’aimer.

J’éprouvai un véritable soulagement et passai une nuit paisible.

Le lendemain matin, Patrick. me rapporta que Jean-Claude s’était senti flatté par le message reçu et lui avait retourné une de ces déclarations enflammées, que je n’avais jamais eu l’occasion de lire personnellement, mais dont  Patrick. était fier de me restituer la teneur, minutieusement. Je ne compris pas immédiatement que ce que j’avais interprété comme de l’ironie, la veille, dans les propos de Patrick, adressés à Jean-Claude, était en fait littéralement un acte de mendicité affective. Il avait fait l’aumône, Jean-Claude avait versé quelques pièces dans sa sébile, il lui en était reconnaissant.

 

Comme me l’a fait comprendre un garçon qui m’avait entretenu deux heures au téléphone un soir, distillant, tout au long de la conversation, éloges et flatteries. Ponctuant son dithyrambe par deux sms où il regrettait notre éloignement qui lui interdisait de passer la nuit dans mes bras, me promettant de m’appeler le lendemain en fin de journée, car il avait hâte que nous puissions nous rencontrer, je n’étais rien en fin de compte, pour lui. Personne. J’avais osé deux jours de silence plus tard, alors qu’il me contactait sur msn par une salutation des plus innocente, comme si de rien n’était, ne pas répondre dans un premier temps. Puis, agacé par son insistance, cette volonté répétée de savoir si j’étais fâché, j’avais eu l’insolence de lui rappeler tous ses faits et gestes, depuis sa flagornerie téléphonique jusqu’à son indifférence successive, démentant sa promesse de me rappeler et niant l’aveu de sa hâte de me rencontrer.

Il s’était rendu à un mariage la veille. Le soir, il était fatigué et n’avait donc pas pu m’appeler. Naturellement, son portable dans sa poche, il n’avait pas songé un seul instant, de cette journée de fête, à l’utiliser pour me prévenir, me rassurer, me confirmer notre rendez-vous pour le lendemain, ou m’expliquer pourquoi il était contraint de le reporter. Mais qui étais-je donc pour exiger de lui un tel comportement respectueux envers ma personne ? Pour qui me prenais-je donc ?

Pour rien. Pour personne. Il ne pouvait qu’avoir raison en ce qui le concernait. Il n’avait jamais dû me considérer autrement que comme un partenaire de baise potentiel, l’objet de son assouvissement sexuel, l’élément d’un paradigme indéfini. Un homme, un cul, une bite, un corps masculin substituable à un autre.

Il avait juste commis l’erreur de ne pas prendre la peine de me connaître mieux. Il aurait très rapidement compris qu’il y a longtemps que je ne transige plus avec certains principes.

 

Ces règles élémentaires de conduite, Patrick les balayait par son comportement de servilité affective et sexuelle. Il avoua ne désirer que se sentir le jouet du plaisir de Jean-Claude. Un trou entre ses mains destiné à ce qu’il y introduisit son sexe érigé. Il me décevait à un point en deçà duquel je ne pourrais plus faire marche arrière. Il m’avait utilisé pour satisfaire je ne sais quel masochisme. Il se mêlait dans son attitude les relents incestueux de sa gémellité. J’étais persuadé, en effet, que de sa relation avortait avec son frère-jumeau, de cette complicité d’enfants qu’ils ne partageaient plus, une sourde nostalgie avait dicté ses agissements.

 

Je n’accordais, pour ma part, plus le droit à quiconque de faire preuve d’insolence à mon égard. Le temps de l’effronterie, de l’irrévérence, du viol de mon intégrité était loin derrière moi. Je m’étais laissé mépriser, maltraiter, insulter, bafouer. J’avais supporté qu’un homme portât la main sur moi. Le visage meurtri, la lèvre fendue, l’œil tuméfié, le nez ensanglanté, j’avais pris la fuite. Plus jamais, je ne permettrais à l’un d’eux d’ourdir le piège où se prendrait mon amour-propre. Nul n’a le droit de me juger. Que la maladie m’ait frappé de telle sorte qu’il me faille, pour rester debout, utiliser toutes les béquilles offertes par la pharmacopée, ne regarde que moi. Qui serait à même de lire en moi la peur, la souffrance, la solitude, la détresse, le désarroi qui  m’envahissent à certains moments et m’engloutiraient dans leur folie si je n’avais pas recours à l’usage de ces drogues prescrites par la médecine ? Celui qui m’aimera, comprendra le froid de mon âme et soufflera dans le creux de mes mains pour transmettre à mon corps tout entier la chaleur de son humanité. Il saura par la douceur, la force et la sincérité de ses baisers accélérer le rythme des battements de mon cœur et propager partout en moi la vitalité d’une sève nouvelle.

 

Voici le seuil de la nouvelle année. A désirer, avec l’ardeur déployée, rencontrer enfin celui là qui m’aimerait depuis notre naissance commune de la fusion d’une étoile, dans les cendres incandescentes du ciel tombées, ensemençant la terre, je ne sais plus lequel d’entre eux élire pour cheminer ensemble. Je finis, à force de laisser dans ma vie se succéder les hommes, se croiser, à force de ne pas pouvoir les exclure, acceptant qu’ils existent pour moi, dans le temps même où j’ignore encore pour qui vendre mon corps et piétiner mon âme, simultanément, rivaux dans cette altérité radicale qui les maintient si proches à la fois et tellement loin de moi, par me sentir étranger, indifférent, vide de tout sentiment autre que cette confusion depuis le centre de laquelle je suis pour eux comme une énigme qui les attire et les intrigue, impavide, impatient, solitaire. J’attends qu’une force m’étreigne, que l’enthousiasme me transporte, un engouement, une folie, que l’amour me transperce, soumis, avide aux pieds de l’élu. La pluie après une saison aride, le rire en cascade d’une eau dégringolant le flanc d’une montagne, le monde tournoyant dans la tête, manège délivrant l’ivresse d’une réalité redevenue celle de nos plus beaux jours d’enfance.

Sébastien a le charme puéril de son adolescence qui s’éternise dans le refus du suicide paternel d’une balle dans la tête quand il n’avait que quatorze ans. Il fume le soir pour oublier, apprivoiser la nuit, croire qu’il n’aura plus jamais besoin de personne. La fumée de la drogue l’enveloppe dans le blanc de son linceul de solitude. Il est persuadé alors d’être bien dans ce temps suspendu, l’éternité de la nuit mobile et étirée comme les volutes de fumée qui emplissent l’unique pièce de son studio, ses poumons, ses narines. Ses pupilles se dilatent et son visage frémit dans sa beauté fragile, ses yeux sombres aux sourcils épais perdus dans le ravissement d’un orgasme artificiel. Il n’avait jamais passé la nuit, toute la nuit, dans les bras et le lit d’un autre, se contentant de la pénétration violente, soudaine et éphémère d’une étreinte virile mais froide, une solitude à deux, le rapprochement d’un désir animal égoïste et d’une absence de son corps soumis à l’assaut brutal d’un sexe en érection. Il a finalement accepté de se blottir contre moi, de s’endormir dans le lit, l’appartement d’un homme presqu’inconnu et d’y rester une journée supplémentaire, stupéfait de s’y sentir à l’aise, étonné et reconnaissant que je ne me sois pas lassé, après que nous eûmes fait l’amour, de son odeur, de ses lèvres charnues, de ses pommettes hautes et de son corps gracile, dégingandé.

Aujourd’hui il est presque rendu à lui-même, presque jaloux de la présence des autres qu’il soupçonne, presqu’exigeant. Mais je ne parviens pas à imaginer un destin commun pour nous deux sinon comme un naufrage, le fracas de deux infortunes, un enlisement lent et perpétuel, l’échec d’une relation dont je condamne, par avance, l’amour. Son addiction à la drogue dès ses quinze ans l’a conduit dans l’isolement d’un hôpital psychiatrique pendant de longs mois au terme desquels il fut déclaré invalide. Il semble tellement se complaire dans l’impuissance à laquelle voue un tel diagnostic que je ne me sens pas la force de le hisser jusqu’à un point de vue duquel sa vie lui appartiendrait. Cadeau de sa naissance dont il pourrait jouir à sa guise en dépit du jugement d’autrui. Quand nous sommes ensemble, il accepte d’en parler comme d’un futur possible. Dès qu’il est sous l’emprise de la drogue, il retombe dans une apathie morbide, considérant l’avenir d’un œil morne et las comme une longue succession de jours de deuil.

Il m’a raconté son adolescence, l’amour passionnel, puissant, qui le rendit esclave de l’un de ses compagnons de désespoir et de turbulence, l’incitant à accepter d’être l’objet du plaisir de ce dernier et de son ami. Débauche concédée mais non consentie afin que l’autre soit en lui, mendicité du corps qui tente de confondre les gestes de l’acte sexuel avec le sentiment d’amour éprouvé pour l’autre. Folie d’une illusion  qui ôte toute saveur à ce qui n’est pas lui, au temps dans son absence, à l’espace qu’il n’emplit pas, au silence. Douleur de le voir aimer la rivale qu’il aurait tant voulu être que tous les repères fuient dans un vertigineux acte d’autodestruction qui s’il ne prend pas la vie vous l’aliène à jamais. Car s’il n’est pas mort d’avoir voulu mourir, la drogue lui rappelle incessamment comment l’amour l’a tué.

 

Mon bel espagnol avait disparu de ma vie de la même façon qu’il y était entré, inopinément. Il avait cessé de correspondre avec moi peu après m’avoir appris qu’il avait fait la connaissance d’un garçon avec qui il s’entendait bien et qu’il souhaitait apprendre à mieux connaître.

Sébastien m’avait intrigué pendant environ quatre semaines après lesquelles j’avais eu l’impression de ne rien pouvoir attendre de quelqu’un qui n’avait aucune autre ambition existentielle que celle de me voir de temps à autre, de s’endormir très tard dans la nuit abruti par le cannabis et se lever aux alentours de deux heures de l’après-midi pour prendre son petit déjeuner. Il ne travaillait pas, vivait de l’héritage de son grand-père maternel et n’avait absolument pas l’intention d’exercer un jour une quelconque activité professionnelle, de bénévolat social ni seulement même distractive. Il était dépourvu du moindre enthousiasme. Je me demandais comment il pouvait vivre ainsi sans un infime espoir de voir sa réalité se transformer. Peut-être comptait-il sur quelqu’un, au hasard d’une rencontre, pour bouleverser la médiocrité de son quotidien.

Je continuais néanmoins à prendre de ses nouvelles et le voyais parfois. Il avait des liaisons ponctuelles, des garçons qui ne se seraient jamais déplacés pour lui mais chez qui il se rendait dans sa nouvelle voiture, le dernier modèle de Suzuki, agrémenté de la boîte de vitesses automatique car il ne savait conduire qu’avec cette assistance technique. Il prétendait qu’il m’aimait. J’avais beau lui répéter qu’il n’y aurait plus rien entre nous sinon de l’amitié, chaque fois que je lui parlais au téléphone il tentait de m’arracher l’aveu d’un sentiment que je n’éprouvais pas ou pire proposait de me rendre visite à n’importe quelle heure même très tard dans la nuit. Je comprenais alors qu’il aurait accepté que notre relation soit uniquement d’ordre sexuel et j’hésitais entre la pitié et le dégoût. J’avais commis l’erreur de le recevoir chez moi un soir et il m’avait été très difficile de me retrouver seul. J’avais dû faire face à ses assauts d’affection répétés malgré mon refus d’y céder.

Par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 11 juin 2010 5 11 /06 /Juin /2010 10:10

Il veut savoir si la ville de S. permet aux homosexuels d’être visibles, si nous avons des lieux de rencontre, d’échanges, de partage de notre solitude. Sa question rejoint celle que j’ai moi-même posée hier soir, lors d’une entrevue accordée par l’attaché culturel de la mairie, à ce collègue de lettres, élu municipal. Il est resté un moment désorienté parce que j’avais pris rendez-vous avec sa secrétaire pour la promotion de mon roman à paraître dans deux mois, sans préciser qu’il s’agissait, entre autres,  d’un texte qui interrogeait cette place refusée par la société à l’homosexuel, dès lors qu’il se donne à voir dans l’originalité de sa différence de moeurs. Il m’a orienté vers les bureaux d’une association culturelle au rez-de-chaussée de ce splendide bâtiment, dépendance du plus ancien château fort de Provence, situé dans les hauteurs de la vieille ville comme un superbe vestige du moyen-âge. Puis il m’a parlé de l’organe de communication et de presse de la ville, le journal municipal « Ensemble », où il lui semblait possible de faire paraître un article en février, pour promouvoir la sortie de mon roman début mars. Après quoi, il m’a conseillé de me mettre en contact avec une grande et belle librairie de la ville, au nom prometteur : « Le Grenier d’abondance ».

Je m’y suis rendu ce matin même après être passé par le second étage de la mairie, lieu de conception et de réalisation du journal municipal, en pleine effervescence, où un jeune homme a pris toutes les informations concernant mon roman ainsi que mes coordonnées et m’a promis de m’appeler début janvier pour la confection de l’article évoqué par monsieur l’attaché culturel, la veille.

La libraire, étonnamment jeune et belle, avenante, m’a accueilli avec une grande bienveillance. Elle a pris connaissance du script et des éléments autobiographiques que je lui ai soumis, noté la date de parution du livre et le nom de la maison d’édition, et m’a proposé d’organiser, dès sa sortie, une séance de signature au sein même de sa vaste librairie. Elle m’a précisé qu’elle se mettrait en relation un mois auparavant avec l’éditeur et informerait la presse locale de l’événement. Je la remerciai chaleureusement. Elle me souhaita bon courage et bonne chance. Bon courage, peut-être parce que je lui avais confié souffrir d’une maladie de crohn et vouloir que soit reversé à l’association consacrée à la diffusion des informations concernant les maladies inflammatoires de l’intestin et au progrès de la recherche de traitements appropriés, un pourcentage prélevé sur la vente de chaque exemplaire du roman ?

 

J’ai l’impression de trahir mon meilleur ami, mon ami le plus intime, le précédent amour de ma vie. Celui qui a couvert tous les carreaux de carrelage de ma cuisine de post-it aux multiples aveux de passion, de tendresse, d’obsession de moi.

Il m’a montré la photo d’un homme qu’il a rencontré grâce à un site gay et pour rire, avec son accord, je lui ai fait savoir par un message très bref qu’il me plaisait. Au moins s’il te répond m’a dit mon ami je serai fixé sur sa fidélité.

Ils s’étaient vus toute une après-midi entière et s’étaient embrassés dans sa voiture en se caressant à peine. Et puis l’autre avait commencé de lui envoyer des textos enflammés où il lui révélait, selon les dires de mon ami qui me rapportait tout de cette relation naissante, sa confiance, le sentiment d’amour qu’il sentait poindre en lui, son désir de le revoir très vite. Mais la vie professionnelle de mon ancien amant ne lui permettait pas de répondre à de telles exigences, si promptes et, en cela, quelque peu affolantes. Comment pouvait-il être amoureux de lui après quelques heures à peine passées à bavarder et quelques baisers échangés?

Je l’ignorais car je ne croyais absolument pas au coup de foudre. Je le mis en garde contre ce comportement que peut-être il avait avec tous les garçons rencontrés…Mais mon ami me rassura : il n’était pas crédule et se donnait tout le temps nécessaire pour se faire une idée exacte de lui. Il me confia, néanmoins, qu’il se sentait physiquement très attiré par cet homme de quarante ans dont la simple vue lui avait provoquait une érection. J’étais perplexe mais après tout ce n’était pas mon histoire sentimentale puisque moi je n’en avais en réalité aucune. Javier avait bien insisté sur le manque de consistance de nos échanges virtuels, strictement parlant, susceptibles d’exister mais sans incidence actuelle, potentiels, simulacre d’une véritable relation fondée sur l’audition de la voix de l’autre, son pouvoir de résonance en soi, sur le toucher, la douceur ou la rugosité de sa peau, l’odorat, la perception agréable ou non, sensuelle ou écoeurante de l’odeur de l’autre, le mouvement de son corps dans l’espace, sa place, son élégance, sa prestance, sa grâce, la prégnance de toutes ses sensations dans la tête en son absence.

Le lendemain, j’avais une réponse accompagnée d’un numéro de téléphone où le joindre. Je me sentis dans l’instant très mal à l’aise. Que devais-je faire ? Tout raconter à mon ami ou bien ignorer le fait et le laisser poursuivre son histoire à peine ébauchée ? Je m’ouvris à ma sœur de mon dilemme pour lequel elle ne me proposa aucune solution, me renvoyant à ma propre instance de décision. Je pris le parti de l’interroger par un sms sur son éventuel célibat. Et je reportai ainsi la décision de lui avouer ma manigance selon la teneur de sa réponse.

J’ai reçu ce matin même un message de lui, une sorte d’accusé de réception du mien mais sans la moindre allusion à l’objet de ma question. Il me demandait qu’elle était mon lieu de résidence. Je le lui indiquai en renouvelant ma demande consistant à savoir s’il se prétendrait ou non célibataire. Il me répondit aussitôt qu’il l’était et qu’il m’appellerait dans la soirée.

Stupeur !

Que suis-je en train de faire ? Est-ce que je m’apprête à tromper mon meilleur et seul véritable ami ? D’abord est-ce que cet homme me plaît ? Je ne me suis encore pas vraiment posé la question, me contentant de concéder à mon ami qu’il n’était pas mal du tout mais qu’il n’était pas mon genre. Une réaction polie et neutre, ou se voulant, formellement, telle.

Je m’emparai machinalement du dernier roman d’Abdellah Taïa que j’avais entrepris de relire, surpris de la sensation de le découvrir pour la première fois. Il y était question d’amour. Un amour échoué, possessif, maladif, passionnel, exigeant. Des fragments d’un cahier retrouvé et de la réponse du narrateur à ce qu’il considère comme un viol de ses souvenirs couchés sur le papier et restitués, avec parcimonie et partialité, par celui qui avait été le grand amour de sa vie deux années durant. Remords, reconnaissance, témoignage d’un envoûtement subi volontairement, dénonciation d’une injustice amoureuse vécue, d’une trahison d’un contrat passé avec l’être aimé, tacite, une foule de non dits qu’on pense entendus de part et d’autre, acceptés.

En quoi ce récit m’aidait-il ? Pouvait-il m’aider ? Quelqu’un avait-il ce pouvoir de me dicter les paroles à prononcer lors de ma conversation téléphonique avec cet inconnu dont il avait été tellement question dans les propos de mon ami la semaine passée ?

Sortir. Cesser d’écrire. Ne plus penser. Marcher dans le froid de l’hiver tout proche mais déjà là dans le blanc du ciel et la couleur blafarde de la lumière du jour. Longer les rues du centre ville, respirer l’air du dehors, chasser de ma mémoire cette sordide histoire d’amour en berne, cet enfant mort-né qui a tant enthousiasmé mon ami il y a quelques jours. S’il se permettait d’agir avec une telle désinvolture, une pareille incohérence entre ses déclarations fougueuses et ses actes cachés, à l’égard de mon ami, qui semblait tout de même avoir foi en lui, l’ayant appelé parce qu’il tardait à le faire lui-même comme promis hier en début de soirée, et n’ayant mentionné aucune disharmonie entre eux, alors pourquoi agirait-il autrement avec moi ?

 

Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 10 juin 2010 4 10 /06 /Juin /2010 06:27

Sur le site de rencontres auquel j’ai fait allusion, un jeune homme exhibe une beauté juvénile et déprimante par son éclat, son évidence, la fascination inévitable qu’elle exerce sur chacun. Blond, un sourire ravageur, une bouche aux dents blanches impeccables, les lèvres épaisses et rouges, le teint clair. Même son corps est semblable à celui d’une star de cinéma : fuselé, musclé, épilé. Il me renvoie à l’idée d’une perfection formelle inaccessible car idéelle. Il me crache au visage les rides naissantes du coin de mes yeux, mes quarante ans bien conservés, ma pratique quotidienne du yoga, mes crèmes, mes gommages, mes masques et l’attention excessive portée à mon poids. Insultante, indécente, sa beauté s’insinue dans les failles de mes incertitudes. Elle traque le manque de substance en moi. Ce manque d’être que je voudrais combler par le corps de Javier. Mais comment maintenir l’autre en permanence en soi ? Comment oser s’ouvrir à la présence de l’autre qui ne peut que se perdre dans le vide infini où s’engouffre mon âme ?

Toujours le scénario identique du désir. La carte du tendre en accéléré. Le parcours du sentiment à grande vitesse. Plaire. Séduire. Devenir sans faiblir, sans ployer sous le poids des années. Résister. Désirer encore. Encore plaire et séduire toujours. Peur de ce sentiment accablant d’une solitude incommensurable. D’une solitude opaque, muette, opiniâtre, laide et sale. Ce sentiment d’une danse obligée au long des ans avec le mystère d’exister, l’ombre portée de la mort. L’horreur de mourir seul.

Je ne cherche pas l’absolution. Je n’ai pas l’impression d’avoir péché. J’écris juste que l’équité est un fantasme rassurant. Qu’il est bon de se croire par avance pardonné de n’avoir pas su habiter l’existence avec une ardeur suffisante pour rendre acceptable qu’il y ait une fin.

Dieu ne m’entend pas. Dieu n’a rien à voir avec cela. Je parle du monde des vivants et non de l’éternité de la mémoire. Quelle place lui accorder dans cette sensation d’avoir perdu le sens de vivre, simplement vivre, exister ?

 

Je redoute parfois de l’effrayer par mes grands emportements, mes enthousiasmes lyriques dont je ne suis pas tout à fait certain de la traduction en espagnole. Il me dit que ce que je lui écris est joli et je ne sais pas si ça l’est par essence même ou du fait de la maladresse éventuelle de mon interprétation en espagnole de ce que je pense en français. Maladresse qui pourrait créer un décalage poétique, des analogies, une métaphore, un déplacement du sens du concret vers l’abstrait ou inversement. Une impertinence sémantique qu’il percevrait comme une licence poétique.

Je m’efforce toujours de le rassurer après quelques propos exaltés qui provoquent invariablement en lui un mouvement de retrait. Je m’éloigne aussitôt du domaine du sentiment et j’approuve la distance qu’il a soudain instaurée. Je lui fais comprendre que je peux aussi bien le frôler de mes mots, m’offrir à lui dans l’intimité de ma pensée, ménager un espace en moi où loger sa présence inattendue dans ma vie, ou dresser une frontière de glace entre nous, infranchissable et respectueuse de notre altérité. Il s’attendrit alors et cherche à me retenir. Il me tend la main, s’avance vers moi dans un aveu humble et pudique de la peur qu’il éprouve que je ne le croie plus beau qu’il n’est. « Je suis laid », déclare-t-il. Et je revois son corps fragile, gracile, cette expression puérile sur son visage souriant, sa candeur, cette innocence de son regard et de son corps légèrement dévêtu qui m’avait inspiré le désir de le serrer fort contre moi comme pour lui éviter de trop souffrir d’aimer. Tout au fond de moi, dans mon cœur, dans mes yeux, il m’émeut. C’est cela qui compte et rien d’autre.

Alors je lui pardonne son désarroi. Je redonne sa chance au bonheur et, à mon tour, par écrit, je lui tends la main.

Peut-on fonder une relation réelle sur un contact virtuel ? c’est la question qu’il me pose et à laquelle je ne peux répondre que par ce moyen à notre disposition de nous connaître et nous apprendre qu’est le monde énigmatique d’Internet où si je ne peux caresser, ni serrer dans la mienne la main qu’il a tendue vers moi, je suis en mesure néanmoins d’activer la fonction symbolique du langage, sa force d’ériger dans l’absence le corps du christ, dans les mots ressuscité. Puissance illocutoire qui accorde au langage le pouvoir de réaliser l’acte même qu’il décrit. Que j’écrive : « Javier, je t’aime » grâce aux caractères gravés sur les touches du clavier  de mon ordinateur, ou que je le lui avoue en tête à tête, aucun geste n’est à même de se substituer à la parole écrite ou prononcée par laquelle l’amour se dit. Je peux lui signifier et lui démontrer mon désir de lui, mais le désir n’est pas nécessairement le signe invariable de l’amour. Il peut très bien n’avoir aucun lien avec un quelconque autre sentiment que celui de sa dimension impérative, sa dérive animale, la montée de l’instinct de la bête en soi qui flaire en l’autre la satisfaction imminente qui lui est promise.

Ainsi en est-il de ceux-là qui m’abordent avec la crudité et la verdeur d’un langage dans le désir puisé, englué déjà du liquide séminale qui dégoutte des mots qu’ils m’envoient comme une invitation lubrique, une question qui ressemble bien plus à une injonction qu’à une sollicitation à les rejoindre dans l’orgasme qu’ils espèrent atteindre. « Juste pour un coup », « vouloir seulement baiser », « sucer », « se faire prendre », « défonce-moi »…etc.

De cela, je ne parle pas à Javier. Ça ne m’intéresse pas d’exprimer avec cette vulgarité ce que je ne conçois jamais autrement que comme lorsque j’étais adolescent et que j’imaginais qu’il finirait bien par venir, celui qui allait m’arracher à tout cela, à cette attente insupportable, cette médiocrité du réel, m’arracher à la trivialité monotone du quotidien qui ignorait l’ardeur sainte de mon désir pour le prince charmant, « el  principe azul », « le prince bleu » des espagnols. Alors j’étais ignorant, confiant, candide. Le désir me taraudait du soir au matin et j’étais épuisé par ses assauts en salves. Vagues d’une énergie dévastatrice. Silence autour quand à l’intérieur de soi le corps est en émoi.

Il me semble que chacun conserve en soi ce brouillon de l’amour inventé à quinze ans comme l’ébauche d’un plan dont l’agencement, l’organisation des idées élabore, une fois adulte, notre définition intime de ce qu’est aimer. S’y mêlent nos élans primitifs en direction des Dieux de notre enfance : l’amour reçu, donné, la sensation de l’abandon et celle de la possession exclusive. L’indétermination des frontières du corps de la mère et du sien comme un fantasme de l’osmose amoureuse, la fusion de nos deux corps imbriqués, la nostalgie du corps de l’autre comme une extension de mon propre corps.

 

« Petit à petit », tempère-t-il mon impatience. Découvrons-nous ainsi dans les bornes étroites de cette correspondance virtuelle qui exhibe sa présence plus que son corps nu sous mes yeux , à distance d’un bras de moi. Je ne le connais pas. Il a tellement raison et moi j’ai si peu tort, que je me rends à ses arguments.

Par ANTONIO MANUEL
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